A Narbonne, la solidarité sous les étoiles

A Narbonne, plusieurs dizaines de bénévoles s'occupent plusieurs fois par semaine des laissés pour compte de la société. Notre article présente une association originale et très active, créée il y a deux ans maintenant, grâce à un message lancé sur les réseaux sociaux.

Insolites attroupements

Cela se passe à Narbonne, trois soirs par semaine, actuellement à la gare routière ou sous le porche de la médiathèque lorsqu’il pleut.

Entre 19h et 20h, on peut voir un attroupement de personnes dont certaines se tiennent derrière des tables et d’autres qui défilent devant ces mêmes tables. De quoi s’agit-il donc ?

En s’approchant, on peut voir que les tables sont chargées de plats ou de denrées alimentaires et que ceux qui se tiennent derrière les tables servent ceux qui passent devant eux. Soupes servies dans des gobelets et qui réchauffent agréablement, plats chauds que les « bénéficiaires » mangent sur place ou emportent dans des boîtes pour les ramener chez eux, fromages, laitages, gâteaux, etc.

C’est l’heure du « resto-trottoir », au cours de laquelle des bénévoles de l’association « Narbonne Solidaire » servent des repas chauds à des personnes en situation de grande précarité, certains n’ayant pas même un toit pour les abriter. Chaque mardi, chaque jeudi et chaque dimanche soir, entre 50 et 100 repas sont servis par ceux-là même qui, dans la journée ou la veille, ont pris le temps de cuisiner pour donner à ceux qui n’ont pas les moyens de se nourrir régulièrement.

Pour que l’affaire tourne, il a fallu que certains bénévoles aillent auparavant récupérer les invendus de plusieurs magasins de la ville et des alentours, partenaires de l’association, et les aient amenés au « local », où tous pourront trouver les ingrédients des plats qu’ils cuisinent avant de les servir eux-mêmes.

Une association née sur les réseaux sociaux d’un élan de solidarité

L’aventure a commencé en 2017 par un message diffusé sur le réseau social Facebook pour aider un SDF en difficulté. Et c’est ainsi, spontanément, qu’est née l’association « Narbonne Solidaire« .

Certains ne lui donnaient pas deux mois avant de disparaître, et pourtant… Deux ans après, elle est toujours là, forte d’un nombre croissant de bénévoles et aussi, malheureusement, de bénéficiaires. Avec 9 000 repas servis en 2017 et 11 000 en 2018, force est de reconnaître en effet que le besoin n’a pas faibli, bien au contraire. La sociologie des bénéficiaires, elle aussi, a changé : on rencontre maintenant plus d’étudiants pauvres et de chômeurs, ainsi que ceux que l’on appelle des « travailleurs pauvres ». Le réjouissant de l’affaire est qu’il se trouve suffisamment de personnes désireuses de venir en aide à ceux qui sont démunis pour réaliser, semaine après semaine, une telle entreprise. Le plus révoltant étant que, dans la France de 2019, on compte un nombre toujours croissant de personnes dans le besoin au sein d’une société qui recense « en même temps » des fortunes toujours plus importantes, en nombre comme en patrimoine. Cherchez l’erreur…

L’activité de cette association ne se limite pas aux « resto-trottoirs ». Des équipes de bénévoles sillonnent aussi la ville, quatre soirs par semaine, pour trouver des « habitants de la rue » et leur apporter nourriture, écoute et réconfort, au cours de « maraudes » régulières (200 en 2018). Il y a aussi quelques familles, logées par le « 115 » dans des hôtels de la ville, à qui l’association apporte de quoi se nourrir, trois fois par semaine. Et puis, il y a ces familles en situation de grande précarité, souvent mono-parentales, à qui l’association apporte régulièrement de quoi se nourrir, se vêtir et rester propre.

Les moteurs de l’association

Le cœur du réacteur, c’est l’énergie des bénévoles, dont certains se donnent sans compter pour organiser les opérations et faire en sorte que tout se passe au mieux. Beaucoup d’entre eux sont des actifs qui ont un travail dans la journée et une famille, mais qui savent se rendre suffisamment disponibles pour que la chaîne ne se rompe jamais. Même pendant les fêtes, aucun resto-trottoir n’a été annulé. Il faut dire que la précarité ne prend jamais de vacances.

En amont, il y a la généreuse bienveillance des commerces partenaires, qui donnent régulièrement une part de leurs invendus et, pour certains, acceptent des collectes faites directement à la sortie des magasins auprès de leurs clients.

Il y a aussi ce partenariat signé avec la Protection Civile, qui échange le prêt du local de stockage des produits collectés contre la participation de Narbonne Solidaire à l’action sociale.

Enfin, grâce aux CCAS du Grand Narbonne, des réunions ont lieu chaque mois entre associations, ce qui facilite la coordination des actions et permet une entr’aide mutuelle.

En termes d’organisation, la légèreté est de mise : tous les échanges sont faits à l’aide de « fils de discussions » sur Facebook Messenger, ce qui permet à chaque bénévole de suivre les actions en cours, de proposer régulièrement leurs services et d’échanger entre eux et avec les « référents » en charge des différentes actions. Une des rares raisons valables d’utiliser Facebook…

Et le financement ?

C’est l’un des aspects majeurs de cette association qui fonctionne sans cotisation d’adhérents ni formulaire d’adhésion : il n’y a aucun financement. Ni subventions publiques, ni dons privés sinon en nature. Le rapport financier de fin d’exercice existe bien, mais il est d’une extrême simplicité : 0 € au début et 0 € à la fin. Solide équilibre avec, en prime, une fonction de trésorier convertie en sinécure.

Les charges de fonctionnement sont supportées par les bénévoles, qui assument sur leurs propres deniers le coût de leurs déplacements, de la préparation des plats, ainsi que le prêt du matériel de cuisine, des tables pour les resto-trottoirs, etc. Les charges du local où sont stockés les invendus récupérés dans les magasins sont assumées par la Protection Civile de Narbonne. Et le coût de l’assurance de l’association est généreusement offert tous les ans par le même donateur.

Cette situation ne relève pas du hasard, mais d’un choix délibéré du bureau de l’association de dépendre le moins possible de dons et/ou subventions. Avec l’idée sous-jacente que gérer de l’argent pourrait enrayer le fonctionnement, voire nourrir désapprobation et/ou suspicion sur les choix d’utilisation des moyens financiers. L’exigence d’indépendance est aussi la raison pour laquelle les resto-trottoirs se passent à ciel ouvert : ne pas solliciter de prêt de local pour ne pas dépendre du prêteur. Il faut dire qu’avec quelques milliards d’étoiles au-dessus de leur tête, gracieusement offertes par la nature, les resto-trottoirs de Narbonne Solidaire sont loin devant les quelques étoiles, dures à conquérir et encore plus à conserver, de certain guide touristique bien connu.

Outre l’indépendance financière assumée, ce choix a une autre vertu et non des moindres, celle de l’engagement des bénévoles dans l’action concrète. Nous connaissons tous des associations plus ou moins importantes qui collectent régulièrement des dons pour leur fonctionnement et certains d’entre nous font des dons plus ou moins réguliers. Cela est certes louable, mais comporte aussi un risque majeur, que l’on pourrait résumer ainsi : « je donne et puis j’oublie ». Eh oui, il est facile d’oublier, surtout lorsque les dons réguliers sont prélevés automatiquement sur le compte bancaire. Si l’on ajoute le fait que de nombreux dons sont partiellement défiscalisés, on mesure à quel point l’engagement du donateur est chose fragile et exposée au risque pervers d’une « bonne conscience à peu de frais ».

Avec son fonctionnement financier atypique, Narbonne Solidaire permet à ses bénévoles d’éviter complètement ce risque : on ne peut y faire jouer son désir de solidarité qu’en s’engageant concrètement dans les différentes actions proposées.

Donner ou recevoir ?

Une bénévole affirme que, en participant ainsi à ces actions d’entr’aide, elle « se fait plaisir, égoïstement« .

« On ne pourra jamais donner autant que ce que nous recevons« . Par ces mots du président de l’association, on approche l’exacte mesure de ce que la solidarité ne devrait jamais cesser d’être dans l’esprit de chacun : un échange. On l’a dit, les bénévoles se donnent sans compter. Mais ce qu’ils reçoivent en témoignages de gratitude, souvent par le seul regard des bénéficiaires, a une valeur inestimable et les nourrit au moins autant qu’eux nourrissent leurs semblables dans le besoin.

Où l’on découvre que, loin d’une opposition, il y a convergence entre donner et recevoir, comme l’illustre la fable qui suit :

Une nuit, je fis un rêve dans lequel un guide me proposa de me montrer l’enfer et le paradis.

Il me mena dans une salle immense au centre de laquelle se trouvait une table immense. Sur cette table se trouvaient les mets les plus délicieux et autour, une foule immense attablée. M’approchant, je vis que tous étaient tristes et malheureux. Affublés de bras très longs, il leur était impossible de porter cette délicieuse nourriture à leur bouche et tous gémissaient du désespoir de ne pouvoir se nourrir de ces délices.

« Tu viens de voir l’enfer » me dit mon guide. « Suis-moi et je vais maintenant te montrer le paradis ».

Il me mena alors dans une autre salle, tout aussi immense que la précédente, avec une même table immense en son centre, les mêmes mets sur la table et une foule immense attablée. Mais une foule joyeuse, pour laquelle tout ne semblait que rires et bonheur.

Pensant trouver des gens munis de bras d’une longueur normale, j’étais en train de méditer sur la cruauté qui consistait à affubler les damnés de bras leur interdisant de se nourrir pour l’éternité, lorsque je vis que les habitants du paradis avaient eux aussi les mêmes bras démesurés. Cependant, à la différence des damnés de l’enfer, ils avaient compris que, s’il leur était impossible de se nourrir, rien de ne les empêchait de nourrir leurs voisins. Ce qu’ils faisaient mutuellement avec bonheur.

Dans un essai paru en 2018 (Ce qui n’a pas de prix), l’écrivaine Annie Lebrun dénonce une « colonisation de nos paysages intérieurs par la marchandisation de tout ce qui n’a pas de prix ». Interrogé récemment sur les lieux de résistance possibles à cette colonisation, le réalisateur canadien Denys Arcand (La Chute de l’Empire Américain – 2018) répond : « la création bien sûr, mais aussi l’entr’aide, tous ceux qui aident les personnes en difficulté« . (La Grande Table – France Culture – 14 février 2019)

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, le 17 février 2019

Accédez ici à la page Facebook de Narbonne Solidaire

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1 commentaire

11000 repas servis en 2018, des centaines à chaque distribution: les chiffres parlent d’eux-même. Je ne pensais pas qu’il y avait autant de gens en insuffisance alimentaire à Narbonne. On ne peut que féliciter les bénévoles qui se décarcassent pour collecter, acheminer, cuisiner et offrir des repas et des denrées à emporter. Au-delà du temps pris par ces fils spirituels de l’abée Pierre et de Coluche, pour que les « restau-trottoir » restent gratuits, ce sont eux qui ont inévitablement des frais à couvrir …et ils ne semblent pas s’en plaindre. Merci à eux, merci à Jean. Bravo.

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