Déchets nucléaires en France : état des lieux

Par rapport au nombre de ses habitants et la taille de son territoire la France est le pays le plus nucléarisé du monde. Il s'agit d'un choix politique visant a assurer une indépendance énergétique et militaire. Les temps ont changé : dans l'enthousiasme de départ et dans une foi aveugle aux progrès de la science on a négligé quelques problèmes de taille dont l'accumulation et le traitement des déchets nucléaires. La situation se dégrade fortement mais les solutions fiables, viables et pérennes ne sont pas au rendez-vous !

Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

La France fabrique de l’électricité nucléaire depuis plus de 60 ans. Actuellement le fonctionnement des 58 centrales en service produit chaque année 1200 tonnes de combustible usé. Ce combustible reste actif,  c’est-à-dire qu’il dégage de la chaleur, des gaz, émet divers rayonnements, pendant une durée qui peut aller de quelques heures à plusieurs millions d’années. La gestion de ces déchets radioactifs implique des réponses différentes, compte tenu de leur variété, de leur nature et de leurs comportements. Si pour certains d’entre eux des solutions de stockage voire de traitement existent, pour d’autres, les plus dangereux, on n’a pas encore trouvé de solutions fiables et pérennes. Désormais le vieillissement de certaines installations, les incidents de fonctionnement, mais aussi les menaces extérieures qui pèsent sur les lieux de stockage,  posent d’importants problèmes de sûreté et de sécurité qui s’ajoutent aux questions sur l’avenir de la filière nucléaire. Ces problèmes, devenus politiques, retardent le débat public, freinent la recherche de solutions et la prise de décisions de plus en plus urgentes…

Qui s’occupe des déchets nucléaires français ?

Les déchets nucléaires sont gérés en France par l’ANDRA (Agence Nationale pour la gestion des Déchets Radioactifs). C’est  un établissement public dont la mission ne se limite pas à la gestion des déchets nucléaires mais à l’ensemble des déchets radioactifs produits, ainsi qu’à la recherche de solutions adaptées notamment pour les déchets les plus dangereux. La part déchets nucléaires civils et militaires représente 70 % de l’ensemble des déchets radioactifs produits.

Répartition des déchets radioactifs par origine (source  ANDRA)

Nature des déchets radioactifs

Ils sont classés par l’Andra en 6 catégories selon 2 paramètres : le niveau de radioactivité et la durée de vie. Selon la catégorie considérée, la radioactivité décroit jusqu’à atteindre le niveau naturel au bout de quelques jours ou à l’opposé au bout de plusieurs millions d’années (*)
Pour le combustible usé, issu des centrales nucléaires, la France a choisi de développer une filière de « retraitement ». Il s’agissait au début d’extraire du plutonium pour des raisons militaires. La France est l’un des derniers pays nucléarisés à pratiquer ces « retraitements ».

Le retraitement du combustible usé des centrales nucléaires

Ce combustible usé, hautement radioactif et à fort dégagement de chaleur, est d’abord stocké dans des piscines pour être refroidi. Ce sont 10.000 tonnes de combustible irradié, soit l’équivalent de plus de 110 cœurs de réacteurs, qui sont ainsi stockées dans l’usine de retraitement de La Hague en Normandie dans l’attente d’un éventuel retraitement !
Chaque année 1200 tonnes supplémentaires en provenance des réacteurs d’EDF arrivent à l’usine de La Hague. Par contrat avec EDF, Orano exploitant de l’usine de retraitement n’en retraite que 1050 tonnes : ce sont donc 150 tonnes de combustible hautement irradié qui s’ajoutent chaque année dans les piscines de stockage.

Un retraitement peu efficace
Selon un rapport du HCTISN , publié en juillet 2018, le taux de « recyclage » est dans les faits, inférieur à 1 % des 1 200 tonnes de combustible usé produites chaque année.
Ce recyclage du combustible usé produit 3 types de « matières » dont seule la première est utilisée une seule fois, soit :

  • 1 à 2 % de plutonium, dont une partie est destinée à être réutilisée sous forme de MOX, un combustible constitué d’environ 8,5 % de plutonium et 91,5 % d’uranium appauvri, utilisable dans 24 des 58 réacteurs français. Le reste est entreposé à la Hague (2*). Une fois usé, le MOX, davantage radioactif, retourne à la Hague où il n’est pas retraité… et s’accumule à son tour.
  • 3 à 4 % de résidus hautement radioactifs : ces déchets ultimes sont vitrifiés sous forme de « colis CSD-V » et l’immense majorité est entreposée « temporairement » dans des fosses proches de la saturation de l’usine d’Orano, en attendant de trouver une moins mauvaise option.
  • 95 à 96 % de l’uranium de retraitement est sorti de la Hague pour être acheminé à Pierrelatte, sur le site de Tricastin où il est entreposé. Cet uranium de retraitement, davantage radioactif que l’uranium naturel, est théoriquement réutilisable. Dans les faits, il n’est pas réutilisé.

Le retraitement du combustible usé s’avère être un procédé peu rentable qui complique la question du stockage, mais par un tour de passe-passe linguistique ces produits de retraitement ne sont plus classés comme déchets mais officiellement dénommées « matières valorisables » ! Comme dans les faits elles ne sont pas valorisées pour des raisons financières, technologiques ou industrielles elles posent les mêmes problèmes de stockage que les « déchets » officiels…

Des lieux de stockage proches de la saturation qui posent des problèmes de sûreté et de sécurité

Les piscines de stockage des combustibles irradiés arrivent à saturation. Selon le rapport du HCTISN (2*)  il reste à la fin 2018 un peu mois de 7,4 % d’espace disponible. Mais ces piscines contenant 10.000 tonnes de combustible irradié, conçues dans les années 1980, posent un important problème de sécurité face aux menaces inhérentes à l’époque actuelle. Elles sont mal ou pas protégées en cas d’attaque extérieure et constituent une cible de choix. Elles nécessiteraient des travaux urgent afin d’être « bunkérisées » c’est-à-dire  recouvertes, selon les consignes de l’ASN, d’une épaisse chape de béton.

Pour les colis de déchets radioactifs de faible et moyenne activité, le centre de stockage de déchets de la Manche, situé à Digulleville non loin de l’usine Orano de la Hague est géré par l’Andra. C’est l’un des plus grands d’Europe : il stocke sur près de 15 hectares 527 225 m3 de colis de déchets radioactifs de faible et moyenne activité, provenant essentiellement de l’industrie électronucléaire. Ces « colis » conditionnés sous forme de fûts ont été accumulés de 1969 jusqu’à 1994 où le site a atteint la saturation. Sa fermeture a été  actée en 2003, il reste sous surveillance active. Bien que coulés dans du béton, enterrés et surmontés d’une couverture faite de couches de sable et de terre surmontés d’une membrane bitumineuse les « colis » auraient des fuites. Une contamination de la nappe phréatique a été constatée : elle polluerait cette nappe depuis plus de 45 ans par ailleurs la présence de plutonium à vie longue a été détectée au milieu des déchets de faible et moyenne activité !

Vue partielle des futs couvert et réception du dernier fut stocké au centre Andra de la Manche (images Andra)

Les déchets ultimes hautement radioactifs sont vitrifiés et entreposés dans des fosses à l’usine Orano de La Hague. Ici encore la capacité d’entreposage de ces fûts arrive à saturation malgré  l’ouverture d’une nouvelle fosse en 2017. Pour l’avenir, l’Andra projette de les enfouir en profondeur à Bure dans son centre Cigeo, pour l’instant expérimental mais cette solution d’enfouissage en profondeur est contestée par une partie de l’opinion ainsi que par de nombreux experts (les USA l’ont testée puis y ont renoncé suite à divers accidents).

D’autres dysfonctionnements et problèmes compliquent la gestion du stockage des déchets produits par la filière nucléaire, par exemple le traitement des boues de l’usine Orano de Malvési (cf. : https://le-clairon-nouveau.fr/wordpress/pages-visibles/dossiers/dossier-malvesi-areva/ ), ou encore la circulation des produits radioactifs entre les sites nucléaires.
Ainsi le retraitement du combustible usé en MOX implique de nombreux aller-retour sur route ou chemin de fer : trajet du combustible usé des centrales vers La Hague, plutonium « retraité » expédié de La Hague à Marcoule, MOX envoyé vers les centrales compatibles, MOX usé renvoyé à La Hague depuis ces centrales, rebuts de MOX envoyés à la Hague depuis Marcoule, le tout sur des trajets empruntés par la population !

Des solutions existent mais les décisions tardent à être prises

Malgré les nombreuses recommandations des instances officielles (IRSN, ANDRA, HCTISN, Commission d’enquête parlementaire), les réponses aux problèmes du stockage des déchets nucléaire tardent à être mise en place. Les raisons sont diverses : il semble y avoir un entêtement des « techniciens) à poursuivre un projet de plus en plus contesté mais qui a déjà mobilisé d’importants investissement (cf. : Projet Cigeo) mais il y a aussi la frilosité des « politiques » qui ne souhaitent pas affronter l’opinion dans le contexte actuel.

Une étude commanditée par Greenpeace avance des propositions intéressantes
Un rapport, communiqué ou public le 30 janvier 2019 et rédigé par un groupe d’experts internationaux, analyse la gestion des déchets issus de la chaîne du combustible du nucléaire en France ainsi que dans six autres pays fortement nucléarisés et avance diverses propositions :

  • Diminuer la production de déchets autant que possible en supprimant le retraitement des combustibles usés et en optant pour en entreposage des déchets en sub-surface (cf. : centre Andra de la Manche)
  • Pour le stockage géologique du combustible usé, lequel constitue les déchets nucléaires les plus dangereux, le rapport préconise l’abandon du stockage en profondeur qui n’est « ni sûr, ni viable, ni durable à long terme» et le retour à la solution de stockage en sub-surface pratiquée par  tous les autres pays étudiés dans le rapport. Cette solution serait, selon les experts : « la moins mauvaise » elle resterait réversible en attendant que la recherche scientifique trouve des solutions pour réduire la nocivité et la durée de vie des ces déchets à haute activité et vie longue.

Greenpeace espère que ses préconisations alimenteront le débat public relatif au futur PNGMDR (Plan national de gestion des matières et déchets radioactifs), mais celui-ci tarde à être lancé.

Le débat sur le nouveau plan national de gestion des matières et déchets radioactifs (PNGMDR), qui doit couvrir la période 2019-2021, permettra-t-il de faire avancer les solutions au problème du traitement des déchets nucléaires ?
Ce débat organisé par la CNDP (Commission Nationale du Débat Public) sera précédé à l’initiative de cette instance par 3 expertises qui porteront sur « l’analyse des possibilités d’entreposage à sec des combustibles radioactifs, l’état des lieux à l’international du stockage géologique profond des déchets radioactifs, et l’analyse des jeux d’acteurs et des intérêts économiques autour du nucléaire en France ». La volonté de cet organisme public indépendant est que ce débat public soit l’occasion « d’une pleine information de nos concitoyens » et qu’il permette « la participation effective sur un sujet trop souvent préempté par des experts« .
Ce débat qui avait été décidée en avril 2018 a déjà connu divers retards pour des raisons variées : signature tardive de la convention permettant son financement par le gouvernement, attente de la publication de la PPE, nécessité de compléments d’informations sur les conséquences environnementales et sanitaires du plan…
Actuellement le début du débat est programmé pour le 15 avril, mais il n’est pas exclu qu’il soit différé au motif de l’observation d’une période de réserve précédent les élections européennes !

Et si pour une fois l’avis des citoyens primait sur celui des lobbies ?

Curly Mas Toole & Hubert Reys pour le Clairon de l’atax le 20/02/2019

(1*) Les catégories définies par l’Andra

  1. Vie très courtes (VTC). Par ex. : déchets du secteur médical
  2. Très faible activité (TFA). Par ex. : béton, gravats, terres, déchets métalliques ou plastiques issus du démantèlement de centrales. La radioactivité de  très faible activité est proche de la radioactivité naturelle qu’elle rejoint au bout de quelques dizaines d’années
  3. Faible et moyenne activité à vie courte (FMA-VC). Par ex. : déchets liés à la maintenance des centrales  (vêtements, outils, filtres, etc.) et / ou à leur fonctionnement (traitement d’effluents liquides ou filtration des effluents gazeux). Il proviennent du  démantèlement des centrales  nucléaires, des installations du cycle du combustible et des centres de recherche. Compte tenu de leur niveau de radioactivité initial, faible à moyen, elles ne présenteront plus de risque au bout  de 300 ans environ, du fait de la décroissance naturelle de la radioactivité.
  4. Faible activité à vie longue (FA-VL) : il s’agit de déchets radifères qui résultent principalement de l’utilisation de minerais légèrement radioactifs contenant ce qu’on appelle en chimie des terres rares et de l’yttrium, ou de déchets graphites qui proviennent des centrales anciennes de la filière maintenant arrêtée des réacteurs à uranium naturel et graphite gaz.
  5. Moyenne activité à vie longue (MA-VL) : la plus grande partie de ces déchets provient des opérations du retraitement. Par exemple, les gaines et embouts des assemblages de combustible qui ont été massicotés de façon à en extraire les pastilles d’oxyde d’uranium irradié, en font partie
  6. Haute activité (HA). Appelés aussi HA-VL par « Haute Activité à Vie Longue  par l’IRSN ces déchets à vie longue (VL) émettent pendant plusieurs siècles ou plusieurs millions d’années des rayonnements ionisants généralement mortels. Leur gestion est prioritaire. Leur très forte radioactivité provient de la présence d’atomes extrêmement radioactifs dans le combustible usé déchargé des réacteurs.

(2*) : Ce sont ainsi 61 tonnes de plutonium (dont 24 % en provenance de l’étranger) qui y demeurent, selon un rapport 2017 d’Orano… sachant que 4 à 8 kilos suffisent pour entrer dans la fabrication d’une bombe nucléaire.

(3*) l’Andra voudrait les enfouir dans son centre Cigéo, à Bure, un projet très contesté).

Pour plus d’informations :

Rapport IRSN sur entreposage 2018 :
https://www.irsn.fr/FR/expertise/rapports_expertise/Documents/surete/IRSN_Rapport-2018-00003_Entreposage-du-combustible-nucleaire-use.pdf

Présentation de l’Andra
https://www.andra.fr/les-dechets-radioactifs

Rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les déchets radioactifs
http://www.assemblee-nationale.fr/15/rap-enq/r1122-tI.asp#P1149_295164

Rapport « Greenpeace » sur la gestion des déchets nucléaires
https://cdn.greenpeace.fr/site/uploads/2019/01/La-crise-mondiale-des-dechets-nucleaires-5.pdf?_ga=2.113280135.1241396905.1550843090-1281296111.1550843090

Print Friendly, PDF & Email

2 commentaires

Vialle Jean-Pierre

Toutes les générations qui nous ont précédé et les générations actuelles, ont laissé pour les génération futures des monuments, des œuvres artistiques diverses . Les nôtres seront les premières à leur laisser certes des monuments mais aussi et surtout des millions de tonnes de déchets nucléaires ou plastiques enfouies sous terre, ou flottant sur et dans les océans…et impossibles à détruire.
Il faut lire l’inquiétude d’Henning Mankell dans « Sable mouvant : Fragments de ma vie »…Une inquiétude qu’on retrouve dans cet article !

Hélas ceux qui sont au pouvoir dans les pays qui déterminent l’avenir du monde ne pensent qu’au court terme, englués qu’ils sont dans leurs références idéologiques néolibérales !

Laisser un commentaire