La Laïcité macronnienne

Dans sa lettre aux Français du 13 janvier 2019 Emmanuel Macron, Président de la République, remet la question de la laïcité sur le tapis alors que dans le contexte de la révolte des "Gilets Jaunes" elle ne fait l'objet d'aucune mention ou revendication. S'agit-il d'un brouillage tenté par un autocrate en difficulté pour écarter de lui la colère du peuple, d'une manœuvre destinée à lui attirer les sympathies d'une partie de l'opinion, de l'initiative d'un catholique convaincu ou de tout cela à la fois ?

Emmanuel Macron, chanoine de Latran

            J’avais déjà écrit deux chroniques, dans le Clairon de l’Atax, sur l’interprétation de la laïcité du Président Macron, mais il me semble d’autant plus utile de revenir à nouveau sur cette question que le brouillage idéologique se poursuit : 

– En avril 2018 dans la « La laïcité de Macron ? », je dénonçais la façon dont il a rendu hommage à un prêtre catholique victime d’un terroriste. L’hommage aurait du rester républicain car ce n’était pas seulement les catholiques qui étaient frappés, mais la République laïque ! Pas une seule fois le Président n’avait prononcé le mot laïcité, ni évoqué les principes républicains et laïques qui auraient du protéger cet homme.

– En mai 2018 dans le « Le sermon de Macron », je citais des paroles du Président qui, devant la conférence des évêques de France, avait rendu un hommage appuyé à l’Église catholique « qu’il admirait », « qu’elle était un exemple » et considérait le catholicisme comme une « énergie centrale ». Dans ce discours, émaillé de citations de philosophes chrétiens ou encore des rappels sur « l’apport positif de l’Église », il avait évoqué « cette sagesse de l’Église qui a enrichit la Nation ». Ce qui, face à l’histoire, semble plus que discutable !

Alors que la loi de 1905 a pour but d’écarter les clergés es-qualité de l’action politique, le Président a réitéré sa vision « d’aller vers les communautés religieuses… », en appelant les catholiques, à s’engager, à s’impliquer « à prendre leur place, être une voix sur la scène politique »… Il a notamment déclaré qu’« Une Église prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation » et ajouté qu’« un président de la République prétendant se désintéresser de l’Eglise et des catholiques manquerait à son devoir».  Cela alors que les catholiques sont des citoyens comme les autres, à traiter à égalité avec tous.

On a vu aussi le Président Macron faire son « marketing politique » en étant présent, en mars 2018 au dîner du CRIF (Conseil Représentatif des Institutions juives de France), puis devant la Fédération protestante de France en septembre ou à la rupture du jeûne au CFCM (Communauté Francophone et Islam en France) en juin. Se rendre dans les locaux des clergés représentatifs des religions, en qualité d’élu de la République, est déjà contraire à la loi qui prescrit la neutralité des élus dans leurs fonctions !  

De plus ces propos d’E. Macron sont dangereux, irresponsables. La République s’adresse aux individus et pas aux communautés. S’adresser aux hiérarchies cléricales, qu’elles soient catholiques ou autres, c’est leur donner une tribune pour influencer les politiques élaborées par les élus de la République.

Mes inquiétudes exprimées dans ces 2 articles étaient fondées !

E.Macron est bien resté ancré dans ses racines de petit bourgeois, ancien élève du collège religieux de la « Providence » à Amiens. Ceci expliquerait peut être pourquoi il souhaite « donner aux religions une vraie place », alors que la loi du 9 décembre 1905, dite de « séparation des Églises et de l’Etat », précise que « l’État ne reconnaît aucun culte. ».
Il me faut ici encore citer Victor Hugo : « L’Église chez elle, l’État chez lui ».
Proclamer la supériorité de la morale religieuse sur la loi républicaine, comme l’avait déjà énoncé en son temps Nicolas Sarkozy, constitue une régression de 113 ans par rapport à la loi de séparation des Églises et de l’État, d’où cet «appel des 113 » diffusé par toutes les associations laïques, et intégralement rapporté ci-dessous.

« Depuis 113 ans, la Loi de séparation des Églises et de l’État est un texte fondateur de notre République. Cette loi, et nulle autre, assure la liberté de conscience et affirme sans ambigüité ni faux-semblants que la République ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte. Elle garantit le libre exercice des cultes assuré par des associations dont l’objet et le patrimoine doivent être strictement cultuels. Par l’esprit et la lettre, elle œuvre au rassemblement des êtres humains par-delà leurs différences. Avec la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, elle est au cœur du fonctionnement de notre vie collective, elle est le moteur du développement de nos libertés, elle contribue de manière décisive à l’égalité entre tous les citoyens quelles que soient leurs convictions. La Loi de 1905 est la clé de voûte de l’édifice démocratique et républicain qui nous abrite et l’expression de l’idéal de justice et de fraternité universelle qui nous anime. Le principe de laïcité qui en découle est si fondamental qu’il a été inscrit à l’article 1er de notre Constitution. Par l’universalité des principes qu’elle affirme et des dispositions qu’elle édicte, la Loi de séparation s’applique à tous les cultes et pose le principe de leur adaptation à la société républicaine. Non l’inverse. Les signataires de l’appel sont conscients des inquiétudes soulevées par les menées communautaristes et par les dérives intégristes de l’islamisme politique, qui affaiblissent la société française. L’organisation du culte musulman, la transparence de ses financements et le contrôle du respect de l’ordre public par les organes cultuels sont les trois préoccupations que met en avant le gouvernement pour envisager la révision de la Loi de séparation. En aucun cas la modification de cette Loi ne saurait être l’un des moyens de droit permettant de résoudre ces graves problèmes. L’organisation d’un culte et a fortiori ses principes théologiques ne regardent pas l’État mais les croyants et les pratiquants. La transparence du financement privé des cultes peut être assurée par des mesures de police fiscale et par des contrôles étroits autorisés par les lois françaises. La police des cultes est déjà entièrement contenue dans la Loi de 1905. Quant à la lutte contre les menées subversives et terroristes, elle ne relève pas de cette loi.

Au moment où l’unité citoyenne et la paix sociale sont mises en péril, il ne peut être question d’affaiblir leurs fondations en ouvrant la voie aux exigences de tous les groupes de pression et en relativisant le caractère inviolable de leurs principes. C’est pourquoi les signataires demandent à tous les citoyens et toutes les citoyennes, toutes les associations, tous les syndicats, tous les partis politiques républicains de se rassembler autour de cet appel pour en faire une très large pétition nationale exigeant le respect de la Loi de Séparation des Églises et de l’État du 9 décembre 1905. ».

            Il semble qu’E. Macron n’a pas compris le sens de cet appel… ou pire ne veuille pas comprendre.
C’est ainsi que dans sa « lettre aux Français » du 13 janvier 2019, il repose la question de la laïcité alors qu’elle n’a jamais été au cœur du mouvement social des « gilets jaunes ».
Il le fait sous forme de deux questions dont la formulation implique d’emblée la fin de la séparation entre églises et état:
« Comment renforcer les principes de la laïcité française, dans le rapport entre l’Etat et les religions de notre pays ? »
« Comment garantir le respect par tous de la compréhension réciproque et des valeurs intangibles de la République ? »
          On le sait aujourd’hui : la laïcité a déjà été dévoyée à des fins électoralistes par le Front national, maintenant « ripoliné » en Rassemblement national, qui l’a instrumentée pour rejeter l’Islam.
A propos de l’Islam justement : un peu partout et depuis plusieurs années, on parle d’accord avec l’islam, de pacte avec l’islam, de construction de l’islam de France.
Dans la République Française, négocier avec une religion, comme s’il s’agissait d’une force sociale, organisée, est contraire à la loi 1905. Lorsque l’on a lu un peu de philosophie sur la question, on a envie de crier : Spinoza reviens, ils sont devenus fous !
            Ainsi l’abrogation de la loi 1905, imaginée par le pouvoir, permettrait d’établir un concordat avec l’islam. Quel retour en arrière ! Souvenons-nous que le régime concordataire de 1801 a été le régime organisant les rapports entre les différentes religions et l’État dans toute la France jusqu’à ce qu’il soit abrogé unilatéralement en décembre 1905 par la loi de séparation des Églises et de l’État, sauf en Alsace-Moselle, où il reste en vigueur après le retour de celle-ci à la France en 1919 et ou l’église catholique a pu exercer son droit de censure, tombé en désuétude vers la fin du vingtième siècle !
 Aujourd’hui encore, en Alsace-Moselle, les quatre cultes -catholique, luthérien, réformé et juif- y bénéficient d’un statut officiel. Prêtres et laïcs en mission, pasteurs et rabbins y sont rémunérés par l’État. Les évêques de Strasbourg et Metz sont nommés par le chef de l’État qui suit, en principe, le souhait du Saint-Siège. Le président de l’Église protestante de la Confession d’Augsbourg d’Alsace et de Lorraine (EPCAAL), est lui aussi nommé par l’État. Les membres laïcs élus des consistoires israélites des trois départements doivent aussi avoir l’agrément du Premier ministre.
           On pourrait évoquer aussi la Guyane française, les territoires d’outre-mer : Wallis et Futuna, Saint-Pierre et Miquelon, la Polynésie française, la Nouvelle-Calédonie ou encore Mayotte où le financement public des cultes pose problème : le régime concordataire tourne le dos au principe de séparation institué par la loi !

Dans ces conditions pourquoi l’État devrait-il organiser un « culte musulman », par ailleurs divers ? La loi 1905 est déjà affaiblie par divers abandons délibérés du principe de laïcité, que certains veulent désormais « ouverte », d’autres « plurielle » ou encore « nouvelle » va-t-telle rester un pilier de notre République ?  Subrepticement, la laïcité est en train de se transformer en œcuménisme flou qu’il vienne des chrétiens, des musulmans ou des juifs pour ne parler que d’eux… Et la laïcité se vide de sa substance. Instituer un concordat reviendrait à mettre un pouvoir supplémentaire entre l’État, désormais aux mains d’une oligarchie néolibérale. Voilà pourquoi ce Président souhaite remettre en question la loi de 1905, en attendant sa disparition pure et simple.  
C’est la raison pour laquelle pour tout républicain démocrate, il n’y a rien à discuter, aucun pacte à passer. Donner le signal d’une modification possible de la loi de 1905 , dans une période aussi troublée, ce serait ouvrir la porte à toutes les exigences des religions, et pas seulement de l’Église catholique. Les musulmans, comme les autres religions, doivent se soumettre dans tous les domaines aux lois de la République, et reconnaître inconditionnellement la supériorité de la loi voulue par le peuple et sa représentation.

Non, Monsieur le Président le lien entre l’Église et l’État n’est pas abîmé, il a été résolument coupé par la loi de 1905, laquelle a mis fin à 3 siècles de guerre. La Laïcité est un concept de liberté, essentiel à la paix civile.
La Laïcité, c’est le ciment de la République : sans laïcité, pas de République. C’est cela l’enjeu fondamental !

            Plutôt que de penser à abroger la loi 1905… Appliquez-là donc sur l’ensemble du territoire de la République !  

 

            Jean-François LAMBERT  le 12/02/2019

         Pour le Collectif Laïque Audois

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Publié par Jean-François Lambert

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