Le maître des horloges

Au plus fort de la manifestation des gilets jaunes on a pu entendre de la bouche de politologues et d’experts distingués qu’Emmanuel Macron, président de la République n’était plus le « Maitre des Horloges ». Cette affirmation sentencieuse semblait impliquer que dans le régime présidentiel actuel, l’exercice du pouvoir se fondait sur la maitrise du temps ; en tout cas elle invitait à une réflexion sur l’usage du temps…

Au plus fort de la manifestation des gilets jaunes on a pu entendre de la bouche de politologues et d’experts distingués, qu’Emmanuel Macron, président de la République n’était plus le « Maitre des Horloges ». Cette affirmation sentencieuse semblait impliquer que dans le régime présidentiel actuel, l’exercice du pouvoir se fondait sur la maitrise du temps ; en tout cas elle invitait à une réflexion sur l’usage du temps…

Diogène par Jean-Léon Gérome 1860, Walters Art Museum (Baltimore)

Les temps changent, le temps change

Pendant des siècles l’économie agraire ajustait le temps des hommes à celui de la nature. La pensée pouvait alors se saisir des choses de ce monde, tenter de les comprendre, y inscrire l’action humaine.
La révolution de 1789 inaugura une nouvelle ère, l’ère industrielle, où le dynamisme de la libre entreprise bouleversa ce rapport au temps. Désormais celui-ci ne cessa de s’accélérer, le capitalisme, quelle que fut sa forme, familiale, monopolistique, ou bureaucratique, tirait son profit de l’essor de ses industries, de l’accélération de leur productivité, de l’augmentation continue de la croissance.
Lorsqu’au milieu du 20ème siècle le secteur productif se trouva affaibli par la fin des revenus issus du pillage des colonies et  des pays du tiers monde qui s’émancipaient et proposaient des conditions de production à moindres coûts, le capitalisme se tourna alors vers l’économie de consommation qui offrait une bien meilleure rentabilité. Ici le temps s’accéléra à nouveau : à l’épuisement d’un labeur quotidien indéfiniment répété et tendu vers l’épargne dans l’espoir d’un mieux vivre, succéda l’offre d’une félicité immédiatement accessible grâce au crédit. A l’acquisition de biens socialement utiles, succéda la frénésie d’acquérir des marchandises à faible valeur d’usage mais à forte valeur de représentation

« Etre » grâce au charme de la marchandise alimente une quête forcenée et jamais assouvie ! Consommer plus pour être –plus- ! Le crédit favorise la satisfaction immédiate, il enfle rapidement à la vitesse des désenchantements, succédés par de nouveaux désirs. L’argent  perd ses racines dans l’économie réelle et flotte désormais, immense et fragile bulle gonflée par l’imaginaire consumériste.
C’est ainsi que le capitalisme spéculatif et financier règne à présent sur le monde. La spéculation boursière et la politique de destruction des entreprises qui se maintiennent encore dans le secteur productif, garantissent un profit rapide voire immédiat. Mieux encore le « speed trading », dernier avatar de la spéculation, substitue aux manipulations trop lentes des opérateurs de marché, un cocktail d’algorithmes et d’intelligence artificielle, capables d’effectuer des milliers de transactions en quelques millisecondes et de décupler un profit qui ne doit plus rien au choix de l’homme !

Le temps a échappé à l’homme, l’homme s’est exclu du temps ?

Que peut devenir notre société soumise au temps de la finance et de la consommation ?

Aujourd’hui nous sommes « agis » par le temps. L’innovation technique accélère à un rythme effréné et nous offre à chaque instant de nouvelles possibilités auxquelles la société de consommation et le monde néolibéral nous enjoignent de nous adapter. Avons-nous encore le choix alors que nos institutions, censées réguler les effets de l’accélération sociale, nous lâchent et nous somment de nous adapter au « progrès » sans nous en fournir les moyens ? La dématérialisation des documents administratifs et plus généralement la déconstruction du service public illustrent parfaitement ces ravages de l’idéologie néolibérale en action.
Les structures de l’organisation commune, de ce qui faisait société, se dissolvent sous les coups de boutoir de ces « progrès», augmentant chaque jour notre sentiment d’insécurité et renforçant l’idée que seuls nos choix individuels peuvent contribuer à bâtir notre identité et nous assurer réussite et statut social et que c’est l’acte de consommation qui nous intègrera dans la société, bien mieux que l’organisation de nos relations aux autres.
Les relations sociales deviennent de plus en plus superficielles, nous nous revendiquons autonomes alors que notre angoisse ne cesse de croître à force de flotter dans un contexte aussi mouvant. Nous vivons dans ce que Zygmund Bauman qualifie de « société liquide »

Le temps effréné qui coule sous nos pieds nous donne le sentiment de ne plus rien maîtriser. Nous voulons de l’information : elle se déverse sur nous, mais nous avons l’impression de ne pas en avoir assez, de toujours manquer quelque chose.
Dans cette angoisse qui renforce les incertitudes sur lendemains qui chantent ou déchantent la tentation est grande de s’engouffrer dans l’immédiat et de privilégier les activités à court terme dont on est sûr de tirer bénéfice. Les conduites consuméristes s’en trouvent renforcées au détriment d’activités dont le bénéfice ne serait acquis que dans le long terme.
La reconstruction d’institutions régulatrices de plus en plus indispensables pour remédier aux ravages sociaux créés par cette constante accélération du temps, en est d’autant plus difficile. Comment faire dans le cadre d’un exercice démocratique qui justement nécessite du temps ? (la démocratie serait-elle uniquement viable dans une économie agraire ?)  Alors que ce temps est compté puisque son accélération constante ne cesse de désynchroniser l’individu avec les institutions.

Que peut faire un pouvoir politique soumis, lui aussi, à une telle dynamique qui déstructure son autorité ? Accompagner le mouvement, ce qui ne peut, en suivant la logique du néolibéralisme, qu’aboutir à un désastre pour l’humanité ? Ou choisir une réaction autoritaire qui imposerait une resynchronisation réajustant le temps au contrôle des institutions, mais dont le coût social et économique serait immense ?
Mais peut être existe-t-il une autre alternative : le mouvement des Gilets Jaunes, perdure dans le temps malgré les coups de boutoir qui lui sont portés par le pouvoir actuel. Issu d’une partie de la société pénalisée par l’inégalité de la redistribution des richesses produites, que la faiblesse de son pouvoir d’achat éloigne des addictions consommatrices, ce mouvement dans toute sa diversité, s’informe, étend ses connaissances et ses capacités critiques, structure son discours, passe des doléances aux propositions et contamine peu à peu d’autres parties de la société…

Dans un tel contexte le « grand débat », qui, par absence d’équilibre entre les parties, n’a de débat que le nom, ne peut se comprendre que comme une tentative d’E. Macron de redevenir le maître des horloges. Le pari étant que le peuple, lassé de toute cette agitation et des efforts qu’il a produits, se démobilise et laisse le président continuer ses réformes, à son rythme et selon son cap. Le pari est incertain : qui se laissera faire, qui résistera ? Que fera E. Macron en cas d’échec ? Continuera-t-il le glissement vers un régime de plus en plus autoritaire au service des plus riches et de la finance, ou passera-t-il la main ?

Les temps sont difficiles : comment servir les intérêts de ses mandants tout en entretenant l’illusion d’un consensus social ? Mission impossible ? Une image me vient, insistante, persistante : E. Macron ne ressemblerait-t-il pas à ce valet du Comte Dracula qui porte le cercueil de la finance dans tous les lieux de l‘économie réelle où il y aurait encore quelque chose à vampiriser ?

 Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 22/02/2019

 

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