Détruire la société par la destruction du langage ?

Certains l'affirment, l'une des missions essentielles du personnel politique consiste à fabriquer la meilleure communication possible vers le public, afin de "faire passer la pilule". Jouer les mots contre les faits, au prix parfois d'un grand écart manifeste entre les uns et les autres, c'est avant tout créer les conditions d'une rupture majeure entre le peuple et ses élus. Par voie de conséquence, c'est prendre le risque d'attiser la colère des oubliés. Jusqu'au point de non retour ? 

Le CICE, inventé en 2012 par Emmanuel Macron, alors conseiller pendant la mandature de François Hollande, devait créer des centaines de milliers d’emploi, au prix d’un manque à gagner fiscal pour l’Etat de 20 milliards d’euros par an. Après 7 ans de fonctionnement, ce coûteux dispositif aurait coûté environ 400 000 € par « emploi créé ou sauvegardé« . A ce prix, ce sont des emplois de riches et surtout, admirez la pirouette : on ne parle plus seulement de création mais aussi de sauvegarde de l’emploi. Et malgré l’échec manifeste d’une mesure qui consiste à appauvrir l’Etat sans contrepartie tangible pour l’emploi (1), la décision est prise de transformer ce coûteux dispositif temporaire, en dispositif permanent tout aussi coûteux (2). Le tout au nom d’une compétitivité qui s’acharne à rester d’une discrétion de violette…

En juin 2017, répondant à la décision de Donald Trump de ne pas respecter les engagements étasuniens pris lors de la COP 21. Emmanuel Macron faisait un tabac avec la formule « make our planet great again« . Pas à dire, ça claque. Une vraie punchline. Mais voilà… Deux ans plus tard, on découvre que, depuis deux ans justement, en France, pays de la COP 21, les émissions de GES sont reparties à la hausse.

En janvier 2018, dans son discours au forum économique de Davos, on a pu entendre not’ président affirmer que « sur le sujet social, on doit arrêter cette tendance à détricoter notre droit social pour ajuster la mondialisation« . Sans blague… Dans la bouche de celui qui, quelques mois auparavant, avait fait voter la casse du code du travail et qui, depuis, n’a de cesse de faire voter des lois destinées à affaiblir le service public, cela tient de la provocation. 

Depuis novembre 2018, chaque semaine, à la veille d’une nouvelle manifestation des « Gilets Jaunes », le ministre Castaner prend soin d’alerter le bon peuple sur les violences qui ne manqueront pas d’avoir lieu le lendemain, tout en laissant planer un épais amalgame entre casseurs et manifestants. L’important est de faire peur et de désigner l’ennemi commode, sans craindre de dresser une partie de la population contre l’autre. Appel à la guerre civile ?

Dans la même période, et pour ne prendre qu’un seul exemple, les Gilets Jaunes demandent la restauration de l’ISF. Après avoir affirmé qu’il avait entendu la colère des manifestants, le pouvoir répond par la négative, alors même que :

  • cette restauration permettrait de doter le budget de l’Etat de 4 milliards € annuels supplémentaires, ce qui ne serait pas de trop pour faire face aux dépenses,
  • rien ne prouve que la suppression de cet impôt ait augmenté l’investissement productif, contrairement aux justifications avancées par le pouvoir,
  • il est au contraire prouvé que cette suppression a entraîné une baisse drastique des dons aux associations (3),
  • accepter dés le début de revenir sur cette suppression aurait probablement évité l’escalade des manifestations et des violences afférentes même si, faut-il le rappeler, les auteurs de ces violences sont loin d’être tous des Gilets Jaunes.

En résumé, il est permis de parler ici de négation des évidences. 

Au fil des mois, le même scénario semble non seulement se répéter, mais prendre toujours plus d’ampleur : plus les faits contredisent les affirmations et plus le pouvoir répète les mêmes affirmations. Comme s’il fallait forcer le réel à se plier aux mots.

Depuis janvier 2019, il n’est pas de jour sans que l’on entende parler du « grand débat », censé aider à trouver les bonnes réponses aux malaises profonds révélés par le mouvement des Gilets Jaunes. En fait, à regarder Macron faire le show devant des groupes d’élus, on comprend que de débat il n’y a point: pas d’animateur du débat, pas de contradiction apportée aux propos de l’illustre visiteur. Seulement des questions posées, avec une réponse plus ou moins ajustée et hop… on passe aux questions suivantes. Même chose pour la séance ultime, qui s’est déroulée à l’Elysée, en compagnie d’une soixantaine d’intellectuels (4) : quelques interventions des invités, une réponse présidentielle en forme de méditation à haute voix et puis une nouvelle fournée d’interventions et ainsi de suite. Un processus quasi industriel. Ici non plus, l’important n’est pas de débattre mais de donner au président l’occasion de s’exprimer brillamment devant des personnes intellectuellement brillantes.

S’agit-il de faire croire au bon peuple que le président écoute tous et chacun ? Peut-être.
Mais peut-être, avant tout, de créer les conditions d’une illusion au sein de laquelle le président peut continuer à se bercer de ses propres paroles.

Les mots ne sont pas les choses mais, dans cette pratique perverse du discours politique, l’habitude prise de séduire avec des mots, de convaincre avec des mots, entraîne le passage du réel à l’arrière-plan. En prime, cela permet aussi de se convaincre soi-même et de paraître plus assuré : parler sur le réel, serait-ce en lui tordant bras et jambes, fait taire le désarroi né de l’impuissance à le maîtriser.

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur » disait déjà Jean Cocteau au début du siècle dernier (5).

Au risque d’une progression inexorable de la colère du peuple, effrayé de la seule alternative qui s’offre à lui à court-terme: céder devant la puissance du déni présidentiel, dans le seul but d’éviter une violence destructrice, ou céder à cette violence pour n’être pas écrasé par la folie de ce déni.

Pour conclure, nous vous proposons le texte qui suit, écrit par le chercheur Frédéric Lordon. Il s’agit de la lettre adressée au président de la République, pour motiver son refus de participer à l’étrange débat avec les intellectuels. Si nous ne partageons pas nécessairement toutes les prises de position de F. Lordon, nous avons particulièrement apprécié l’analyse de l’auteur sur la parole présidentielle et gouvernementale comme constitutive d’une destruction du langage, donc de tout lien possible entre le peuple et ses élus (6), comme sur la dangereuse et récurrente tentation d’Emmanuel Macron à provoquer la rupture de ce lien.

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, le 22 mars 2019

Cher Monsieur Macron,

Vous comprendrez que, si c’est pour venir faire tapisserie le petit doigt en l’air au milieu des pitres façon BHL, Enthoven, ou des intellectuels de cour comme Patrick Boucheron, je préférerais avoir piscine ou même dîner avec François Hollande. Au moins votre invitation ajoute-t-elle un élément supplémentaire pour documenter votre conception du débat. Savez-vous qu’à part les éditorialistes qui vous servent de laquais et répètent en boucle que la-démocratie-c’est-le-débat, votre grand débat à vous, personne n’y croit ? Vous-même n’y croyez pas davantage. Dans une confidence récente à des journalistes, qui aurait gagné à recevoir plus de publicité, vous avez dit ceci : « Je ressoude, et dès que c’est consolidé je réattaque ». C’est très frais. Vous ressoudez et vous réattaquez. C’est parfait, nous savons à quoi nous en tenir, nous aussi viendrons avec le chalumeau.

En réalité, sur la manière dont vous utilisez le langage pour « débattre » comme vous dites, nous sommes assez au clair depuis longtemps. C’est une manière particulière, dont on se souviendra, parce qu’elle aura fait entrer dans la réalité ce qu’un roman d’Orwell bien connu avait anticipé il y a 70 ans très exactement – au moins, après la grande réussite de votre itinérance mémorielle, on ne pourra pas dire que vous n’avez pas le sens des dates anniversaires. C’est une manière particulière d’user du langage en effet, parce qu’elle n’est plus de l’ordre du simple mensonge.

Bien sûr, dans vos institutions, on continue de mentir, grossièrement, éhontément.

Vos procureurs mentent,
Votre police ment,
Vos experts médicaux de service mentent – ce que vous avez tenté de faire à la mémoire d’Adama Traoré par experts interposés, par exemple, c’est immonde.

Mais, serais-je presque tenté de dire, c’est du mensonge tristement ordinaire.

Vous et vos sbires ministériels venus de la start-up nation, c’est autre chose. Vous détruisez le langage :

quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits [d’hôpital – ndlr] pour améliorer la qualité des soins ;
quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ;
quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ;
quand vous-même présentez la loi sur la fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseur comme une protection du droit de manifester, ou quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale,

vous voyez bien qu’on est dans autre chose – autre chose que le simple mensonge.

On est dans la destruction du langage et du sens même des mots.

Si des gens vous disent « Je ne peux faire qu’un repas tous les deux jours » et que vous leur répondez « Je suis content que vous ayez bien mangé », d’abord la discussion va vite devenir difficile. Ensuite, forcément, parmi les affamés, il y en a qui vont se mettre en colère.

De tous les arguments qui justifient amplement la rage qui s’est emparée du pays, il y a donc celui-ci qui, je crois, pèse également, à côté des 30 ans de violences sociales et des 3 mois de violences policières à vous faire payer : il y a que, face à des gens comme vous, qui détruisent à ce point le sens des mots – donc, pensez-y, la possibilité même de discuter –, la seule solution restante, j’en suis bien désolé, c’est de vous chasser.

Il y a peu encore, vous avez déclaré : « Répression, violences policières, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit ». Mais M. Macron, vous êtes irréparable. Comment dire : dans un Etat de droit, ce ne sont pas ces mots, ce sont ces choses qui sont inacceptables. À une morte, 22 éborgnés et 5 mains arrachées, vous vous repoudrez la perruque et vous nous dites : « Je n’aime pas le terme répression, parce qu’il ne correspond pas à la réalité ». La question – mais quasi-psychiatrique – qui s’en suit, c’est de savoir dans quelle réalité au juste vous demeurez.

Des éléments de réponse nous sont donnés par un article publié il y a de ça quelques jours par le Gorafi sous le titre : « Le comité de médecine du ministère de l’intérieur confirme que le LBD est bon pour la santé ». On peut y lire ceci : « Christophe Castaner s’est réjoui des résultats des tests du comité de médecins et a aussitôt signé une ordonnance qualifiant de rébellion et outrage à agent toute personne qui mettrait en cause la fiabilité de cette étude ». M. Macron, voyez-vous la minceur de l’écart qui vous tient encore séparé du Gorafi ? Vous êtes la gorafisation du monde en personne. Sauf que, normalement, le Gorafi, c’est pour rire. En réalité, personne ne veut vivre dans un monde gorafisé. Si donc le macronisme est un gorafisme mais pour de vrai, vous comprendrez qu’il va nous falloir ajuster nos moyens en conséquence. Et s’il est impossible de vous ramener à la raison, il faudra bien vous ramener à la maison.

Tous les glapissements éditorialistes du pays sur votre légitimité électorale ne pourront rien contre cette exigence élémentaire, et somme toute logique. En vérité, légitime, vous ne l’avez jamais été. Votre score électoral réel, c’est 10%. 10% c’est votre score de premier tour corrigé du taux d’abstention et surtout du vote utile puisque nous savons que près de la moitié de vos électeurs de premier tour ont voté non par adhésion à vos idées mais parce qu’on les avait suffisamment apeurés pour qu’ils choisissent l’option « ceinture et bretelles ».

Mais quand bien même on vous accorderait cette fable de la légitimité électorale, il n’en reste plus rien au moment où vous avez fait du peuple un ennemi de l’État, peut-être même un ennemi personnel, en tout cas au moment où vous lui faites la guerre – avec des armes de guerre, et des blessures de guerre. Mesurez-vous à quel point vous êtes en train de vous couvrir de honte internationale ? Le Guardian, le New-York Times, et jusqu’au Financial Times, le Conseil de l’Europe, Amnesty International, l’ONU, tous sont effarés de votre violence. Même Erdogan et Salvini ont pu s’offrir ce plaisir de gourmets de vous faire la leçon en matière de démocratie et de modération, c’est dire jusqu’où vous êtes tombé.

Mais de l’international, il n’arrive pas que des motifs de honte pour vous : également des motifs d’espoir pour nous. Les Algériens sont en train de nous montrer comment on se débarrasse d’un pouvoir illégitime. C’est un très beau spectacle, aussi admirable que celui des Gilets Jaunes. Une pancarte, dont je ne sais si elle est algérienne ou française et ça n’a aucune importance, écrit ceci : « Macron soutient Boutef ; les Algériens soutiennent les Gilets Jaunes ; solidarité internationale ». Et c’est exactement ça : solidarité internationale ; Boutef bientôt dégagé, Macron à dégager bientôt.

Dans le film de Perret et Ruffin, un monsieur qui a normalement plus l’âge des mots croisés que celui de l’émeute – mais on a l’âge de sa vitalité bien davantage que celui de son état civil –, un monsieur à casquette, donc, suggère qu’on monte des plaques de fer de 2 mètres par 3 sur des tracteurs ou des bulls, et que ce soit nous qui poussions les flics plutôt que l’inverse. C’est une idée. Un autre dit qu’il s’est mis à lire la Constitution à 46 ans alors qu’il n’avait jamais tenu un livre de sa vie. M. Macron je vous vois d’ici vous précipiter pour nous dire que voilà c’est ça qu’il faut faire, lisez la Constitution et oubliez bien vite ces sottes histoires de plaques de fer. Savez-vous qu’en réalité ce sont deux activités très complémentaires. Pour être tout à fait juste, il faudrait même dire que l’une ne va pas sans l’autre : pas de Constitution avant d’avoir passé le bull.

C’est ce que les Gilets Jaunes ont très bien compris, et c’est pourquoi ils sont en position de faire l’histoire. D’une certaine manière M. Macron, vous ne cessez de les y inviter. En embastillant un jeune homme qui joue du tambour, en laissant votre police écraser à coups de botte les lunettes d’un interpellé, ou violenter des Gilets Jaunes en fauteuil roulant – en fauteuil roulant ! –, vous fabriquez des images pour l’histoire, et vous appelez vous-même le grand vent de l’histoire.

Vous et vos semblables, qui vous en croyez la pointe avancée, il se pourrait que vous finissiez balayés par elle. C’est ainsi en effet que finissent les démolisseurs en général. Or c’est ce que vous êtes : des démolisseurs. Vous détruisez le travail, vous détruisez les territoires, vous détruisez les vies, et vous détruisez la planète. Si vous, vous n’avez plus aucune légitimité, le peuple, lui, a entièrement celle de résister à sa propre démolition – craignez même que dans l’élan de sa fureur il ne lui vienne le désir de démolir ses démolisseurs.

Comme en arriver là n’est souhaitable pour personne, il reste une solution simple, logique, et qui préserve l’intégrité de tous : M. Macron, il faut partir.

M. Macron, rendez les clés.

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Notes:
  1. mais avec une contrepartie bien tangible pour les entreprises bénéficiaires
  2. à partir de 2019, le CICE sera transformé en baisse de charges, pour un montant identique – Pour des raisons techniques, 2019 privera l’Etat de 40 milliards € : 20 au titre du CICE et 20 au titre de sa transformation en baisse de charges. Argument en or pour renforcer les attaques contre le service public, au nom de l’équilibre budgétaire et du respect des critères de Maastricht.
  3. en effet, de nombreux contribuables éligibles à l’ISF avaient pour habitude de donner de l’argent aux associations pour amoindrir la pression fiscale, voire passer sous le radar de l’ISF
  4. il est possible de visionner cet étrange moment, en totalité (plus de 8 heures, tout de même) ou par fragments choisis, sur le site de France Culture, à la page https://www.franceculture.fr/politique/grand-debat-emmanuel-macron-debat-lundi-avec-des-intellectuels-a-suivre-en-direct-sur-france-culture
  5. dans le livret du ballet « Les Mariés de la Tour Eiffel » – Aussi attribuée à Clémenceau (« puisque ces évènements nous dépassent… ») et, bien avant, à Shakespeare
  6. à ce niveau de perversité, l’auteur de ces lignes se refuse à parler d’élites

3 commentaires

Patrick Chevalier

Bravo Jean pour cette brillante analyse.
Je pense qu’il n’est pas forcément pervers quand il fait le contraire de ce qu’il dit, mais suis intimement persuadé qu’il est juste un brave soldat zélé de la finance, arrivé au pouvoir après avoir été dûment formé, comme le sont des centaines d’autres dirigeants en place de par le monde, par la caste des Goldman Sachs et autres. Le point fort de cette caste: amener les peuples à la servitude volontaire afin de pouvoir mieux tout rafler.
Il y a des précédents, oh oui, à commencer par les Medicis par exemple. Ils étaient commerçants, sont devenus banquiers, puis princes, rois, reines et même papes!
Relire le discours de La Boétie dit « de la servitude volontaire », écrit vers les années 1560. Tout y est.

Merci Patrick pour ce commentaire.
Concernant la perversité du personnage, à te lire, je me demande si je ne préfèrerais pas qu’elle soit consciente. Au moins, j’aurais l’impression d’avoir affaire à une intelligence et non à un pantin aveugle.
Il y a déjà plusieurs mois, un de mes proches m’avait indiqué qu’il se disait beaucoup que Macron présentait l’affligeant défaut d’être persuadé d’avoir toujours raison. Peut-être faut-il voir dans cette regrettable compulsion la cause d’un comportement si peu approprié à la prise en compte des difficultés du peuple dont il est censé présider aux destinées, ne serait-ce que pour quelques années.

Magnifique réquisitoire ! Très bonne mise en garde……

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