Les autocrates sont souvent « sympa »…au début !

Quand les peuples doutent de leur personnels politiques et que l’Etat ne semble plus en mesure de porter leurs aspirations, il leur arrive de se jeter dans les bras d’un homme providentiel. Les histoires, expériences et qualités de ces « sauveurs potentiels » peuvent différer, mais ils partagent tous un caractère commun : ils savent !

E.Macron en campagne présidentielle

Quand les peuples doutent de leur personnels politiques et que l’Etat ne semble plus en mesure de porter leurs aspirations, il leur arrive de se jeter dans les bras d’un homme providentiel. Les histoires, expériences et qualités de ces « sauveurs potentiels » peuvent différer, mais ils partagent tous un caractère commun : ils savent !

Au départ E. Macron avait tout, sinon pour plaire du moins pour rassurer, alors que finissait le mandat du Président Hollande et que le crépuscule s’étirait sur les institutions de la 5ème République. Mis à part son échec au concours de « Normale sup » (ce qui n’est pas non plus une référence absolue), il était bardé de toutes les étiquettes qui fondent l’appartenance à cette technocratie réputée constituer l’élite du pays. Il était donc présentable, pour les milieux où il fit ses premières armes : ceux-ci firent le nécessaire pour que sa candidature devienne incontournable. Il était convaincant lors de sa campane électorale : sa jeunesse, sa passion et son engagement physique tranchaient avec la médiocrité des personnels politiques censés représenter des partis de gouvernement en pleine décomposition. Son programme, ses promesses, opéraient des syncrétismes inouïs entre des doctrines jusqu’alors réputées antagonistes. Il y en avait assez pour séduire les couches moyennes dont l’opinion se nourrit exclusivement aux médias de formatage ; il y en avait assez pour rallier tous ceux qui voyaient en lui la garantie de préserver leur patrimoine ou leur rente ; il y en avait assez pour qu’il apparaisse comme un moindre mal face aux éructations de la candidate du Front National.

Le système électoral aidant, il remporta les élections et devint en toute légalité le Président de la République Française, à défaut d’être plébiscité par les Français. Et dans la foulée, les législatives de 2017 lui donnèrent une Assemblée nationale à l’écrasante majorité hétéroclite mais acquise. E. Macron disposait alors de tous les leviers pour exercer un pouvoir sans partage.
Ce pouvoir,  il l’exerça d’emblée selon ses convictions, lesquelles rejoignaient les intérêts de ceux qui l’avaient fait élire. Il s’agissait d’accentuer et d’accélérer la politique d’inspiration néolibérale déjà mise en œuvre par ses prédécesseurs : favoriser l’offre, déconstruire le service public au profit du privé, réduire l’Etat autant que possible, sinon le conformer aux besoins du capital financier.

Mais la conjonction d’un système politique inchangé et d’une majorité hétéroclite, partiellement novice en matière de politique politicienne, ont rapidement produit les effets habituels qui contribuent à la dépréciation de la classe politique : ministres et élus rattrapés par leur passé, scandales concernant l’entourage du président, défection de ministres et d’élus du parti présidentiel. A cela s’est rapidement ajoutée la découverte par le public d’une politique augmentant les inégalités sociales.

La crise sociale, économique et institutionnelle que l’on espérait enfin conjurée par la fée Macron était bien revenue, pour autant qu’elle ait disparu !
Pire : la popularité du président et de son gouvernement s’effondrait à une vitesse sans précédents, tandis que naissait un mouvement de contestation tout à fait insolite, puisque contournant le relais des corps intermédiaires : une frange de la population réputée inerte, se politisait rapidement et passait de revendications ponctuelles à des exigences de transformation du système politique !

De la violence langagière…

Le défaut originel de cette élection présidentielle légale mais peu légitime a produit rapidement des effets d’une force proportionnée aux déceptions éprouvée par le début du mandat d’ E. Macron. La sagesse démocratique aurait alors voulu que le président révise sa politique dans un sens plus conforme aux aspirations d’une majorité de l’opinion. Il n’en fut rien : il choisit  de satisfaire ses commanditaires, ceux qui l’avaient fait élire. En raison du contexte qu’il estimait momentanément défavorable, il s’agissait de faire un temps profil bas, de son montrer conciliant en pariant sur l’épuisement et la démobilisation de l’adversaire : « Je ressoude, et dès que c’est consolidé je réattaque ». (E. Macron : rencontre avec la presse jeudi 31/01/2019). Pour passer ce cap il fallait que se développe, plus que jamais, cette supercherie langagière, inaugurée par Goebbels, Staline et consorts et dénoncée par Orwell dans « 1984 » : le pouvoir en place raconte à ses sujets le contraire de ce qu’il fait réellement. Cette pratique a été magistralement illustrée par l’économiste Frédéric Lordon dans sa récente lettre ouverte à E. Macron : « Vous et vos sbires ministériels […], c’est autre chose : vous détruisez le langage. Quand Mme Buzyn dit qu’elle supprime des lits pour améliorer la qualité des soins ; quand Mme Pénicaud dit que le démantèlement du code du travail étend les garanties des salariés ; quand Mme Vidal explique l’augmentation des droits d’inscription pour les étudiants étrangers par un souci d’équité financière ; quand vous-même présentez la loi sur la fake news comme un progrès de la liberté de la presse, la loi anti-casseur comme une protection du droit de manifester, ou quand vous nous expliquez que la suppression de l’ISF s’inscrit dans une politique de justice sociale, vous voyez bien qu’on est dans autre chose – autre chose que le simple mensonge. On est dans la destruction du langage et du sens même des mots. ».
Il s’agit là d’une violence inouïe qui cible l’ensemble des citoyens : détruire le langage, altérer le sens des mots, c’est détruire ce qui fait la société ! Quelle relation peut-elle encore s’établir entre les citoyens et le pouvoir, si ce n’est la défiance pour les uns et le recours à la contrainte pour l’autre !

Comment peut-on autant tromper les gens qu’est ce qui justifie cela ? L’autocrate et sa cour qui s’isolent peu à peu du peuple, sont convaincus qu’ils savent tandis que le peuple ne sait pas, que ses réactions de rejet et de défiance à leur encontre ne sont que le fruit d’une ignorance et non le résultat d’une perception objective des réalités (cf. alors qu’il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi et de travailler pour se payer un costard comme E. Macron). Dès lors il se justifie pour les tenants du pouvoir de manipuler le peuple et même si nécessaire d’exercer la violence contre lui.

… à la violence physique

Comme la manœuvre langagière et l’arsenal de la communication gouvernementale ne semblent pas suffisamment efficaces, puisque les corps intermédiaires reprennent du poil de la bête et que des mouvements catégoriels viennent prolonger le mouvement des Gilets Jaunes qui perdure malgré l’hiver, les attaques des médias de formatage et des intellectuels assujettis : la violence langagière se transforme progressivement en violences physiques.
Dans une démocratie, l’Etat qui dispose du monopole de la violence légale et des savoir-faire qui en découlent, ne devrait jamais être débordé, quelles que soient les circonstances, sauf à considérer qu’il n’est plus compétent ou qu’il utilise ces débordements pour légitimer l’arbitraire de sa propre violence. Cette dernière éventualité semble d’autant plus crédible que la violence de l’Etat Macron inquiète à l’international et qu’elle est dénoncée par plusieurs instances publiques.

L’autocrate poursuit sa route et s’isole

Dans la panoplie des mesures dilatoires en attendant « que ça se ressoude » l’idée du « Grand Débat » aurait pu constituer un moyen de rapprochement entre le pouvoir et le peuple s’il avait disposé de l’organisation et de la méthodologie adéquates. Cela n’a pas été le cas, les ingrédients d’un débats n’ont pas été réunis : on peut à la rigueur parler de consultations ou d’entretiens. Mais ce Grand Débat est devenu franchement inquiétant par l’usage qu’en a fait E. Macron : seul contre le public, seul contre les maires, celui-ci semblait vouloir démontrer à coup d’habiletés rhétoriques (1), lors d’interminables séances, qu’il était toujours le plus fort face à tous ses auditoires. De plus en plus fort : voici qu’il invite à l’Elysée 65 intellectuels pour débattre avec lui. Beaucoup acceptèrent l’invitation, ils n’étaient pas tous des affidés du macronisme, certains comme Dominique Méda (2) se rendirent compte, mais trop tard, à quelle opération de promotion ils s’étaient prêtés. A qui, à quoi E. Macron va-t-il maintenant pouvoir s’affronter pour légitimer sa position de « premier de cordée », qui glisse vers celle de « Duce » ou de « Conducator » : un super ordinateur, dieu ! ?

Mais tous ces artifices semblent inopérants : la contestation s’étend même au Sénat qui transgresse de manière inédite le fair-play habituel des relations entre le parlement et l’exécutif. Du côté de l’Etat-Macron la violence et la restriction des libertés publiques montent inexorablement : l’armée est à présent mobilisée.  Pour l’édition 19 de la manifestation de gilets jaunes les choses sont claires dans l’esprit du général Bruno Le Ray, gouverneur militaire de Paris : «les soldats ne seront en aucune manière engagés dans des situations de maintien de l’ordre. Ils ont différents moyens d’action pour faire face à toutes menaces, ça peut aller jusqu’à l’ouverture du feu. Ils interviennent très régulièrement sur tous types d’incidents de nature terroriste ou pas ». 

Partez Monsieur Macron, vous êtes allé trop loin !

 

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 22/03/2019

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Notes:
  1. sur le mode, « je partage vos idées et vos aspirations mais elles ne sont pas réalisables actuellement parce que… »
  2. voir sa tribune dans le journal Libération – https://www.liberation.fr/debats/2019/03/19/grand-debat-des-intellectuels-pris-en-otage_1716086

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