Après le grand débat, le cap de la Start-up nation est-il encore tenable ?

Le discours sur la « start-up nation », comme remède au déclin économique, semble surtout relever d’un récit visant à charmer et à mobiliser le pays. Porté par E. Macron et ses affidés, repris par ses partisans, il n’a pas eu jusqu’à présent les effets de mobilisation escomptés d’autant plus que les performances économiques et sociales des start-up ne semblent pas les singulariser des entreprises « traditionnelles ».

(image girouettes.fr)

C’était il y a moins de 2 ans, cela parait déjà loin tant le tourbillon macroniste a agité la France. Le 7 juin 2017, à Paris Porte de Versailles, au salon des nouvelles technologies Viva-tech,  Emmanuel Macron, le tout nouveau Président de la République proclamait : « La France est un pays d’entrepreneurs, c’est un pays de start-up, mais je veux aussi que ça devienne un pays de licornes, de grands groupes nouveaux, le pays des géants de demain ». Le cap était annoncé et la crise des gilets jaunes ne semble pas l’avoir déréglé, si l’on en croit les affirmations d’E. Macron et de ses partisans.

La « start-up nation » réalité ou incantation ?
Un fois de plus, l’exemple à suivre nous vient des Etats Unis et le modèle économique invoqué procède de l’idéologie ultra libérale dont E. Macron et son entourage s’avèrent d’ardents zélateurs.
La start-up c’est d’abord une idée innovante qui nait dans l’esprit d’une ou plusieurs personnes. Cette idée vise à créer un produit ou un service capable de susciter l’engouement du public et de provoquer une croissance rapide une fois que ce produit ou service est développé. On ne voit pas de prime abord en quoi cette démarche se distinguerait de celle d’un entrepreneur « classique », si ce n’est par l’espoir d’une réussite ultra rapide, quasi magique.
Quelques exemples sont brandis pour faire rêver ou rassurer les jeunes start-uppers : ce sont les GAFAM (Google, Apple, Face book, Amazon, Microsoft) qui offrent à l’échelle mondiale des produits ou des services à base d’informatique. Démarrées dans un garage, ou sur un coin de table d’université, ces start-up sont rapidement devenues des « licornes », c’est-à-dire des sociétés valorisées en bourse à plus d’1 milliard de dollars.
Mais les licornes sont rares (1) et leur valorisation boursière tient souvent plus de spéculations relevant de l’économie casino, que d’une appréciation rationnelle de leur place dans l’économie réelle.
Faute d’une définition précise, la frontière est mince entre les start-up et les jeunes entreprises « classiques », au point que le ministère de l’économie en recensait 9.400 en 2017 alors que l’INSEE en indiquait plus de 15.000 en 2015, dans la catégorie « entreprises à forte croissance » ! Ces chiffres paraissent faibles lorsqu’on les rapporte aux 3,82 millions d’entreprises recensées par l’INSEE en 2015, dont 3,67 millions de micro entreprises, 140.000 petites et moyennes entreprises (PME), 5800 entreprises de taille intermédiaire (ETI), 287 grandes entreprises.

Les start-up créent  des emplois, mais ces emplois sont-ils suffisamment pérennes, lorsqu’on considère leur fort taux de mortalité ? (2) Il convient donc de relativiser les annonces de l’INSEE qui font état de 540.000 créations d’emplois (en équivalent temps plein) entre 2012 et 2015.

Les start-up se définissent par leur caractère innovant, elles opèrent dans les champs les plus variés, de la production de biens à la production de services, mais ces innovations sont-elles toujours utiles, contribuent-elles toutes au mieux vivre ?
Il faut tout d’abord modérer la réputation d’innovation des start-up. Elles entraineraient derrière elles toute l’économie « traditionnelle» : une étude de l’INSEE, publiée en 2018 (3), établit que l’innovation croit avec la taille des entreprises et qu’elle est d’abord le fait des grands groupes]]. Mais il faut aussi relativiser l’intérêt de certaines innovations : ainsi certaines d’entre elles permettent de se déplacer plus facilement, à moindre frais, dans des lieux difficiles d’accès et hors réseaux public, en générant des économies de carburant, tandis que d’autres ne font que renforcer le désir d’achat en imposant des gadgets inutiles. L’innovation portée par les start-up ne semble pas jusqu’à présent se référer à des valeurs morales ou sociales, mais surtout à l’idée de réussite et de faire de l’argent : en quoi elles ne diffèrent pas des autres entreprises, sinon par la recherche de bénéfices exponentiels.

L’enthousiasme de faire partie d’une démarche créative, dans une start-up innovante, doit-il culbuter la législation du travail et passer outre aux droits des salariés ?
Beaucoup de jeunes diplômés qui entrent dans le monde du travail se font une idée très optimiste du fonctionnement des start-up : il s’agirait de petites structures, « cool et relax », d’une petite famille sans rapports hiérarchiques, fonctionnant sur le mode projet, d’une fête de l’esprit entre gens doués. C’est ignorer le climat de stress qui règne dans la plupart de ces entreprises aux budgets aléatoires, qui vivent dans le souci permanent de lever les fonds nécessaires pour continuer leur activité, alors que la démonstration de leur rentabilité n’est pas évidente pour les investisseurs ; c’est aussi le stress d’intervenir à tout moment, à toute heure pour corriger les bugs qui se produisent de manière inopinée sur des « process »  non stabilisés. Dans de telles conditions le cadre légal des horaires de travail explose souvent, sans être toutefois compensé par la rémunération d’heures supplémentaires, car fréquemment le salaire de base est mal assuré en raison des difficultés financières endémiques à ce type d’entreprise. Enfin lorsque la start-up arrive à ses fins, c’est à dire à passer d’une organisation aléatoire à une entreprise disposant des capitaux nécessaires à son fonctionnement, ou en se faisant intégrer dans un groupe aux épaules solides, la valeur crée ne se distribue pas équitablement entre les membres de ce qui était proclamé, une équipe sans hiérarchie « où le travail de chacun à la même importance », une quasi famille : la valeur crée revient d’abord au / aux fondateurs…
Souvent le travail en start-up est loin d’être une sinécure, pour des raisons d’économies le recours aux stagiaires pas ou peu rémunérés et à la sous-traitance y est fréquent et se passe parfois dans des conditions équivoques notamment dans le recours abusif aux auto-entrepreneurs, tandis que les possibilités d’évolution professionnelle des personnels en CDI sont tributaires du caractère éphémère de la plus part de ces start-up.

Le mode de financement des start-up, plus encore que celui des jeunes entreprises « traditionnelles » est trop aléatoire : il repose sur de l’« économie casino » où des investisseurs jouent à la roulette russe avec le destin de ces entreprises au lieu de mettre en place des moyens nécessaires à l’évaluation des projets qui se référent à l’économie réelle et non à des réflexes spéculatifs.

Le recours aux start-up comme stimulant de la croissance correspond bien aux canons libéraux qui accordent le primat à l’initiative privée, lorsqu’ils ne prônent pas tout simplement la suppression de l’intervention publique : c’est ignorer quelques réalités universelles.
Les start-up aménagent ou améliorent des dispositifs existants et / ou créent des applications, mais ce faisant elles s‘appuient sur des découvertes fondamentales qui furent et restent essentiellement le domaine de la recherche publique. (4). C’est de la recherche fondamentale que l’innovation tire son carburant ! Comment ne pas s’étonner alors, qu’en France les moyens de cette recherche fondamentale soient aussi malmenés (5) ; que la part consacrée à la recherche scientifique stagne depuis 20 ans à hauteur de 2% du PNB, tandis que des pays de moindre envergure économique, comme la Corée du Sud ou Israël, y consacrent plus du double ; que nos chercheurs, formés dans nos universités, soient découragés par des salaires indignes et un manque de moyens et partent à l’étranger ! E. Macron mise sur le privé pour soutenir financièrement la recherche fondamentale, mais le privé ne s’intéresse qu’aux domaines immédiatement rentables : s’agit-il chez notre président, d’aveuglement idéologique, de naïveté ou de mauvaise foi ?

Le discours sur la « start-up nation », comme remède au déclin économique, semble surtout relever d’un récit visant à charmer et à mobiliser le pays. Porté par E. Macron et ses affidés, repris par ses partisans, il n’a pas eu jusqu’à présent les effets de mobilisation escomptés, d’autant plus que les performances économiques et sociales des start-up ne semblent pas les singulariser des entreprises « traditionnelles ».  

L’intervention « disruptive » des start-up, capables de donner un nouvel lustre à la France et d’en faire un géant de l’économie mondiale, paraît relever plus de l’incantation et du mythe, que d’une analyse réfléchie du contexte économique. Peut-on gouverner raisonnablement un pays avec des croyances aussi puériles ? Les faits semblent montrer que non !

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 21/04/2019

Print Friendly, PDF & Email
Notes:
  1. on en recense 2 en France BlaBlaCar, service de covoiturage et OVH  hébergeur internet
  2. Selon les courbes de survie comparant les PME et les start-up faites par l’INSEE et par une étude du US Bureau of Labor Statistics, les start-up ont des taux de mortalité comparables à ceux des PME : 50% en moyenne au bout de 4 ans ce taux baissant  respectivement à 37% dans la catégorie -nouvelles technologies / information- et à 45% dans la catégorie –transports communication-
  3. « La moitié des sociétés produisent des innovations » INSEE Première N° 1709 septembre 2018
  4. Ainsi ce sont bien les recherches d’une agence publique militaire qui furent aux USA à l’origine d’internet
  5. Interview de Serge Haroche, prix Nobel de physique 2012 : https://www.franceculture.fr/emissions/lagrande-table-2eme-partie/pourquoi-la-recherche-francaise-decroche

Laisser un commentaire