EPR de Flamanville : faut-il respecter les normes ?

Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

Le 9 octobre 2018 l’ASN autorisait la mise en service et l’utilisation de la cuve du réacteur de l’EPR de Flamanville, malgré le constat d’anomalies de forgeage  sur le couvercle de cette cuve. Toutefois, en raison de ces anomalies, cette autorisation n’était accordée que jusqu’en 2014. (1) Quelques mois auparavant, dans notre édition d’avril 2018, nous avions indiqué que 150 des soudures du circuit secondaire de vapeur présentaient des défauts. En octobre 2018, l’ASN recommandait à EDF de les mettre en conformité. Cette mise en conformité impliquait, pour la mise en service de l’EPR, un retard plus ou moins important selon le nombre et la position des soudures à reprendre.
En janvier 2019 l’ASN avait fait le point sur ces soudures et indiquait qu’EDF s’était engagée à les reprendre à l’exception de 8 d’entre elles qui étaient mal situées.
Une de ces 8 soudures est signalée défectueuse, tandis que les 7 autres ne sont pas conformes aux normes.

Quel est le problème ?

Les 8 soudures à reprendre sont difficiles d’accès car les tuyauteries du circuit secondaire de vapeur traversent en 4 endroits la double paroi de l’enceinte de confinement et les soudures impliquées se trouvent à l’intérieur de ces doubles parois en béton, donc dans un espace exigu !

(Document IRSN)

Pour justifier la non-reprise de ces 8 soudures, Edf était censée démontrer que ces travaux n’étaient pas nécessaires. Cette démonstration a été expertisée par l’IRSN, qui a jugé que les calculs d’Edf n’étaient pas convaincants et a transmis un avis défavorable au Groupe permanent d’experts pour les équipements sous pression nucléaires (GPESPN) (2).
Peut on imaginer, alors qu’il s’agit de mise en danger de la vie d’autrui,  qu’un industriel tergiverse ainsi et tente d’esquiver ses responsabilités dans un pays où le principe de précaution fait loi ?

Un nouveau rapport de force risque de s’engager entre l’ASN et Edf qui propose maintenant un compromis, une solution à moyen terme : l’EPR serait mis en service sans intervention sur les 8 soudures et c’est lors du premier arrêt du réacteur (pour maintenance ?) que leur remise en conformité serait effectuée !! Cette solution aurait l’avantage de faire démarrer la production de l’EPR dans les délais actuellement annoncés…
En tout état de cause il semble exclu que la reprise des 8 soudures ne se fasse pas et dans cette perspective Edf  prépare un complément d’information pour l’ASN qui devrait rendre sa décision au cours de l’été.

Illustration en coupe du passage des tuyauteries dans l’enceinte de confinement (image ASN)

Quels sont les enjeux ?

Ils touchent d’abord à la sécurité des employés de l’EPR mais aussi à celle des populations environnantes.
Ce circuit secondaire charrie un débit de vapeur de plusieurs tonnes / minute, sous une pression de plusieurs dizaines de bars et selon l’expertise du bureau d’études Wise-Paris qui se consacre à la veille nucléaire, une rupture de tuyauterie provoquerait « une situation critique vis-à-vis de la sûreté », car elle pourrait entrainer « un déséquilibre thermique et de réactivité au cœur du réacteur ». Dans un tel cas, selon ces experts, un accident nucléaire ne serait pas à exclure ! Vers un nouveau Fukushima ?

Ils sont aussi commerciaux et politiques : sous la pression du lobby nucléaire, la filière nucléaire française devait être relancée par la réalisation des EPR et  Flamanville était censée devenir une vitrine du savoir-faire français. Mais à ce jour, seul l’EPR chinois de Taishan, co-réalisé par la China General Nuclear Power Corporation et EDF, a été mis en service. De fait le dernier EPR programmé est devenu le premier EPR opérationnel et cette réussite semble plutôt portée au crédit de l’Ingénierie chinoise, tandis que les EPR de Flamanville et d’Olkiluolo  en Finlande ont été retardés par toutes sortes de déboires. A la suite de quoi la réputation de la technologie nucléaire française a bien pâli dans un contexte mondial ou la mise en chantier de centrales nucléaires ralentit fortement.
Les faits sont là !
Le chantier de l’EPR de Flamanville a débuté en 2007 pour une mise en service prévue alors en 2012. De retards en retards, selon les prévisions actuelles, l’EPR devait être chargé en combustible fin 2019 et démarrer la production d’électricité, avec toute sa puissance de 1650 MW, en étant raccordé au réseau au 1er semestre 2020. Suite aux problèmes de soudures qui nécessiteront un temps long de réparations, malgré les 60 soudeurs déjà mobilisés : ce calendrier devrait glisser vers une mise en service en 2022. Ce que confirme le ministre de la Transition écologique François de Rugy, qui juge « fort probable » que les délais de 2020 ne soient pas tenus !

Mais le problème est aussi financier : le coût de l’EPR de Flamanville n’arrête pas de déraper. Prévu initialement à 3 milliards d’euros, son coût était estimé en juillet 2018 à 10,9 milliards d’euros, mais un report à 2020 va alourdir la facture. Selon divers calculs, chaque année de retard devrait coûter 1 milliard de plus à EDF, ce qui, compte tenu de la situation financière de cette entreprise détenue à 83% par l’Etat et endettée à hauteur de 37 milliards d’€ nets (3), auxquels s’ajoutera l’endettement nécessité par le financement du grand carénage et de la modernisation de la filière nucléaire (estimés à 100 milliards € par la Cour des Comptes), pose des problèmes quasi insolubles à EDF comme à l’Etat.
On comprend que dans de telles conditions, EDF  rechigne à effectuer des travaux lourds et couteux pour remettre cette installation aux normes !

Edf trop gros pour sombrer ? L’Etat Macron semble préparer des réponses, mais s’est-il posé les bonnes questions ?

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 17/04/2019

 

(*) https://le-clairon-nouveau.fr/wordpress/blog/2018/04/23/nucleaire-chronique-dun-desastre-annonce-suite-3/

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Notes:
  1. Note d’information ASN : Le 9 octobre 2018, l’ASN a autorisé la mise en service et l’utilisation de la cuve du réacteur
  2. selon l’IRSN : « plutôt que rechercher à justifier une acceptabilité en l’état, [EDF devrait] procéder à la remise en conformité des soudures concernées ». […] « la confiance dans la qualité des [huit soudures] n’atteint pas le haut niveau attendu, ce qui remet en cause l’hypothèse de conception d’EDF basée sur une démarche d’exclusion de rupture »
  3. dette qui double si on y ajoute les emprunts obligataires

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