Extension de Port la Nouvelle – Projet utile ou Éléphant Blanc ? (4)

Ce quatrième volet consacré au projet d'extension du port de Port La Nouvelle explore les impacts de ce projet sur l'environnement, tant pour ce qui concerne le projet lui-même, une fois terminé, que pour ce qui concerne le chantier de mise en oeuvre de ce projet. Et rappelle que ses promoteurs, qu'ils soient privés ou publics, n'hésitent pas à minimiser les risques encourus, au prix d'évaluations parfois bâclées, ou plus simplement ignorées.

Le domaine maritime intérieur,
zone d’impact potentiel du projet d’extension du port de Port-La-Nouvelle
(Image Google Earth)

 

L’extension du port de Port la Nouvelle, exemplaire du point de vue environnemental ?

On nous l’a dit, on nous l’a répété, ce projet est exemplaire ! Tellement exemplaire qu’il est né d’un « deal » entre Georges Frêche (ancien et illustre président de la région Languedoc-Roussillon) et lui-même : en créant la réserve naturelle de Ste Lucie, ce sera un beau cadeau pour les écolos qui n’auront plus rien à dire sur les projets portuaires. Ce n’est pas supputations, cela a été dit tout cru lors du débat public de 2013, par M. Navarro, alors vice président de la région, en charge de ce dossier, par ailleurs grand amateur de pizzas.

Passons sur les miasmes de cette réserve naturelle qui n’a pour principale vertu que d’exister. Sa gestion a connu bien des errements, mais ce n’est pas là le propos du jour. Concentrons-nous sur le projet portuaire et essayons de voir ses éventuels effets sur l’environnement.

Conformément au code de l’environnement, tout projet de cet ordre fait l’objet d’une étude d’impact censée en faire l’inventaire. Au vu des ses résultats, le maître d’ouvrage doit dire comment il applique la doctrine ERC (1).

Le premier volet est édifiant pour la suite. Il est impossible d’éviter quoi que ce soit. Le projet est tel qu’il est. Il n’est en rien modifiable pour éviter quelque effet que ce soit sur l’environnement !

Et quels impacts potentiels ? Ils sont de deux ordres : ceux qui sont inhérents au projet, de par sa structure et ceux qui découlent du chantier.

Les impacts du chantier

Pour la construction des digues, il est prévu le déversement, dans le milieu marin, de 4 110 000 t de matériaux de carrière. Effet lointain, il y a très peu de carrières à proximité permettant l’approvisionnement. Bon point pour les riverains de celles situées à des centaines de km, voire plus, qui vont subir les conséquences de l’exploitation de ces carrières, des transports… pour un projet qui ne les concerne en rien. Une partie du projet pourra être approvisionnée par mer, ce qui réduirait l’impact local des transports traversant la ville. Ces déversements provoqueront la turbidité des eaux, gênant le transit des poissons entre mer et étang. Mais il paraît que la diffusion des poussières dans l’eau pourra être limitée par la pose d’écrans…

Le problème de la turbidité n’est pas seulement lié à la construction des digues, il l’est également aux dragages. Un volume conséquent sera déversé en mer, de l’ordre de 7 à 10 millions de m³. Outre la turbidité, cela signifie la destruction des fonds en place, mais également de ceux où cette masse de sable, vases et graviers sera stockée. L’étude d’impact nous rassure : cela ne concernera que 170 ha qui, comparés à la vastitude de la mer, est une goutte d’eau. Un rapide calcul montre qu’en fait ce sera le double, voire le triple. Peu importe, ces fonds seront petit à petit recolonisés et un suivi de cette évolution sera mis en place.

Une partie des sédiments dragués sont des sédiments contaminés par des métaux lourds, des produits chimiques et des germes pathogènes. Ils seront séparés des autres et stockés à terre. Presque parfait pour la préservation du milieu maritime, à ce détail près qu’une partie va être remise en suspension et dispersée… Rassurez-vous, c’est très peu de chose et d’ailleurs, c’est conforme à la référence du niveau N1 – N2 défini par le décret… Ce n’est pas notre propos aujourd’hui mais il faut savoir que ces niveaux de contamination ont été définis par un organisme de référence qui s’appelle GEODE et qui n’est autre qu’une association des ports de France. Autrement dit, ce sont les pollueurs qui fixent eux-mêmes les niveaux de rejets !

Les impacts de l’infrastructure portuaire projetée

Après ce rapide tour d’horizon des effets du chantier, essayons d’entrevoir les effets que l’infrastructure elle-même peut avoir sur l’environnement.

D’une manière générale, toute intervention sur le rivage modifie le régime des courants côtiers. Dans des régions de côtes basses comme la nôtre, ce sont eux qui modèlent le « trait de côte ».

Ainsi, à Port la Nouvelle, une modification de la jetée nord en 1993 a eu un effet immédiat sur la plage nord qui, à la racine de cette jetée, a perdu plusieurs dizaines de mètres sur une distance comprise entre 200 et 300 m. La construction d’une nouvelle digue de 2,3 km ne pourra donc qu’affecter la plage nord. L’étude d’impact effectuée dans le cadre de l’enquête publique a évalué, à l’aide de modèles numériques, la perte de plage à une cinquantaine de mètres en quelques années et ce sur une distance de 1 km environ. Émus par cette amputation d’un milieu classé en réserve naturelle, nous avons sollicité des universitaires reconnus pour leurs compétences en matière de sédimentologie marine. Après examen des dossiers mis à disposition du public, ils ont relevé que cette estimation était basée sur une dynamique déjà en cours, mais minimisée par rapport à la réalité. En quelques dizaines d’années, ce fait, conjugué à la montée du niveau marin, risque donc de nous faire assister impuissants à la quasi disparition de cette plage et c’est également le grau de la Vieille Nouvelle qui sera affecté, ainsi que les échanges entre la mer et l’étang de l’Ayrolles.

L’autre effet prévisible est celui de la perturbation des échanges mer-étang avec le complexe lagunaire Bages-Sigean. Celui-ci est relié à la mer par un seul grau, qui plus est étroit. Ces échanges concernent à la fois la masse d’eau et le milieu biologique.

  • La masse d’eau : depuis une quinzaine d’années, nous assistons à une lente restauration du milieu lagunaire qui tend vers le bon état écologique des eaux. Cela grâce à de lourds travaux visant à améliorer les possibilités d’entrée d’eau de mer, en période de marin, ou de vidange de l’étang en période de Cers, le tout combiné aux phénomènes de marée. Même si le marnage est faible, cela représente quotidiennement un volume conséquent.
  • Le milieu biologique : pour de très nombreuses espèces présentes dans le Golfe du Lion et en particulier celles ayant une forte valeur commerciale (loups, daurades, soles, anguilles…), le développement des individus passe par l’alternance des période de nourrissages en mer et en étang, en fonction de la salinité, de la température…
  • En allongeant la longueur du grau de 600 m (soit 23 %) et en créant de nouveaux bassins, en application des lois élémentaires sur les écoulements des fluides, les volumes de transit seront forcément à la baisse.
  • La présence de nouvelles infrastructures ne pourra que modifier le régime des courants dans le grau et donc gêner les transferts de population.

Lors de l’enquête publique, cela a suscité de nombreuses interrogations et avis défavorables au projet, basés sur ce seul fait. Évidemment, l’étude d’impact et le maître d’ouvrage avaient anticipé ces questionnements. Un modèle numérique de circulation dans le grau a été monté et verdict : il n’y aura de diminution des entrées d’eau de mer qu’en cas de forte tempête et encore, très faible, de l’ordre de – 10 %.

Cependant, il importe de savoir que ce modèle était basé sur une campagne de mesure effectuée pendant 6 mois. Seuls le courant de surface et les hauteurs d’eau ont été relevés, faisant fi de la complexité des échanges à l’intérieur du grau et ignorant, par exemple, la stratification des courants. En effet, il peut y avoir des eaux entrantes en surface et sortantes en fond ou vice versa, en fonction des différences de salinité. Bien évidemment, ce modèle plus ou moins bidon a été contesté par le conseil scientifique du Parc Naturel Régional de la Narbonnaise, par l’IFREMER, par l’Agence Française de la Biodiversité, par la Commission Locale de l’Eau. Par ailleurs, le rapport d’IFREMER, pour avis sur le projet, a été oublié à l’enquête publique et nous ne l’avons découvert que plusieurs mois après.

Donc, rien n’y fait. Le maître d’ouvrage soutient mordicus qu’il n’y aura d’effets qu’à la marge et sur un laps de temps réduit. Cela est devenu un élément de langage repris en chœur par les responsables politiques : « ce port n’aura aucun impact sur les étangs, c’est prouvé« .

Pourtant, c’est précisément aux services de la Région que nous devons le dernier mot. Dans le rapport de la commission d’enquête, ils écrivent à la page 444 : «Pour rappel, le but de l’étude n’était pas d’étudier le taux de renouvellement de la lagune (un modèle spécifique et des données internes à l’étang auraient été alors nécessaires), mais de montrer que le projet n’a pas d’incidence – ou bien qu’exceptionnellement».

Cela n’a pas empêché le commission d’enquête publique, page 362 de son rapport, d’affirmer que «la commission enregistre que la Région confirme le faible impact du projet sur la quantité et la qualité des échanges mer-étangs».

Autrement dit : circulez, il n’y a rien à voir !

Albert Cormary, pour le Clairon de l’Atax, le 22 avril 2019

Print Friendly, PDF & Email
Notes:
  1. Eviter, Réduire, Compenser – Voir la fiche ERC sur le site du Ministère de la Transition Écologique et Solidaire

Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

1 commentaire

Au moment même où tout le monde pleure la perte de biodiversité, tandis que la quasi totalité de toutes les tendances politiques au pouvoir jure ses grands dieux que l’environnement est la première des priorités, nous voyons que notre bon conseil régional s’engage sans l’Etat et sans l’aide de l’Union Européenne dans ce méga projet qui, comme le montre l’auteur de l’article ci dessus, comporte en lui même des risques environnementaux énormes. Non content d’abîmer le peu qu’il reste de ce magnifique littoral languedocien, la région va dépenser avec l’agglo de Narbonne et le département, sans doute plus que 500 millions d’euros, plus qu’il n’était prévu de dépenser par exemple à Notre Dame des Landes, investissement public avec l’argent des contribuables pour des profits privés pour la grande joie de Vinci, Bouygues et Lavoye, qui ont évidemment gagné ce méga chantier.
Le plus stupéfiant, avec notre région soi disant à gauche, c’est qu’il est prévu, une fois les travaux terminés, de privatiser ce port.

Mais la chose n’est pas faite car, outre la folie écologique des travaux qui vont s’effectuer, il en est une autre dans la gabegie du projet. Il est prévu un doublement du trafic portuaire, basé sur deux activités en forte baisse. De l’aveu même d’EPPLN , la société pétrolière qui officie sur Port la Nouvelle et qui représente rien de moins que 70 % du trafic, la baisse de la consommation pétrolière en France et dans notre région est inévitable. EPPLN la situe à plus de 6% par an et on voit mal comment la région a pu prévoir un quasi triplement des importations de carburants d’ici 2030, de passer d’1 million de tonne actuellement à 2,8 millions !

Cerise sur le gateau de la politique écologique régionale, il est prévu d’importer 1 million de tonnes d’agro-carburant (on revoit surgir l’huile de palme du projet initial porté par Navarro et feu le président Georges Frèche ). La société EPPLN a clairement exprimé, durant l’enquête publique, qu’elle ne voulait pas de cet agrandissement.

Ce n’est pas tout. La seconde activité du port (20% des tonnages) est l’exportation de céréales, essentiellement du blé dur. Là aussi, nous sommes en plein délire productiviste, car la région prévoit le doublement de ces exportations. Outre le fait que ces exportations subventionnées s’opposent aux politiques de souveraineté alimentaire et aux volontés de relocalisation de notre agriculture, nous nous demandons comment la région Occitanie va parvenir à cet objectif ; en effet les cours du marché international sur le blé sont à la baisse ; l’Ukraine, la Russie et le Canada s’emparent peu à peu de tous les marchés privilégiés sur l’Afrique du Nord et les aides de la PAC sur les céréales sont à la baisse (actuellement elles représentent 17% du chiffre d’affaire des céréaliers). Et avec le futur budget européen, cela ne va pas s’arranger. Ainsi déjà la surface cultivée en blé dur est passée de 500 000 hectares dans les années 2015 à environ 300 000 en 2018.
il est prévu aussi d’augmenter l’importation d’engrais chimiques, mais est ce bien raisonnable ?

500 millions pour agrandir un port de commerce qui fera double emploi avec l’autre port de la région à Sète, à comparer avec les 3 millions d’aides à l’agriculture biologique fièrement annoncés par la Région.

Ce grand chantier est donc non seulement nuisible à l’environnement mais également stupide économiquement. Ce modèle de développement est d’un temps révolu. Ce commerce international sur de grandes distances est une aberration écologique et, au lieu de créer des emplois, il en détruira.

Nous demandons aux élu-e-s de notre région d’arrêter ce projet et de transférer cet argent pour aider les petits agriculteurs, installer des jeunes paysans et pêcheurs pour reconquérir le marché local en produits de qualité au lieu d’importer toujours plus de produits provenant de pays où les normes environnementales et sociales sont plus faibles qu’en France.

Pascal Pavie , Confédération Paysanne

Laisser un commentaire