«Le Silence des autres »

un film espagnol de Almuneda Carracedo et Robert Bahar – 2016

Il faut admettre que les écrans cinématographiques nous offrent de plus en plus fréquemment des films documentaires d’une très grande qualité. En quelque semaines nous avons pu voir le film de Nani Moretti, «Santiago-Rome», «Le grain et l’ivraie» de Fernando E. Solanas, celui de François Ruffin, «J ‘veux du soleil», etc.
Réjouissons nous que les professionnels du cinéma s’emparent de ce genre porteur d’informations et d’émotions multiples.

«Le silence des autres» sort au moment où se commémorent les 80 ans de La Retirada, le tragique exil de dizaines de milliers d’espagnols fuyant l’armée franquiste qui ravageait le pays, pourchassant et massacrant les populations qualifiées par eux de «rouges». Le Languedoc a ainsi vu en 1939 s’échouer sur ses rivages hommes, femmes, enfants et vieillards, que le gouvernement français confina dans des camps organisés à la hâte avec des rouleaux de barbelés et … pas beaucoup plus. Beaucoup sont morts là, de faim, de soif, d’épuisement et de tristesse. Mais le martyre des espagnols ne s’est pas achevé là. La police franquiste a poursuivi ses persécutions sur des populations s’opposant à ce régime dictatorial et violent, et ce jusqu’à la mort de Franco.

Le film d’Almuneda Carracedo et Robert Bahar commence quand quelques survivants de la guerre civile ayant vu les leurs massacrés et jetés à la hâte dans des charniers, mais aussi quand des personnes, nées sous le régime de Franco mais horrifiées par ses actes barbares envers sa population qui tentaient de s’organiser en syndicat ou parti politique et qui, à leur tour, furent martyrisées, quand toutes ces personnes, à la mort de Franco et lors de la restauration de la démocratie espagnole, demandent des comptes et refusent d’accepter l’amnistie générale votée par le parlement. Cette amnistie bénéficiant aux républicains embastillés par Franco, mais aussi à tous les criminels de guerre franquistes qui évitèrent ainsi de répondre de leurs exactions devant la justice, a été votée à l’unanimité de ce nouveau parlement à majorité socialiste.

Alors commence pour ces personnes une longue bataille pour se reconnaître, se regrouper, s’organiser et mettre au point une stratégie commune. Car enfin leurs revendications sont diverses.

Pour les personnes les plus âgées, il s’agit de faire ouvrir les charniers qui recouvrent la terre espagnole, afin de donner des sépultures dignes à toutes ces victimes. Pour les plus jeunes, il s’agit de retrouver leurs bourreaux et de les traîner devant un tribunal, pour qu’ils rendent comptent de leurs nombreux crimes. Et, en chemin, de nouveaux crimes du franquisme apparaissent, comme l’enlèvement des bébés des «rouges» emprisonnées ou de mères célibataires, pour confier ces enfants, par le biais de l’Église, à des familles à la morale sans faille.

Mais le chemin est plein d’embûches et la société espagnole, où les vieux démons du franquisme sont toujours à l’œuvre, résiste aux tentatives des revendicatifs et notamment à cause de cette loi d’amnistie générale. Il faudra déporter l’affaire en Argentine, où une juge acceptera de porter leur demande de justice.

Le film fait un nombre important de portraits de ces femmes et de ces hommes, marqués à jamais par les souffrances endurées. Il nous fait partager les différentes étapes de l’enquête et des démarches administratives, jusqu’à la levée de l’amnistie pour les criminels du franquisme.

Reste inoubliable notamment, le portrait de cette vieille paysanne de 87 ans qui nous conduit, en se déplaçant avec son déambulateur, jusqu’au bord d’une route sous laquelle se trouve un charnier où repose sa mère, ainsi que d’autres femmes et hommes du village et où, tous les ans, elle porte des fleurs. Elle nous montre aussi les innombrables lettres qu’elle a envoyées à toutes les autorités pour réclamer l’ouverture de ce charnier. Elle est bouleversante, avec sa petite blouse noire, ses joues creusées par l’absence de dents et sont regard noir et perçant, qui montre toute la volonté de cette femme pour rester debout et obtenir réparation.

Chacun et chacune des personnes ayant témoigné nous offrent des moments de grande émotion quand ils acceptent de dévoiler ce qu’ils taisaient depuis tant d’années au fond d’eux même.

Ce film rend hommage et dignité à toutes ces victimes de Franco et de ses complices, dont certains vivent encore libres en Espagne.

Le vif débat actuel déclenché par l’intention du gouvernement de sortir les restes de Franco de la vallée des héros, montre bien que le combat pour la démocratie et la liberté d’opinion ne s’achève jamais.

Lydie Valero pour le Clairon de l’Atax le 10/04/2019

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2 commentaires

Catherine BURGER

Un documentaire d’une extraordinaire qualité, bouleversant et si exemplaire.
A voir et revoir

Et tellement utile alors que l’extrême droite espagnole relève la tête

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