Petite histoire de l’Union Européenne

En mai, nous allons voter pour élire nos députés européens. J’ai pensé qu’une « petite histoire de l’UE » pourrait contribuer à éclairer certains lecteurs en évoquant le déroulement des faits qui aboutissent aux conditions très particulières du vote de juin  prochain. Je dis très particulières, car ces élections européennes sont annoncées comme devant battre des records d’abstention… sauf si un enjeu national venait mobiliser l’électorat ! Ce sera peut-être le cas avec une mobilisation du mouvement des « gilets jaunes » ou l’expression d’une certaine détestation d’E. Macron.
Ne prétendant pas être historien j’ai simplement essayé de réunir chronologiquement quelques faits notables qui peuvent, me semble-t-il, donner une vision  sur l’UE qui n’est pas automatiquement  l’Europe !

Comment s’est fondée l’idée européenne ?

Réconciliation franco-allemande : Konrad Adenauer & Charles de Gaulle,
Cathédrale de Reims 8-juillet 1962

Nous devons nous souvenir qu’à la sortie de la dernière guerre mondiale, les rapports de force mondiaux ont été redistribués entre deux nouveaux acteurs : les USA et la Russie qui vont s’affronter et créer, avec leur sphère d’influence, une bipolarisation dangereuse du monde. C’est ce que l’on appellera la « guerre froide » qui placera l’Europe de l’Ouest, comme celle de l’Est, sous tutelle.
 À l’Ouest, sous l’ombrelle américaine et au moyen d’un plan d’aide économique appelé « plan Marshall », l’Europe va s’américaniser. Pour les USA, l’idée était d’aboutir à la constitution une fédération européenne reposant sur un socle économique commun (un simple marché !) mais surtout pas d’union politique. C’est là que se forme le péché originel de l’UE qui va aboutir à la création d’un marché commun avec les traités de Rome de 1957.
 Mais De Gaulle, de retour au pouvoir en 1958, conçoit l’Europe comme une organisation internationale qui doit conserver son autonomie face aux deux superpuissances que sont les USA et l’URSS et donc assumer son propre destin avant que d’autres ne s’en chargent. En 1961, la commission Fouchet devait donner « forme à la volonté d’union politique européenne » qui organisait une indépendance vis à vis des USA. Cependant les autres pays de la CEE (Communauté Économique Européenne) sous dominance économique américaine avec le plan Marshall et militaire avec l’OTAN, n’ont pas suivi. Est resté de cet épisode, le traité bilatéral de l’Élysée d’amitié franco-allemand, signé le 22 janvier 1963. Lors du vote du parlement allemand s’est rajouté un avenant, suite aux intrigues du banquier Jean Monnet, agent des Américains, que De Gaulle a qualifié d’« horrible chapeau », lequel rendait caduque l’esprit de ce traité !
En 1987, c’est l’instauration du Marché Unique Européen par la signature par 12 pays de l’Acte Unique qui introduit des dispositions communautaires supranationales et des dispositions intergouvernementales. La commission européenne, qui aurait du afficher une neutralité idéologique, a édicté de nombreuses directives de type libérales avec l’aide de lobbies au service d’entreprises multinationales. Une partie des pouvoirs des États nationaux, seules instances démocratiquement constituées, a été mise entre les mains des institutions européennes, comme la Commission, la Cour de justice, la Banque centrale qui fonctionnent avec des gens nommés et non élus !
Ainsi, les « réformes » ont consisté à libéraliser progressivement les marchés des biens et des services, à déréguler les marchés financiers, à faire des privatisations une priorité majeure, à réduire les dépenses publiques et sociales, à paralyser les politiques budgétaires nationales, à remettre en cause la notion même de service public, à exacerber la concurrence intra-européenne, tout en organisant l’endettement des États. Malgré les nombreuses déclarations d’intention, il n’a jamais été entrepris d’essayer  d’harmoniser les droits sociaux, ou la fiscalité ; ce qui n’a pas empêché les politiques de  s’interroger gravement sur la rigidité du travail dont « souffrirait » le vieux continent et sur le poids « insupportable » de la protection sociale collective. (Voir ma dernière chronique sur le « pognon de dingues »). Ainsi, grâce à ces  dérives nous avons fini par établir les fondements d’une guerre économique entre les peuples d’Europe… Pour un vœu de paix perpétuelle en Europe émis par certains de ses pères fondateurs, ça commençait mal ! 

La construction de l’Union Européenne : une perte de souveraineté des peuples ?

Puis le pacte de Dublin a établit le droit de l’autorité européenne de sanctionner une nation pour cause de déficit budgétaire, supérieure à 3% du PIB. Cette mesure est tout à fait arbitraire et peu fondée scientifiquement, mais elle  empêche toute politique monétaire et budgétaire basée sur la relance par la demande, essence de la relance keynésienne, ce qui a eu et a encore des conséquences sur l’emploi, donc sur l’avenir de l’Europe.
Arrive l’année 1989 avec cet énorme évènement : l’écroulement du monde communiste symbolisée par l’effondrement du mur de Berlin. Libérée de la contrainte concurrentielle de l’URSS et de son influence sur une partie du monde, le libéralisme traditionnel va se muer en néolibéralisme, globalisé, financiarisé avec des conséquences économiques, mais aussi sociales, puis environnementales.
En 1992 est promulgué le traité de Maastricht qui fonde l’Union Européenne dans sa forme actuelle mais que le peuple français a accepté de justesse. Même Jacques Delors, alors Président de la Commission européenne, lors d’une discussion « off», avait avoué que le traité était mauvais car il négligeait le versant social.
Faisant suite à la logique amorcée par le traité de Maastricht, l’euro est apparu en 2000 : une monnaie unique sans unité politique, sans intégration économique, ni fiscale, ni sociale, alors que l’on aurait pu se contenter d’une monnaie commune à coté des monnaies nationales. Les peuples ont ainsi abandonné leur droit régalien de battre leur monnaie ceci sans leur consentement, ce qui est autrement plus inquiétant.
Comme dans la « zone euro », les États ont des réalités économiques très divergentes, hétérogènes, ce système économique et monétaire aboutit à créer une désorganisation économique, nécessaire au développement du néolibéralisme. Qu’advient-il de la « concurrence libre et non faussée européenne » quand les écarts importants entre les coûts des productions varient entre 4 à 10, avec des systèmes différents de protections sociales, de redistributions fiscales, de contraintes environnementales minimales ? 
J’évoquerai plutôt une « concurrence libre et faussée européenne » avec  des effets dévastateurs. Ainsi chaque pays tente de relancer son économie en choisissant de baisser massivement le « coût » du travail, revenus et « charges » (cotisations sociales), en se privant de recettes tout en espérant relancer l’investissement… En menant une telle politique, combien de milliards ont été perdu par la France (et les autres pays) dus à la perte de fiscalité et de cotisations sociales ?  

En mai 2005, la France organise un référendum pour l’adoption d’une Constitution européenne. Le « Oui » à la Constitution européenne était largement soutenue par la majorité des médias ! Pourtant le peuple se prononça à 55% contre l’évolution de l’UE tel que proposée. Qu’à cela ne tienne : on ne demandera plus leur avis aux Français et le vote des Français fut bafoué par le traité de Lisbonne, mis en vigueur en 2009, qui interdisait notamment dans son article 123 aux États signataires de se financer directement auprès de la Banque Centrale Européenne (BCE). La solidarité entre les États membres était interdite. Conséquence de cela : les organismes financiers privés ont discipliné les États en les endettant. Ce qui a entraîné des conséquences dramatiques : diminution générale du pouvoir d’achat, extension de la pauvreté et misère absolue pour une majeure partie de la population. Tant que les articles des traités ne seront pas modifiés, l’Europe restera le terrain propice aux arnaques des banques.
C’est pourquoi la zone euro doit être considérée comme le territoire d’une guerre économique sans merci qui nous rappelle que la concurrence n’est pas que l’apanage des pays lointains, mais aussi le fait des pays les plus proches.
Il y a un vrai dumping intra-européen !

L’élargissement de l’UE : affaires pour certains, problèmes pour les autres !

Malgré ce cadre de traités pervertis, l’UE s’est élargie, (vraisemblablement trop rapidement) : de 6 pays, puis 12, 15, 27 et enfin 28 (ou 27 ?) membres. Pour les pays de l’Europe du sud, à peine sortis de régimes dictatoriaux : Grèce, Espagne, Portugal, cela semblait une possibilité inespérée de rattrapage. Pour les pays d’Europe centrale et orientale (Pologne, République tchèque,  Slovaquie et Hongrie) surgis des décombres du communisme,  l’élargissement semblait leur ouvrir un horizon de prospérité et de démocratie partagées.

Aujourd’hui, nous, Européens de l’Ouest, devons prêter une attention particulière à la tension qui règne entre les pays de l’Europe de l’Est et le reste de l’UE. Ici, le rôle de l’Allemagne a été prépondérant. Tout d’abord en utilisant un dumping salarial lors de sa réunification avec l’Est. Ce qu’elle a continué avec les pays de l’Est européen qu’elle a transformé en ateliers de façonnage employant une main-d’œuvre si bon marché qu’elle a ensuite pesé sur la baisse des revenus du travail, à l’Est comme à l’Ouest. Et l’Allemagne s’est ainsi enrichie. Et puis le fossé s’est approfondi entre Berlin et le groupe de Višegrad (du nom de la ville hongroise qui abrita la réunion fondatrice en 1991). Au point qu’en novembre 2015, un député polonais, Wilrold Waszczykowski, devenu ministre des affaires étrangères, a déploré que son pays soit devenu « une colonie allemande », en rajoutant que ces pays de l’est européen « ne souhaitent pas croupir dans une Europe de seconde zone».
Depuis lors, les désaccords régionaux se multiplient, se régionalisent au point d’opposer désormais l’UE aux pays du groupe de Visegrád. Tout cela suscite des attitudes de rivalité, de peur et de rejet, qui alimentent des réactions de repli, de protection, des partis « souverainistes », voire d’extrême-droite, qui captent une partie significative des électorats… Ces partis prétendent représenter le « véritable Occident », que l’UE, incapable de protéger leurs frontières, aurait trahi. Ce groupe, frénétiquement anticommuniste, chrétien, conservateur a pratiquement éradiqué la gauche de son paysage politique et se déclare l’allié naturel des USA de Trump, lequel fut accueilli comme un hôte de marque en juillet 2017 à Varsovie, avant d’assister à une réunion du G20 à Hambourg…

Trump & Poutine au G20 (image Le Monde)

Ceci au moment où naissent des désaccords commerciaux entre, d’un côté, l’Allemagne et la Russie (consortium pour la construction du gazoduc Nord Stream 2, contrôlé par Moscou et dirigé par l’ancien chancelier Gerhard Schröder) privant la Pologne de conséquents droits de passage, alors qu’elle souhaiterait devenir un centre majeur de distribution énergétique en Europe centrale et de l’autre, « l’initiative des trois mers » (TSI) réunissant douze pays européens entre la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire… 
Ceci, au moment où les rapports entre l’Allemagne et les USA ont changé du fait des excédents commerciaux allemands vis-à-vis des USA, supérieurs même à ceux de la Chine.
Ceci, au moment où la domination de « l’empire américain » semble toucher à sa fin, face à plusieurs puissances émergeantes à l’influence croissante dans l’ordre international : la Chine, l’Inde, la Russie…

Quelle place pour l’Europe aujourd’hui ?

Cette redistribution des cartes pose la question de la place de l’Europe dans cette nouvelle organisation du monde. Avec ses 28 ou 27 États-membres, ses quelques 500 millions d’habitants qui constituent le 2° espace économique mondial, l’UE reste cependant une communauté d’États fragilisés, éparpillés, sans identité culturelle propre, avec 24 langues officielles. On a démonté pièce après pièce les « chapiteaux nationaux » sans être en mesure d’en construire un autre européen, mais on a installé une idéologie néolibérale, globalisée et financiarisée qui nous fragilise, pour ne pas dire nous détruit ! Cela a de plus engendré l’émergence de mouvements xénophobes, racistes, d’extrême droite qui minent les pays européens de l’intérieur.  
Pour beaucoup l’UE est une véritable passoire face aux importations… Et en même temps, du fait des obligations instituées par les traités, elle est une « prison juridique » pour les pays membres. Au-delà de la manipulation qui consiste à en faire un exemple, quand on voit comment se passe le Brexit, on perçoit bien les tracas que génèrent les traités européens. Brexit qui par ailleurs peut être considéré comme une victoire électorale des perdants du néolibéralisme.
Après cet exposé des faits, il me semble pouvoir dire : Les « marchés » (même commun !) l’exigeaient, nos hommes politiques l’ont fait ! Oui à l’acte unique, oui à Maastricht, oui au pacte de stabilité, oui aux privatisations, oui aux déréglementations, oui à la libre circulation des marchandises et des capitaux, oui au dumping social… L’essentiel du « sale boulot » a été accompli… Comment alors s’étonner que dans ces conditions l’EU tangue comme un bateau sans gouvernail (ou gouvernement) à la merci des marchés globalisés ? Comment s’étonner que nous assistions à la fin d’un rêve, au point que, pour beaucoup, l’UE apparaît plus comme un problème qu’une solution ? Comment alors s’étonner que nombreux européens ont toujours du mal à répondre promptement à la question récurrente : l’Europe, c’est quoi ? Jusqu’à se poser la question : est-ce que l’UE n’a pas tué l’idée d’EUROPE ?

Que faire ?

Tout d’abord sortir de l’illusion que l’UE à vingt-sept membres puisse agir par elle-même pour infléchir le cours de la globalisation libérale. Si l’union est censée faire la force, en Europe c’est l’UE qui fait sa faiblesse à l’égard du reste du monde.
L’UE doit s’organiser pour retrouver le Démos (les peuples) et le Cratos (le pouvoir) : la démocratie, sur la base d’une convergence des systèmes fiscaux et sociaux…  En espérant qu’avec le temps se « re-tricotera » une culture européenne sans apparaître aux ordres d’une Commission dominatrice qui se comporte souvent comme une filiale des multinationales américaine.
Sans une reprise de conscience politique, on restera dans l’ordre de l’incantation et nous laisserons toute la place au débat conflictuel entre une droite néolibérale globalisée et une extrême droite xénophobe et passéiste. Comme on le voit en France entre Macron et Le Pen !
En devenant un « marché » maintenant néolibéral, mimétiquement américain, étranger à la culture historique du continent, l’esprit européen a régressé… Nous sommes face à la même option que celle qui s’est présentée à nous à la fin de la guerre 39-45, ou lors du traité gaullien de l’Élysée ou lors du référendum de 2005. Il faut choisir maintenant entre la soumission à un marché ultralibéral avec toutes les conséquences évoquées ci-dessus et une construction politique, réellement démocratique et, à terme, peut-être constitutive d’une culture européenne. Sans cela l’UE a de bonnes chances de se disloquer ! Les prochaines élections européennes sont donc, malgré les apparences, capitales : il faut voter !

            Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 17/05/2019

 

 

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