Sur la route du Danube : un livre qui fait voyager

Eléments de lecture « Sur la route du Danube » par Emmanuel RUBEN
Editions Rivages 2019 ; 600 pages

Laissez-vous embarquer dans la lecture de ce roman-road movie à vélo, à travers l’Europe, d’Odessa à Strasbourg…

Les mots, les informations socio-géographiques-historiques-physiques, les descriptions, les commentaires, les rencontres, les anecdotes, vous feront voyager, au plus près du Danube ce fleuve -roi, au plus près de l’épreuve de l’Europe et de ceux qui le peuplent…

Dans l’épilogue, sorte de sur- texte synthétique et en recul du texte lui-même, Emmanuel Ruben nous dit que l’objet (l’objectif) de ce livre est le fruit d’une triple passion :
– passion pour la géographie d’un fleuve, le Danube, un livre afin de cerner au plus près ce que le mot Danube signifie pour ceux qui ont la chance de vivre sur ses rives : une couleur, une lumière, un climat, un milieu, un état d’âme, une rhapsodie p.361)
Ce ne sont pas 2888 kms qu’il faudrait parcourir mais des dizaines de milliers de bornes, à travers les 19 pays drainés par tous les cours d’eau composant le bassin-versant du Danube, lequel couvre 817000 km² soit 1/5 de l’Union européenne et 1/10e de l’Europe continentale. Le Danube est un œuvre collective, un roman polyphonique, un déferlement fabuleux, baroque, échevelé, multipliant à foison les digressions et les ramifications, parlant plusieurs langues et les malaxant dans un flux tourbillonnant, non pas une cacophonie mais une rhapsodie, c’est à dire un très long tissage de chants divers et de rythmes variés. P. 385

– passion pour le vélo (ce livre n’est pas un récit de voyage, c’est un récit d’arpentage)

– et passion pour l’histoire de l’Europe. Il est impossible d’évoquer la géographie sans l’histoire et vice versa ; la géographie est la forme la plus durable de l’histoire ; un tableau géographique de la Danubie sans légendes et sans archives se condamnerait à passer en revue les morphologies fluviales et les formations végétales…Page 370

Ce  livre est construit en 3 parties :

L’exploit sportif de la traversée de l’Europe à deux (Vlad « mon éclaireur et ma boussole »et l’auteur), en  48 jours sur 2 saisons, l’été,  l’automne.
Entre les 2, est intercalé un chapitre nommé « périphériques du printemps » qui explicite les origines-racines de ce projet.

1/ Road movie à vélo d’Odessa à Strasbourg, exploit sportif où l’on traverse 10 pays (Ukraine, Roumanie, Turquie, Tchéquie, Serbie,Croatie, Hongrie, Slovaquie, Autriche, Allemagne), avec 23° de longitude et 6° de latitude, où l’on éprouve 3 ou 4 climats différents, 40° d’amplitude thermique, connaît plusieurs végétations, entend une douzaine de langues différentes.
A chaque étape, rien des aspects matériels, physiques et environnementaux ne nous sont épargnés : roue voilée et rayons qui cassent (p. 148-149), la recherche de réparateur improbable…
La route dangereuse liée à la « cohabitation » avec les poids lourds…la proximité des postes frontière…
Les chemins qui se perdent dans les herbes, les marécages, les jambes lacérées, les escadrilles de moustiques qui attaquent le moindre bout de peau…les tempêtes, les orages, le soleil ardent, la poussière, la sueur…ex : p.80
Dompter sa peur ou dire son émerveillement…les folles descentes, les étapes interminables pour arriver nulle part et repartir trouver un hébergement ou de la nourriture…les chiens errants très agressifs…p.161

2/ Remontée du fleuve Danube à contre courant, parce que c’est le seul fleuve de la planète dont le cours est mesuré de l’aval vers l’amont cf. p 96 (la commission européenne du Danube a fixé le kilomètre zéro au phare de Sulina, l’une des embouchures de son delta).
« Je voulais caresser l’Europe à rebrousse-poil…ne pas tomber dans le piège de l’orientalisme dénoncé par Edward W.Said… »
Danube, fleuve frontière…
Parler du fleuve comme une tentative de retrouver le chemin de l’enfance (le pays imaginaire de la Zyntarie) et l’émotion de la provenance (le fleuve Rhône à Lyon où E.Ruben vivait enfant).
« nous nous sommes contentés Vlad et moi, d’épouser le cycle du Danube, ce qui fait de ce texte un objet hybride entre le roman-fleuve, le manuel d’évasion-sorte d’usage de l’Europe à bicyclette- et l’atlas géopoétique. »

3/ C’est un livre de littérature

Voyage initiatique d’un écrivain européen de langue française…Les grands écrivains de l’Europe danubienne sont tous des métèques et des contrebandiers de ce genre : Paul Celan, Benjamin Fondane, Panaït Istrati, Elias Canetti (p. 173), Joseph Roth, Ivo Andric’, Danilo Kis, Alexandre Tisma, Imre Kertész, Herta Müller …sans parler de Danube de Magris bien sûr.
Ishmael première phrase de Moby Dick (p.70)
Restitution d’une expérience, de mémoire : « je devenais un dictaphone géant, un homme tympan après avoir passé la journée sur ma selle en homme piston »
Inutile de revenir sur les liens qui unissent la littérature et le cyclisme d’Alfred Jarry à Bernard Chambaz, en passant par Antoine Blondin. La littérature est, tout le monde le sait, une affaire d’urgence et de patience, de gravité et de légèreté, d’endurance et de vélocité…A vélo, on ne fait qu’esquisser, on n’appuie jamais comme un marcheur, on glisse au fil du paysage, à fleur de rivage…Le cyclisme comme la littérature, est un art du détour et de la digression, mais c’est aussi un art du continu-remonter un fleuve à vélo, c’est éprouver ce continuum, car un fleuve, c’est la continuité anarchique de la nature dans la discontinuité ordonnée du monde, lequel est, ne l’oublions pas, tout entier l’oeuvre de l’homme, ce que les géologues ont fini par admettre en parlant d’anthropocène.
Belle description d’un coucher de soleil (P. 202)
La découverte du fleuve Danube sur l’île turque Ada Kaleh (p. 256)

4/ C’est un livre de philosophie humaniste et de réflexion géopoétique

Les rencontres
P.114 à 120 Sulina : la rencontre avec « Jean Bart » et la visite du cimetière « épopée tragique de cette Europe miniature »
p.128 Braila et la visite du théâtre Maria-Filotti
P.141 Raïssa « Rien que de le croiser, ce regard, nous sentons que nous l’avons retrouvé, le fil bleu du voyage : qu’importe le fleuve en lui-même, ce sont ses habitants qui nous interessent, ce sont toutes ces vies minuscules qui s’égrènent sur ses rives, toutes ces vies vécues là, sous le soleil implacable de la steppe, où le temps coule à rebours de la marche terrestre… »

P 200 l’invitation à Baïkal en Bulgarie par Zanko et sa famille

Réflexions sur les frontières, les migrations

P 397 « Le mot souche n’est-il pas celui dont on use pour parler d’un arbre quand il est mort ? Les frontières mortes ne m’intéressent pas ; les seules que j’aime sont les frontières vives. »
P 456 et 457 frontière poreuse entre l’Autriche et la Slovaquie
P 490-491 et suivantes sur les camps et les migrants : « Tous les plus beaux lieux du Vieux continent furent souillés par le mal européen ; que la géographie pure, ressuyée de l’histoire, ça n’existe pas…Aujourd’hui, les allemands et les autrichiens ne savent quoi faire des camps qu’ils n’ont pas muséifiés, alors ils songent à les reconvertir….la crise des migrants serait pour l’Allemagne une chance unique de racheter la shoah… »
P.596 « J’aime les confins qui servirent de refuge à des peuples en voie de disparition, des peuples privés de nation, mais conservant leurs coutumes ancestrales. »

Ses références philosophiques :

Spinoza et le Deus sive Natura
Elisée Reclus et Gaston Bachelard : « Nul philosophe n’a dit aussi bien que ces 2 auteurs inclassables la fragile beauté des eaux douces. Nul philosophe n’a été aussi attentif qu’eux aux vies minuscules des éléments végétaux, minéraux, aquatiques.p. 599

La dernière phrase du livre : Après 4000 bornes à travers l’Europe, je ne suis peut-être pas un autre homme, mais je suis certain d’avoir un plus grand cœur .

Souhaitons que la lecture de ce livre nous donne un plus grand cœur  !!!

Marie Françoise Bondu pour le Clairon de l’Atax le 18/04/2019

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Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

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