Darwin, Macron, Platon, la Caverne et l’Ena

L’idéologie néolibérale a encore beaucoup d’adeptes, militants ou suiveurs, non seulement au sein des classes sociales favorisées mais aussi dans une petite bourgeoise en cours de déclassement qui croit encore que faire de petits sacrifices lui évitera le pire. Pourtant la politique d’E. Macron, qui prétend suivre un cap, apparait comme de plus en plus erratique si ce n’est dans ses références idéologiques. A vouloir appliquer à tout prix une doctrine qui s’avère néfaste, Macron et ses affidés provoquent un surcroit de tensions sociales qui menacent la démocratie.

Le doute est levé : les choix politiques faits par Emmanuel Macron, devenu président / monarque grâce aux institutions de la Vème république, tracent le chemin vers un Etat formaté selon la doctrine néolibérale. Pourtant cette idéologie, vieille de plus d’une centaine d’années, n’a cessé de montrer ses faiblesses et ses nuisances, tant économiques que sociales, chaque fois qu’un gouvernement la mettait en œuvre.
La persévérance d’E. Macron, mais aussi celle de ses affidés, suiveurs et soutiens, à promouvoir et réaliser cette idéologie, ne saurait s’expliquer par les seules motivations de la recherche du pouvoir, du désir de se faire valoir, ou de faire de l’argent. Notre société baigne dans l’idéologie néolibérale qui ne peut être réduite à une simple théorie politico-économique mais relève de représentations de la vie largement partagées. Ces représentations trouvent leurs racines dans une interprétation / extrapolation de la théorie de l’évolution formulée au XIXème par Darwin (1) à partir de laquelle le philosophe anglais Spencer (2), reprend l’idée de Darwin que la sélection naturelle est le moteur de l’évolution des espèces (3) et applique la notion de la « survie du plus apte » à la société humaine.

Les fondements philosophiques de l’idéologie néolibérale

C’est à partir l’interprétation de cette notion de « survie ou de persévérance du plus apte » que se développeront toute une série d’idéologies, justifiant la domination de l’homme par l’homme et l’existence de rapports de pouvoirs déséquilibrés (libertarisme, colonialisme, racisme, impérialisme). Mais la mise en œuvre de ces idéologies aboutit généralement, après des cycles plus ou moins longs, à des situations de crises politiques, économiques et/ou sociales.
Pour les néolibéraux il s’agit de s’adapter au sens de l’histoire, c’est-à-dire à la mondialisation qui résulte de l’évolution inexorable des sociétés humaines, entrées dans l’ère industrielle. Mais les théoriciens du début du XXème siècle qui ont contribué au fondement de cette idéologie, ne font plus confiance aux capacités « naturelles » de la société de s’adapter à ce nouvel environnement qu’elle a pourtant fabriqué ! Pour eux, dans la société actuelle, la grande majorité des individus, ne dispose plus, des capacités intellectuelles, des connaissances et des ressources affectives pour se déterminer avec sagesse et faire face aux défis de la mondialisation. Il s’agit alors qu’une petite élite d’experts, placés dans les différentes instances de l’Etat, déploie les méthodes et outils nécessaires à la redynamisation des capacités d’adaptation du peuple !
Quelle place pour la démocratie dans un tel projet ?

Macron et l’ « élite progressiste »

E. Macron serait donc le chef de file de cette « élite d’experts », capable de conduire cette adaptation du peuple français, voire européen, à la mondialisation. De nombreux faits et performances « exceptionnelles » témoigneraient de son aptitude à l’exercice du pouvoir suprême, ainsi  : les conditions surprenantes de son accession à la présidence, ses défis magnifiés par la propagande des médias de formatage où il se met en scène, seul face aux maires, seul face aux chefs d’entreprise, seul face aux intellectuels, etc. Il serait le « premier de cordée » magnifique, qui hisserait à la tête de ses troupes un peuple inadapté face au changement !  Il serait celui qui sait et sa troupe qui se pense « élite » suivrait ! Ainsi gouvernement et députés élus sous sa bannière, technocrates pendulaires entre haute administration et grandes entreprises, soutiens politiques divers, chacun jouerait le rôle qui lui est dévolu : réformer à tout crin pour adapter la société à une mondialisation présentée comme l’inexorable finalité et fabriquer le consentement des masses à des choix politiques contraires à leurs aspirations.

S’adapter au changement : n’est-ce pas là un souci universel, intemporel ? Qui le nierait ? Mais  le diable est dans les détails : s’adapter à quoi, pour quoi, pour qui ? C’est justement là que le bât blesse dans la vision néolibérale du macronisme qui, sans arguments convaincants, pose comme acquise la mondialisation comme finalité de l’évolution humaine. D’ailleurs les macronistes peinent à produire une doctrine argumentée qui exposerait leur spécificité politique et l’étiquette de progressisme dont ils souhaiteraient se parer, tarde à trouver des contenus pertinents et originaux.
A défaut de doctrine étayée, nos technocrates foncent et vont de l’avant, confortés par leur adhésion consensuelle au néolibéralisme, alors que croissent les dissensus, voire l’hostilité, dans la société qu’ils labourent de leurs réformes intempestives. Rogner les services publics et vendre les entreprises d’état : mais on ne fait que ça depuis Laurent Fabius ! Et la valeur ajoutée produite par les entreprises publiques est tombée de 25% en 1985 à 6% aujourd’hui du total national !
Comment peuvent-ils se croire innovants et imaginer qu’ils adapteront la société à la mondialisation alors qu’ils s’acharnent à déployer des mesures qui ont fait la preuve de leur inefficacité. ? Comment peuvent-ils s’imaginer détenir le monopole du savoir faire, alors que la société civile actuelle dispose en son sein de capacités innovantes et d’une expertise à minima comparables ? Comment peuvent-ils imaginer faire l’économie d’un débat et de négociations avec une partie du corps social largement majoritaire ?

La caverne de Platon

Leur aveuglement ne semble pouvoir s’expliquer que par le fait que la majorité d’entre eux partage le même univers fermé, endogamique, où circulent en boucle les mêmes idées et représentations ; le monde fermé dit des « classes supérieures », d’une bourgeoisie coupée du reste du corps social. Le fonctionnement de ce monde, rendu quasi étanche à la perception des réalités sociales, trouve une illustration parfaite dans l’allégorie de la caverne présentée par Platon dans La République. (4)

(Image -le puits des sciences-)

Nos « élites », enfermées dans leur milieu, ne sont-elles pas comparables à ces prisonniers enchainés depuis toujours au fond de leur caverne, qui tournent les dos à la lumière  et ne connaissent d’eux même et des choses, que les ombres projetées sur la paroi qui leur fait face par un feu allumé derrière eux ? Peut on prétendre gouverner, c’est-à-dire agir sur le réel, lorsqu’on se retrouve dans la situation de ces prisonnier ? Cesser de s’entretenir entre prisonniers de ces ombres que l’on prend pour des vérités est un chemin difficile : il faut sortir de la caverne, affronter une lumière qui fait mal, renoncer à un confort intellectuel perpétué dans l’immobilité et la pénombre. Alors peut-être, au terme d’une progression prudente, pourra-t-on accéder à une compréhension du monde qui permettra de gouverner avec sagesse sa vie privée comme sa vie publique….

L’ENA et les grandes écoles

L’ENA, mais aussi certaines grandes écoles, contribuent à conforter la production et la reproduction de ces « élites » qui vivent dans l’entre-soi. A l’origine le projet de création de grandes écoles comme l’ENA et plus anciennement Polytechnique, partait certainement d’une préoccupation honorable : fournir à l’Etat des serviteurs hautement qualifiés ainsi que des chercheurs et des ingénieurs de haut niveau, utiles à l’ensemble de  la société. Mais les modalités et contenus des formations assurées par ces grandes écoles ont fini par susciter une montée de critiques, notamment sur l’impréparation de leurs diplômés à affronter les réalités du terrain. De plus, les diplômés de ces grandes écoles se sont progressivement formés en castes, où l’intérêt particulier a pris bien souvent le pas sur le souci du bien public. A ces critiques du fonctionnement de l’ENA, mais aussi des grandes écoles, se sont ajoutées les rivalités avec les universités qui disposaient de moins de moyens, tandis que la réputation de l’enseignement français déclinait sur le marché mondial (5).

On peut donc penser que les réformes de l’ENA et peut être d’autres grandes écoles, envisagées par E. Macron, pourraient ouvrir la voie à réhabilitation / amélioration de l’enseignement supérieur.  Mais cette idée doit être abordée avec prudence, car le rôle attribué à l’enseignement par les tenants de l’idéologie néolibérale ne correspond en rien aux principes du développement de l’esprit critique et de l’émancipation par la connaissance, issus de la philosophie des Lumières, qui fondent encore notre système éducatif. Pour les néolibéraux l’autonomie, acquise par l’éducation, consiste avant tout à être capable de s’adapter au changement (notamment à la précarité produite par la mondialisation des échanges).
A quoi peut alors correspondre une réforme de l’ENA ? Dans un contexte où l’Etat est de plus en plus asservi à des grandes entreprises qui investissent le champ du politique, le haut fonctionnaire, serviteur de l’Etat, formé à la défense du bien public, devrait se transformer en « manager » capable d’adapter à moindres frais la population aux besoins de l’entreprise « corporate ».
Ainsi serait réalisé le souhait de Friedrich Hayek, l’un des maitres à penser des néolibéraux, qui rêvait de détrôner le politique au profit de l’ordre « naturel » du marché : « La politique à pris une place trop importante, elle est devenue trop couteuse et nuisible, absorbant beaucoup trop d’énergie mentale et de ressources matérielles » (6)

Voulons-nous vraiment cela ?

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 19/05/2019

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Notes:
  1. 1809 – 1882
  2. 1820 – 1903
  3. « s’adapter ou périr »
  4. cf. récit de Platon, traduction par M. Heidegger : http://www.ac-grenoble.fr/lycee/vaucanson/philosophie/platon_caverne_1011.htm
  5. cf. classement de Shanghai des universités
  6. F. von Hayek (1899 – 1992) in -Droit, législation et liberté- PUF

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