Émancipation ou manipulation de l’individu ?

Nous vivons une époque où la fiabilité des informations qui nous parviennent est fortement remise en cause. Propagande plus ou moins camouflée ou infos orientées sous une apparence d'objectivité on ne peut même plus faire confiance à ceux qui nous gouvernent. Alors comment se faire une opinion ? Cela passe d'abord par une connaissance des mécanismes de manipulation

D’un point de vue étymologique, le mot émanciper vient du latin « émancipare », de « manus » main, « cipare » prendre la main et « e » privatif, refus de prendre la main. Le Larousse dit qu’émanciper signifie s’affranchir d’une autorité, d’une domination, d’une tutelle, d’une servitude, d’une entrave, d’une contrainte morale ou intellectuelle, d’un pré-jugé.
L’émancipation est donc l’un des éléments moteurs de la transformation de la société, elle permet donc de se libérer, de devenir indépendant, libre
De même lorsqu’on recherche les origines du mot la manipulation, il vient aussi de « manus » et de « manipulus »,  pris dans son  sens concret c’est tenir un objet dans ses mains pour une utilisation, et dans son sens abstrait c’est soumettre et amener insidieusement quelqu’un à tel ou tel comportement. Ce que nous, êtres humains, avons toujours plus ou moins pratiqué dans toute notre histoire.

Aux USA, à la fin du XIX° siècle, une succession de grèves et de manifestations fait  trembler tout le pays. La montée du capitalisme a provoqué de la paupérisation… Les ouvriers étaient à peine mieux traités que des serfs. Les syndicats étaient brisés, bannis… Il y avait un bras de fer entre les masses et les oligarques, dirigeants des grandes entreprises, qui volaient les profits pour les accumuler pour eux-mêmes. Déjà !
À cette époque, Edouard Barnays acquis aux théories de S. Freud, dont il est le double neveu, fait la promotion du livre de Gustave Lebon : la psychologie des foules. L’idée de base étant que les gens étaient incapables de pensée rationnelle, de raisonnement. Il faut s’adresser à leurs émotions, à leurs intérêts. Avec Walter Lippmann,  E. Barneys envisage la propagande : le terme de propagande devenant vite  péjoratif, on la nomme « les relations publiques » comme seul outil de contrôle des foules.
En 1914, la situation atteint son paroxysme avec la mort de 66 grévistes dans une usine appartenant à Rockefeller. Le milliardaire avait échappé de peu à un attentat anarchiste. Les entrepreneurs capitalistes étaient alors paniqués de voir leur monde s’écrouler.
Pour mettre fin aux évènements sociaux, Barneys et Lippmann sont chargés de convaincre l’opinion que la postérité des entreprises privées bénéficiera à l’ensemble de la population. Déjà le ruissellement ! Pour y parvenir, un changement radical s’impose : transformer le citoyen en consommateur. Acheter ne doit plus relever du strict besoin, mais du désir. Le capitalisme avait besoin de faire son autopromotion et prouver qu’il était capable de  fournir une bonne vie à l’individu, contrairement au socialisme !

En 1916, sous le mandat de Thomas W Wilson, président des USA se pose la question de faire accepter la guerre dans ce pays isolationniste. Il s’agit de mettre sur pied un arsenal mental… qui fera la promotion de la guerre. A cette fin il est crée un département spécial, dont fait partie E. Barneys, chargé d’enrégimenter l’opinion publique. C’est-à-dire court-circuiter toutes pensées hostiles à la guerre, toucher les gens aux tripes, dégrader le message véritable pour se concentrer sur le ressenti. Sur cette base se développent des campagnes pour la guerre en diabolisant la figure du « Hun germanique », avec des histoires fictives de bébés embrochés sur des baïonnettes en Belgique. Cela a eu pour effet de transformer un peuple pacifiste en une horde anti-allemande… La guerre a pu être déclarée pour le plus grand profit des banquiers, des capitalistes.
Cette technique ouvre alors de nouvelles perspectives : s’il avait été possible de faire adhérer à la guerre le peuple américain majoritairement pacifiste, il doit être aussi possible de faire adhérer les ouvriers au modèle qu’ils rejettent : le capitalisme. Les entreprises vont utiliser ces méthodes de « relations publiques » pour rétablir leur image, en se présentant comme un lieu où l’on parle de liberté et de justice : en alimentant un rêve, emballé dans les valeurs américaines, particulièrement en s’adressant aux enfants ! Ainsi se construit le fondement du rêve américain.
Le crash boursier de 1929 crée aux USA une crise sans précédent qui jette sur les routes des millions de « sans emploi ». Roosevelt utilise alors à nouveau ce concept de « relations publiques », il devient le centre d’une campagne de communication sans précédent… constamment mise en scène au point d’apparaître comme un  philanthrope. Même les nazis étaient très impressionnés par les méthodes de relations publiques utilisées par Barneys.

Au cours des 50 dernières années, les progrès de la science ont été fulgurants. Grâce à la biologie, la neurobiologie, la psychologie, sans compter les pratiques généralisées de surveillance, d’écoute et de renseignement, le « système » est parvenu à une connaissance approfondie de l’être humain. Il s’agit de mieux connaître l’individu que celui-ci ne se connaît lui- même, à la fois physiquement et psychologiquement. Cela convient bien aux puissants : bloquer la capacité critique et l’autonomie de la plupart des personnes… pour un meilleur contrôle de leurs comportements !
En 1974, les politiciens libéraux pensaient qu’il y avait dans la société une tendance à trop de démocratie, que des gens normalement apathiques risquaient de devenir actifs et revendicatifs. La popularité des mouvements sociaux posait alors problème…
Vint l’époque des « Tink tanks ». D’abord de droite et souvent financés par des intérêts économiques aussi divers que les pétroliers, l’industrie du tabac, l’amiante, le contre-réchauffement climatique, l’utilisation de certains plastiques, les perturbateurs endocriniens, les cellules souches, etc. Ils enrôlent des scientifiques, publient des livres et des tribunes, font des communiqués de presse, sont omniprésents dans les médias où ils se présentent comme « éditorialistes neutres ». Leurs productions ressemblent à de la science avec des notes, des références, mais elles n’empruntent pas les canaux scientifiques. Combien d’éditorialistes économiques ne sont pas des économistes ?  
Des organisations dites de gauche s’en sont inspirées… Souvenez-vous : « Le changement c’est maintenant »… Cela vous rappelle peut-être quelque chose !

Aujourd’hui, notre Président actuel, et son équipe de « communicants », sont devenus orfèvres en la matière… Vous comprendrez que la proposition de lutter contre les « fake-news » ne peut que nous faire sourire ou hausser les épaules… Un comble du paradoxe pour un homme qui n’arrête pas de manipuler l’opinion à coup d’infox (1) lorsqu’il ne s’agit pas de purs et simples mensonges.
Nous avons vu se propager une manipulation du langage, avec l’apparition et l’utilisation d’« éléments de langage » dont Georges Orwell, visionnaire dans son livre « 1984 », nous avait avertis : « Quand le langage ne permet plus l’expression de la dissidence, la dissidence devient impensable ». Si vous enlevez le mot vous ne pouvez plus le penser. Si une chose est impopulaire, il suffit de l’appeler autrement. Si vous changer le langage, remplacez les mots négatifs par des mots positifs. Vous ne pouvez plus penser la contradiction, donc vous n’êtes plus en démocratie dont l’essence est le travail des contradictions… 

C’est ce que Noam Chomsky, penseur américain contemporain, connu en tant que linguiste, mais également comme philosophe et politologue, appelle « la fabrique du consentement » comme un nouvel art dans l’utilisation de la démocratie ( ?)… Cela veut dire amener les gens à penser qu’ils sont gouvernés par leur propre opinion et leurs pensées rationnelles, alors qu’ils sont amenés à travers une manipulation qui cible leur inconscient et leur subconscient à soutenir des politiques qui s’exercent contre leurs propres intérêts.
C’est que l’on appellera plus tard le marketing ! Cela a beaucoup inspiré les codes de la publicité et du cinéma…Et c’est avec ces méthodes qu’en 1945, les USA ont dominé le monde. Chomsky a proposé, analysé, synthétisé, les stratégies de manipulation de masse qui existent aujourd’hui dans le monde : à des fins didactiques, il en fit un résumé en des principes simples et accessibles à tous que l’on peut récapituler synthétiquement ainsi :

  • Promouvoir des publics complaisants

La plupart des modes et des tendances ne sont pas créées spontanément. Elles sont presque toujours induites et promues à partir d’un centre de pouvoir, généralement les médias, détenus en France à 90 % par neuf oligarques. Il s’agit d’exercer son influence pour créer des vagues massives de goûts, d’intérêts ou d’opinions. De persuader les personnes que se comporter de telle manière est « ce qui est à la mode »… Avec aujourd’hui un allié de choix : les réseaux sociaux, le net. Des modes de vie ridicules, superflus ou même stupides sont promus pour le public à se complaire dans la médiocrité !

  • Renforcer l’auto-culpabilité

C’est une manipulation de masse qui consiste à faire croire aux individus qu’ils sont seuls responsables de leurs problèmes, de leurs malheurs, à cause de l’insuffisance de leur intelligence, de leurs incapacités, ou de leur manque d’efforts. (Cf. E. Macron : il suffit de traverser la rue… des gens de rien, etc.). Toute chose négative qui leur arrive ne dépend que d’eux-mêmes. Ils sont dès lors amenés à croire que si une défaillance se produit, elle est de leur responsabilité. Les personnes finissent par se sentir coupables. Vous dépensez trop et le pays est endetté ! Ainsi vous remplacez la révolte par la culpabilité ! Ainsi, au lieu de se révolter contre le système économique, l’individu s’auto-dévalue et culpabilise, ce qui engendre au final un état dépressif dont l’un des effets est l’inhibition de l’action.

  • Infantiliser le public

Il suffit de regarder les messages télévisés, en particulier les publicités qui tendent à parler au public comme s’il s’agissait d’enfants. La plupart des publicités destinées au grand public utilisent un discours, des arguments, des personnages, et un ton particulièrement infantilisants, voire débilitant, comme si le spectateur était un enfant en bas âge ou un handicapé mental.
On cherchera à distraire le spectateur avec des histoires, à recourir aux émotions et aux peurs, à émettre de fausses annonces, etc. Avec les infos en continu par exemple (cf les déclarations du Ministre Castaner). Ce qui permet d’ouvrir la porte d’accès à l’inconscient pour y instiller des idées, des désirs, des peurs, des pulsions et provoquer des comportements… Neutraliser le sens critique de la population, c’est surmonter les résistances des individus.

  • Recourir aux émotions

Les messages qui sont conçus à partir du pouvoir cherchent principalement à  générer des émotions et atteindre l’inconscient des individus. Le but de ceci est de créer une sorte de « court-circuit » avec la part la plus rationnelle de l’individu. Le contenu global du message est capturé grâce aux émotions, non ses éléments spécifiques. On a vu cela à propos de l’incendie de la cathédrale Notre-Dame. La capacité critique s’en trouve dès lors neutralisée. Faire appel à l’émotionnel plutôt qu’à la réflexion est une technique classique pour court-circuiter l’analyse rationnelle, le sens critique des individus.

  • La distraction pour égarer la pensée

C’est un élément primordial du contrôle social : la stratégie de la diversion qui  consiste à détourner l’attention du public des problèmes importants et des mutations décidées par les élites politiques et économiques, grâce à un déluge continuel de distractions et d’informations insignifiantes vers des sujets non pertinents ou banals… Les journaux à sensation représentent les meilleures ventes en kiosques !
Il s’agit de garder l’esprit des individus constamment occupé, et ne lui laisser  aucun temps pour penser. Garder et distraire l’attention du public, le submerger d’informations éloignées des véritables problèmes sociaux, le captiver par des sujets sans importance réelle. Par exemple donner une haute importance aux événements sportifs, aux spectacles, aux curiosités, etc.  Ainsi les personnes perdent de vue leurs problèmes concrets (Ce que les médias « mainstream » font très bien).    

  • Problème – Réaction – Solution

Le pouvoir cesse parfois délibérément de traiter, ou traite de manière déficiente certaines réalités. Ce qui crée un problème, une « situation » fabriquée pour susciter une certaine réaction du public, afin que celui-ci soit lui-même demandeur des mesures qu’on souhaite lui faire accepter. Quelques exemples que nous avons tous vécus :
– Pour privatiser une entreprise publique : diminuer intentionnellement les services qu’elle rend… En fin de compte, cela permet de justifier la vente étant entendu que l’entreprise privée donc serait plus performante !
 – Laisser se développer la violence urbaine, afin que le public soit demandeur de lois sécuritaires au détriment de la liberté
– Créer une crise économique pour faire accepter comme un mal nécessaire le recul des droits sociaux et le démantèlement des services publics.

  • La gradualité ou la dégradation

Cela consiste à introduire des mesures que les personnes n’accepteraient généralement pas… en les appliquant peu à peu, progressivement, en « dégradé », sur une durée de 10 ans, de manière à les rendre pratiquement imperceptibles
C’est de cette façon que des conditions socio-économiques radicalement nouvelles, inspirées du néolibéralisme, ont été imposées durant les années : chômage massif, précarité, flexibilité, délocalisations, salaires n’assurant plus un revenu décent. Autant de changements qui auraient provoqué une révolution s’ils avaient été appliqués brutalement. C’est ce qui s’est passé depuis une vingtaine d’années avec la réduction des droits du travail, sous les gouvernements successifs de la droite comme de la gauche, qui ont permis des formes de travail, qui ont fini par faire admettre comme normal le fait qu’un employé ne bénéficie d’aucune garantie de sécurité sociale.

  • Différer

Cette stratégie consiste à faire croire aux citoyens qu’une mesure est temporairement préjudiciable, mais qu’à l’avenir elle peut apporter de grands  bénéfices à l’ensemble de la société et, bien évidemment, aux individus. Faire accepter une décision impopulaire en la présentant comme « douloureuse mais nécessaire », en obtenant l’accord du public dans le présent pour une application dans le futur.
Il est toujours plus facile d’accepter un sacrifice futur qu’un sacrifice immédiat. D’abord parce que l’effort n’est pas à fournir tout de suite… Une réforme ou une décision pour 2022, à la fin du quinquennat !
Ensuite parce que le public a toujours tendance à espérer naïvement que « tout ira mieux demain » et que le sacrifice demandé pourra être évité.
Enfin parce que cela laisse du temps au public pour s’habituer à l’idée du changement et l’accepter avec résignation lorsque le moment sera venu.
On a vu cela pour les problèmes de retraite.
L’objectif est que les personnes s’habituent à la mesure et ne la rejettent pas, en pensant au supposé progrès qu’elle apportera demain. Lorsque se présente le moment de faire passer la mesure, l’effet de la « normalisation » a déjà fonctionné et les personnes ne protestent pas alors même que les avantages promis n’arrivent pas.

  • Créer des publics ignorants

Il ne s’agit pas de donner aux personnes les outils nécessaires pour qu’elles puissent analyser la réalité par elles-mêmes, de leur présenter des données anecdotiques, mais ne pas les laisser connaître les structures internes des faits exposés.
Il ne s’agit pas d’une fatalité, mais de ce qui résulte parfois d’une démarche volontaire : l’ignorance peut être créée de toutes pièces, par des stratégies de désinformation (fake-news), de censure, ou bien entretenue par des stratégies de dé-crédibilisation de la science, par des acteurs individuels ou collectifs, qu’il s’agisse d’Etats, de fondations ou de groupes de pression… (tink tanks). C’est faire en sorte que le public soit incapable de comprendre les technologies et les méthodes utilisées pour son contrôle et son esclavage…

Plonger et maintenir le public dans l’ignorance et la bêtise, c’est garder le pouvoir

Robert Proctor a forgé en 1992 ce mot saisissant : agnotologie, cette science de l’ignorance qui a joué un rôle important dans le succès de nombreuses industries comme dans les manipulations des masses à des fins politiques.

Comment alors s’étonner que le citoyen n’y comprenne plus rien !  

            Alors émancipation ou manipulation ?

Oncle Jef pour le Clairon de l’Atax le 06/05/2019

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Notes:
  1. terme français pour fake news

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