Du « halo » de chômage aux emplois d’utilité sociale

Le taux de chômage serait actuellement ramené à 8,8 % de la population active. Nos dirigeants, prudents (ou manipulateurs) évoquent le terme poétique de « halo de chômage »… Jolie métaphore ! « Halo de chômage » ou « zone grise », qu’en est-il exactement ?

 

Le taux de chômage serait actuellement ramené à 8,8 % de la population active. Nos dirigeants, prudents (ou manipulateurs) évoquent le terme poétique de « halo de chômage »… Jolie métaphore ! « Halo de chômage » ou « zone grise », qu’en est-il exactement ?

Selon E.Macron le 16/09/2018 : pour trouver un emploi il suffirait de traverser la rue…

Depuis plus de 30 ans, le chômage est le premier sujet d’inquiétude pour les Français… Notre société en est malade. Comme aurait dit La Fontaine dans les animaux malades de la peste : « Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient frappés »… Les demandeurs d’emploi bien sûr, mais aussi les personnes en emploi. Quelle famille n’est pas, directement ou indirectement, hier aujourd’hui ou demain, concernée ?
Une telle situation impacte tous les autres aspects de notre société : école, éducation, logement, sécurité, violences, intégration, santé, stress, etc. Sans oublier les effets traumatiques sur les individus : dégradation de l’estime de soi, anxiété, rupture sociale, addictions,  suicides.
Des vies sont fracassées. Cette situation ronge notre société.
Impossible de tracer un avenir discernable pour les gens mais aussi pour la société : c’est devenu un sujet politique majeur… Nous voyons se développer un « malaise dans la démocratie », en France comme en Europe, où les partis extrêmes augmentent leur score, voire gagnent des élections !

Mais qu’a-t-on fait depuis plus 30 années ?
Tout d’abord, on nous a dit que l’augmentation du PIB (Production Intérieur Brute) et son corollaire le taux de croissance, allaient réduire le chômage. Cela s’est avéré de plus en plus faux : le PIB a augmenté d’année en année, tandis que des emplois sont supprimés et que le chômage a progressé… Et puis comment considérer que nous ne pourrions croitre indéfiniment dans un monde défini, limité ?
On a ensuite culpabilisé les chômeurs. Ces « heureux bénéficiaires » qui « profiteraient » du système. Des « assistés » qui ne chercheraient pas vraiment d’emplois. Il suffirait de traverser la rue selon E. Macron ! Non seulement ils coûteraient trop cher mais en plus, ils tricheraient ! La fraude au chômage représenterait 39 millions par an, c’est certes important et même inacceptable, mais il faut la compare aux 80 milliards de fraudes et 20 milliards de détournements fiscaux… Et c’est oublier un peu vite que 50% des chômeurs ne sont pas indemnisés et que beaucoup d’autres ne sont  pas comptabilisés…
On a même « réformé » l’ANPE, devenue Pôle emploi, en mélangeant plusieurs métiers, au prix de tensions importantes. Aujourd’hui, Pôle emploi semble s’intéresser plus à la gestion administrative (dématérialisée) qu’aux relations humaines dans l’aide à la recherche d’un emploi. On a « resserré » les contrôles, créé de nouvelles sanctions. Et Pôle emploi a embauché 200 contrôleurs de plus … En voilà de nouveaux emplois !
On a flexibilisé le droit du travail (loi El-Khomri / Macron) qui serait devenu trop protecteur ! Comment croire qu’en flexibilisant davantage le droit du travail, donc en licenciant plus facilement, on va lutter contre le chômage ? Cela relève de l’arnaque intellectuelle !
Tout cela n’a pas eu plus de succès, vu que ce sont les emplois qui manquent !
Et la courbe du chômage a continué de monter… Et la  facture du chômage et du sous-emploi n’a cessé de s’alourdir, humainement, socialement, économiquement.

Alors on nous a cité en exemple des pays « exemplaires » où le chômage aurait baissé : l’Allemagne, la Grande Bretagne, les USA.
En 1999, Mrs Schröder et Blair signent leur manifeste sur l’emploi. Ces accords entrés en vigueur en 2005 orchestrent la dérégulation du marché du travail qui consiste à « enfourner les chômeurs » qui sont sortis des statistiques officielles par la trappe des « dispositifs d’activation » (formations + coaching), avec à la sortie des jobs à 1 euro. Tout cela censé motiver l’allocataire, rebaptisé « client » qui est censé chercher un travail qui n’existe pas ! Comment alors s’étonner que dans ces pays, les statistiques du chômage sont officiellement en baisse tandis que le nombre des pauvres est en hausse ?
On pourrait peut être trouver ici quelques explications sur le vote d’extrême droite en Allemagne ou sur les raisons profondes du Brexit en Grande Bretagne ou de l’élection de Trump aux USA.

Que s’est-il passé en France ?  
Les emplois sont devenus de plus en plus précaires, excluant des millions de personnes, favorisant les temps partiels, les horaires décalés, la remise en cause des statuts… Résultat, près de 4 à 5 millions de personnes sont « embourbées » dans une « zone grise » mal définie.
Ainsi se sont multipliés des contrats atypiques qui affaiblissent les droits et les protections attachés à l’emploi salarié : intérim, emplois précaires, création d’activités (auto-entrepreneurs), cumul emploi-retraite, portage salarial, chômage emploi partiel, emplois saisonniers, vacataires, missions de micro expertise, contrats de missions, stages abusifs, prestations de « gré à gré » pour retourner ensuite à Pôle emploi…avec un zeste de travail au noir… Tous ces gens s’enfonçant ainsi dans la marginalisation… Et le fossé se creuse, se creuse !…
Dans cette « zone grise », nous avons vu apparaître de nouveaux « profils » : 63 000 petits commerces & artisans par an sont mis en cessation de payement, en redressement judiciaire, en liquidation. Venant de zones en voie de désertification rurale, de périphéries de villes, où les clients se trouvent eux-mêmes en difficulté… Même les pharmaciens, touchés par les remboursements en baisse de la Sécu, sont en difficulté. C’est une descente aux enfers avec en plus des conséquences psychologiques : peur du jugement des autres, sentiment d’échec, de détresse. Alors, brisés, défaits, désormais soumis, tous ces gens recherchent un travail, n’importe quel travail… dont ils ne parviennent pas à vivre !
Même les emplois publics sont devenus précaires… Des « prestataires », dirait notre  ministre de l’Éducation nationale !  
Comment s’étonner que 9 millions de personnes soient recensés en difficulté, en exclusion, en dessous du seuil de pauvreté ?  
Comment s’étonner du mouvement de gilets jaunes ? La classe moyenne, celle qui se situe juste au-dessus et qui a toujours eu des sympathies pour les gilets jaunes, a bien compris qu’elle risque d’être aspirée, à son tour dans cette spirale infernale.
Cette situation ouvre des opportunités alléchantes  à l’ubérisation de la société, fille de  l’industrie numérique, qui touche aujourd’hui, tous les secteurs. Selon plusieurs chercheurs, d’ici 2030 à 2040, 17% d’emplois nouveaux seraient créés ; mais pendant ce temps environ 47% des emplois seraient détruits en Grande Bretagne et 42% en France…
C’est ce que l’on voit concrètement dans les centres commerciaux. En 1 an : 5 000 emplois supprimés chez Carrefour… (Même avec le CICE !) Idem dans toutes les grandes enseignes de la grande distribution… Et cela va s’accélérer… Entre Carrefour, Auchan, Casino… Ce sont 10 000 emplois supprimés en 2018… Et cela va encore s’accélérer plus avec le e-commerce… C’est une destruction d’emplois comparable à celle subie par la sidérurgie des années 2000.
Tout cela ne relève plus de l’exclusion, mais de l’élimination, en attendant l’éradication. Certains membres de notre société seraient en « trop », ce qui  correspond la définition d’une société « barbare » ! Si les barbares sont à nos portes, ce ne sont pas toujours ceux que nous pensons. Nous nous préparons à une véritable épuration sociale,  voire humaine, dont les perspectives nous préoccupent au point de nous empêcher de penser à l’avenir.

(Image BirdsDessinés)

Voilà comment après plus de trente ans de « lutte contre le chômage », à la sauce néolibérale ou sociale-libérale, nous nous atteignons des chiffres inacceptables. Combien de temps encore notre société va-t-elle accepter cela ? « En même temps » on nous culpabilise : nous vivrions au dessus de nos moyens pendant que des fortunes incroyables se constituent et les plus fragiles connaissent un bond en arrière. On peut décemment se poser la question de qui vit au-dessus de nos moyens : les « assistés », de plus en plus exclus qui s’enfoncent dans la pauvreté, où les riches, de plus en plus riches, qui tirent leur avantage de la globalisation aujourd’hui, laquelle permet le pillage de notre planète ?
L’aventure de notre modernité risque de tourner à la mésaventure.
Tout cela nous pose de nombreuses questions :
Comment accepter, ignorer, permettre de gâcher les compétences, les expériences, la créativité, l’envie de travailler et de se réaliser  que porte  10 à 15 % de la population ?  
Aujourd’hui, qui pourrait croire que ces millions de personnes « disponibles » vont être embauchées à court, ou même moyen terme, par le secteur productif et marchand traditionnel ? Que les entreprises vont augmenter leurs effectifs de 15 % ?
Comment avons-nous fait pour qu’une bonne nouvelle, la réduction continue du temps consacré à l’emploi productif se transforme en catastrophe, avec ses conséquences sociales, économiques, financières, écologiques qui détruisent notre société ?

Que devrait faire l’État ?    
Tout d’abord, rappelons-nous constamment que l’État, en principe, c’est nous !
Nous et nos élus qui avons oublié les valeurs qui nous constituent. Celles affichées, proclamées dans des constitutions successives et validées par  la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1848 : « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. » (Art. 23) OU encore le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966 (Art. 6), la Charte sociale européenne de 1961 (Art. 1). Le préambule de la Constitution de 1946 (art. 5) affirme : « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi. » Droits repris dans la Constitution de 1958 qui fonde les bases de la notre Ve République.
On nous explique que nous serions endettés, que nous n’en avons pas les moyens. Ce qui est un choix politique (voir ma chronique sur le « pognon de dingues » de mars dernier). Contrairement à ce que l’on nous serine constamment, l’État possède, s’il le souhaite, toutes les marges de manœuvre :  

  1. de développer des stratégies industrielles pour protéger et développer l’emploi, par rapport aux délocalisations sauvages, de faciliter les synergies et alliances entre entreprises complémentaires ;
  2. de faire un effort historique sur la recherche et le développement d’activités face aux défis de notre société, de renationaliser les entreprises en faillite et les remettre, en les accompagnant, entre les mains de leurs salariés sous la forme de sociétés coopératives, lesquelles permettent aux salariés d’avoir une part prépondérante dans la gestion de leurs entreprises,
  3. d’arrêter de brader les emplois de service public, mais d’utiliser leur potentiel pour aider les gens en difficulté à sortir de leur situation, au moment où les besoins sociaux sont tellement importants : santé, justice, sécurité, etc.  

Aujourd’hui où en sommes-nous ? 
Considérons le taux de chômage annoncé à 8,8 % de la population active, soit officiellement  2,94 millions de personnes, prises au sens du BIT (Bureau International du Travail) et regroupées dans les catégories A.B.C à Pôle emploi…
Remarquons en passant que le taux d’activité est de plus en plus utilisé à la place du taux d’emploi. En 2017, la population active est estimée en France à 29,6 millions de personnes de 15 ans et plus : (soit 71,4 % de la population en âge de travailler en 2016) regroupant ainsi 26,6 millions d’actifs ayant un emploi et 3 millions de personnes au chômage, en se basant sur les définitions du BIT qui, rappelons le, considère qu’une personne qui aurait travaillé, ne serait-ce qu’une heure, n’est plus considérée comme demandeur-e d’emploi !
Face à cette situation, l’État a organisé la fusion du RSA activité et de la prime pour l’emploi, devenue la prime d’activité. Elle est versée mensuellement, telle un complément de revenus, par la CAF. Elle est renouvelable par trimestre et se veut incitative pour favoriser le maintien de l’emploi ou le retour sur le marché du travail. Son montant se calcule selon les ressources de l’ensemble du foyer et de la composition familiale.
Pour bénéficier de la prime activité en 2019, les actifs doivent percevoir, par leur travail, entre 285 euros et 1.806 euros nets (pour une personne seule), avec des critères d’éligibilité à respecter. Les étudiants et les apprentis peuvent également y prétendre. Lancée en janvier 2016, cette prime d’activité a connu une montée en charge très rapide. Aujourd’hui, elle couvre 5,32 millions de personnes, en incluant les conjoints éventuels, les enfants ou autres personnes à charge, en se rappelant que beaucoup de personnes ne sollicitent pas leurs droits. Son montant moyen s’établit à 155 euros.        

Aller plus loin…
La prime d’activité vue par certains libéraux consisterait à regrouper toutes les aides sociales en les minimisant… en guise de  « solde de tout compte ». Mais attention, danger ! Nous sommes dans une situation paradoxale avec une culture économique « sans vision », qui semble ignorer la diminution prévisible des emplois « productifs », le développement des activités destructrices de l’environnement,  et qui compte sur les « disponibilités humaines grandissantes », pour répondre aux besoins importants de notre société, lesquels sont par ailleurs mal reconnus !…
Face à cela, l’État devrait être « employeur en dernier ressort », proposer un emploi au chômeur et le requalifier sur des missions d’intérêt général. Ces contrats coopératifs et contributifs au bien commun, permettraient de poursuivre l’indemnisation jusqu’au retour à l’emploi privé ou public « ordinaire ». Les emplois ainsi créés seraient orientés vers l’utilité sociale, environnementale, culturelle… où se trouvent les débouchés de demain.
En fait, il s’agirait de créer des emplois contributif de bien commun, par ces mesures contraires au « revenu universel », puisqu’il s’agit de rémunérer une personne contre un travail, ou une formation, qui répondent aux enjeux de mutation de notre société et non une rémunération pour rester oisif, ce qui ne peut en aucun cas être à la base d’une économie.

Dans le même esprit, il existe aujourd’hui en France 10 zones d’expérimentation de « Territoire sans chômage » avec pour cible les chômeurs de longue durée qui ne touchent plus d’allocations chômage, mais un salaire annuel de 21 000 € par an dont 18 000 sont pris en charge par l’État et le reste par l’entreprise… Les résultats sont bons, mais  le gouvernement hésite à généraliser cette expérimentation.
Pourquoi avoir doublé le CICE en 2019 (40 milliards), soit 560 000 € par emploi alors que le coût de l’emploi dans ces « Territoires sans chômage » est évalué à 18 000 € ?
En fait, il s’agit de créer une économie de proximité sociale de proximité, permettant d’autres formes de développement, mais cela intéresse-t-il nos « capitaines d’industries » et les technocrates au pouvoir ? Pas si sûr !

Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 12/06/2019

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