Le voile de Téhéran

Un livre de Parinoush Saniee – Éditions Robert Laffont – 2016
Parution initiale en 2003 – Traduction : Odile Demange – 553 pages

«Le problème, c’est que je ne sais pas ce que signifie le mot “bonheur”» dira Massoum.

Oui, le bonheur est un état d’âme bien rare dans ce livre, bien bref, si l’on considère le bonheur des femmes de ce roman… C’est tout autre chose si on prend en considération le lecteur qui trouvera certainement qu’il est bien difficile de fermer ce livre le soir, qui éprouvera le bonheur d’une lecture qui le transportera vers d’autres mondes, vers d’autres époques, qui l’indignera et le percutera de plein fouet.

Massoumeh Sadeghi, appelée Massoum par les siens, est la narratrice et le personnage principal du roman. C’est une jeune femme aux yeux verts dont je suis tombé amoureux… Le texte et l’image de la couverture en sont la cause. Nous la suivons pendant plusieurs dizaines d’années, au fil des évolutions politiques de l’Iran, évolutions qui n’apportent aucune révolution dans la mentalité de la majorité des hommes. Au contraire.

Massoum est l’image, une porte-parole conçue par l’auteur, des femmes iraniennes. L’expression « porte-silence » serait plus adaptée. Il faudrait inventer cette expression pour évoquer la dure condition de ces femmes : « tais-toi et fais ce que nous les hommes nous attendons de toi. Obéis« .
Heureusement il y a quelques exceptions dans le genre masculin iranien.

Dans les premières pages, Massoum est encore une adolescente qui croise le regard de Saïd, collaborateur du pharmacien, en allant au lycée. Leur cœur fait boum et chacun ne pensera plus qu’à l’autre. Impossible de se rencontrer, alors ils échangeront des lettres par porteurs interposés. Tout serait simple et beau si Ali, l’un des frères de Massoum, ne les avait pas surpris en train de se sourire, alors que Saïd soigne Massoum… Rien de plus grave. Pas de flirt, pas de baiser entre eux, pas de caresse ou de geste équivoque. Rien. Uniquement un sourire. Alors l’honneur doit être lavé au couteau. Et l’avenir de Massoum sera décidé par d’autres. Finie l’école… Elle sera mariée à Hamid, qu’elle ne connaîtra que par sa photo. 
Un homme qui n’a rien à voir avec ses frères… Cet homme rare mais trop absent ne la frappe pas, lui laisse beaucoup de liberté. La liberté du peuple iranien est son combat. Il se bat contre le Shah et sa dictature, contre ses exécutions, contre ses prisons. Il aime Massoum et la Révolution, revendique la liberté du peuple et celle de son épouse.
Jusqu’au jour où…

Un grand voyage de plusieurs années dans cet Iran aux mains du Shah, combattu par ses opposants qu’il emprisonne et exécute, cet Iran aux mains des Islamistes, cet Iran en guerre contre l’Irak, cet Iran moderne…

Les temps changent, les hommes de pouvoir aussi. Mais l’état d’esprit des hommes, des mâles n’évolue que très peu… Un état d’esprit qui, sauf  exception, semble lié à ce foutu chromosome Y… Au fil des pages, rares sont les hommes qui sortent du lot, qui attirent la sympathie. Les dernières pages apporteront-elles une surprise aux lecteurs ??

Presque cinquante années de la vie de l’Iran, parcourues au travers de la vie d’une de ses femmes, ces femmes qui donneront leurs fils à la Révolution, aux guerres, à l’Islamisme… Des hommes tous nés d’une femme, rien de nouveau sous ces cieux, mais qui font bien peu de cas du bonheur des femmes, qu’elles soient leurs filles, leurs épouses, ou leur mère, qui les cachent sous des voiles, ou des tchadors, qui les frappent, les humilient très souvent.

Les beaux yeux verts de Massoum, femme déterminée et combative, son regard sur son pays, m’ont séduit et retourné !

Jean Pierre Vialle pour le Clairon de l’Atax le 20/06/2019


Quelques extraits

« Massoumeh a déjà son certificat d’études primaires et a même fait une année supplémentaire. Il est temps qu’elle se marie. Et Faati, qui entre à l’école cette année ! Dieu sait comment elle tournera si nous allons à Téhéran. Les filles qui grandissent là-bas ne valent pas grand-chose. » (p. 9)

« Ils se fichent pas mal de mes résultats. Dans leur esprit, trois années d’enseignement secondaire sont plus que suffisantes pour une fille. » (p. 27)

« La seule personne à ne jouer aucun rôle dans ces discussions, à ne pas faire la moindre suggestion, à ne pas poser la moindre question, la seule dont l’opinion ne comptait pas, c’était moi. Je suis restée assise toute la nuit, accablée de tristesse et d’angoisse. J’ai supplié Dieu de prendre ma vie et de m’épargner ce mariage forcé. » (p. 96)

« Et puis, quand tu parles du peuple, de qui parles-tu au juste ? De ce peuple majoritairement illettré qui, par crainte de Dieu et du Prophète, est prêt à donner tout ce qu’il possède aux fanatiques religieux ? » (p. 358)

« Tous les jours, la liste des nouvelles victimes des purges était punaisée sur le tableau d’affichage. Et tous les jours, la peur au ventre, nous consultions le panneau qui allait décider de notre sort et poussions un soupir de soulagement en constatant que notre nom n’y figurait pas. Le jour où la guerre a éclaté entre l’Iran et l’Irak, nous avons couru sur le toit en entendant le fracas des bombardements. Personne ne savait ce qui se passait. Certains parlaient d’une attaque des antirévolutionnaires, d’autres croyaient à un coup d’État. » (p. 361)

« Quand les gens vieillissent, leur passé prend d’autres nuances. Les mauvais jours eux-mêmes leur paraissent radieux. Quand on est jeune, on pense à l’avenir, à ce qu’on fera l’année suivante, on se demande où on sera dans cinq ans, et on voudrait que le temps passe plus vite. Alors qu’à mon âge on n’a plus d’avenir devant soi, on est arrivé au sommet de la pente, si tu veux, alors on se retourne tout naturellement vers le passé. » (p. 511)

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