Faut- il privatiser la gestion des barrages hydroélectriques français ?

Le contrôle de la ressource en eau est indispensable, alors que nous affrontons des changements climatiques majeurs. La France qui dispose d'importantes retenues d'eau créées lors du développement de son industrie hydroélectrique, possède les moyens nécessaires à une bonne gestion de ses ressources en eau. Ces moyens sont gérés sous contrôle public, actuellement la question de leur privatisation est posée par notre gouvernement d'inspiration néolibérale...

En période de réchauffement climatique, la question de la gestion de l’eau devient capitale. Cet élément, indispensable à toute vie, est employé à de multiples usages : agriculture, production d’énergie, refroidissement d’installations industrielles, productions alimentaires, boissons, transports, etc. Nous sommes entrés dans une période où l’eau utilisable devient de plus en plus rare : il s’agit de faire d’autant plus attention à l’usage que nous faisons de cette ressource.  Par chance après la seconde guerre mondiale dans le cadre de la nationalisation de l’électricité (1946) près de 130 grands barrages ou barrages et usines furent construits en quinze ans par EDF, (1) et ce sont actuellement près de 400 barrages principalement gérés par EDF qui contrôle encore 83% des capacités hydroélectriques françaises, qui nous fournissent à la fois une énergie renouvelable de qualité et de considérables réserves en eau…
Hélas le gâteau est trop beau et attire toutes sortes d’appétits !

Barrage de Serre-Ponçon (images FR3)

 

Les barrages hydroélectriques : une richesse convoitée !
L’hydroélectricité reste l’énergie renouvelable la plus intéressante. Les technologies employées sont éprouvées depuis longtemps, elle ne produit pas de gaz à effet de serre et elle fournit une alimentation électrique continue, ce qui la distingue des autres énergies renouvelables (vent, soleil) aux productions intermittentes ou aux processus de production plus complexes (par ex : biomasse). De plus elle dispose de capacités de stockage que n’ont pas les autres Enr : en effet les grands barrages retiennent des millions de m3 d’eau qui peuvent être mobilisés instantanément pour produire de l’électricité en cas de manque des autres sources d’énergie et pour gérer les pics de consommation.
Ces capacités de stockage par accumulation d’eau dans de gigantesques retenues se complètent par des systèmes de turbines et de pompes de relevage, qui permettent de remonter l’eau utilisée depuis le bas du barrage et de recharger le réservoir supérieur de collecte des eaux. Dans ce mode de production / stockage le rendement est largement supérieur au potentiel d’une batterie, puisque la perte due au pompage est estimée autour de 20%.

Principe de fonctionnement d’une station de pompage relevage (image futura–sciences)

Ces caractéristiques favorables permettent à l’hydroélectricité de jouer un rôle régulateur dans le fonctionnement de l’ensemble du réseau électrique.

Le secteur hydroélectrique fournit actuellement 10 à 12% de toute l’électricité produite en France et représente plus de 60 % de la production d’énergie renouvelable.

Le secteur hydroélectrique rapporte un « pognon de dingue » !
Sur le plan économique le Mwh hydroélectrique ne souffre d’aucune concurrence : c’est le moins cher et de loin ! Toutes les grosses installations de production, financées sur fonds publics, sont largement amorties au point de vue financier et la production d’un Mwh hydroélectrique coûte actuellement entre 20 et 30 €, tandis que le Mwh nucléaire revient à environ 50 € (2).
Selon la DGEC  (Direction générale de l’énergie et du climat du ministère de la Transition écologique) l’ensemble des unités de production hydroélectriques pourrait rapporter jusqu’à 1,25 milliards € /an !
Ceci représente une ressource non négligeable pour EDF qui gère encore 83 % de la production hydroélectrique et qui par ailleurs connait de très grandes difficultés financières en raison des dérives de son secteur nucléaire.

Mais les tentatives des investisseurs privés pour s’emparer de ce « gâteau » se manifestent depuis longtemps et leurs lobbies ont fait pression sur tous les gouvernements qui se sont succédés, depuis le gouvernement Bérégovoy en 1993 jusqu’à l’actuel, pour une ouverture du secteur à la concurrence.

L’ouverture à la concurrence du secteur hydroélectrique pose de nombreux problèmes qui dépassent la seule question de la production d’électricité.
Les grandes retenues d’eau ont d’autres fonctions qui impactent l’aménagement du territoire : elles ont généré des activités touristiques, permis l’irrigation et le développement de zones agricoles, facilité la régulation des crues, créé des écosystèmes particuliers, développé des activités de pêche, etc. Du coup se pose la question de la nature et du contenu de la concession qui serait transférée d’Edf à un exploitant privé, mais aussi du contrôle de la bonne exécution des dispositions contractualisées. (Ndlr : quand on se réfère aux conditions d’octroi et d’exécution des concessions autoroutières on ne peut que s’interroger sur ce qui se passerait en cas de transfert des concessions hydroélectriques aux fonctions beaucoup plus complexes)

Le dogme néolibéral qui veut que l’Etat ne soit pas entrepreneur a la vie dure et les investisseurs privés et leurs lobbies bénéficient actuellement du secours de la Commission Européenne qui a mis plusieurs fois la France en demeure (3) d’ouvrir à la concurrence nationale et internationale la gestion de ses concessions hydroélectriques.
La situation est compliquée : d’un coté privatiser correspondrait au dogme qui inspire nos gouvernants et aux intérêts de ceux qui les ont fait élire, mais de l’autre cela priverait EDF en grandes difficultés de recettes financières importantes…
Selon diverses sources, E. Macron envisagerait de dépecer EDF en privatisant ses activités rentables et en renationalisant le secteur nucléaire auquel serait associée celui de l’hydroélectricité, ce qui pourrait théoriquement soulager en partie les futurs efforts demandés au contribuable lorsqu’il s’agira de tenter de redresser le nucléaire à la dérive (4). Mais l’hydroélectricité utilisée comme « vache à lait » du nucléaire, ne constitue certainement pas une perspective favorable au développement de cette énergie renouvelable si efficace et si indispensable alors que le changement climatique affecte de plus en plus fortement la gestion de la ressource en eau.

L’issue de la bataille reste incertaine : alors qu’ 1/3 des concessions sera renouvelable entre 2020 et 2023, les pressions de tous bords se renforcent. Nos gouvernants ignoreraient-ils l’importance stratégique du secteur de l’hydroélectricité alors que dans l’Union européenne l’Allemagne, la Suède, l’Italie et l’Autriche l’ont juridiquement sorti le du champ de la concurrence et que, hors UE, la Norvège a fait de même ? Il est temps que le peuple s’en mêle !

La rédaction du Clairon de l’Atax le 18/07/2019

 

 

 

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Notes:
  1. créé le 8 avril 1946 sous le statut d’établissement public
  2. estimation qui ne prend pas en compte certains coûts du nucléaire comme par exemple le stockage des déchets,,,
  3. la dernière fois le 7 mars 2019
  4. voir dossiers du Clairon : « Nucléaire, chronique d’une catastrophe annoncée »

Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

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