Nucléaire, la situation ne s’améliore pas : chronique d’une catastrophe annoncée…

Lorsqu’on observe avec attention l’évolution de l’industrie nucléaire française, on est frappé par le caractère inexorable de sa dégradation. L’actualité révèle en continu des problèmes matériels qui s’enchaînent : dans quelles conditions EDF va-t-il pouvoir réaliser le "grand carénage" pour prolonger la vie des réacteurs au delà de 40 ans ?

Lorsqu’on observe avec attention l’évolution de l’industrie nucléaire française, on est frappé par le caractère inexorable de sa dégradation. L’actualité révèle en continu des problèmes matériels qui s’enchaînent (1) et des dysfonctionnements dans la gouvernance de ce secteur à l’organisation extrêmement complexe. On a évoqué la perte de savoir faire des principaux acteurs, suite à une longue période ou la France avait cessé de construire des centrales. Cette perte de savoir faire aurait contribué aux diverses péripéties qui ont perturbé les chantiers des EPR de Flamanville et d’Olkiluoto (Finlande) et semble se reproduire sur le chantier d’Hinkley Point (Grande Bretagne). Et voici qu’une partie importante du parc nucléaire français atteint la limite d’âge de 40 ans pour laquelle les centrales avaient été conçues. Comme la part du nucléaire représente actuellement près de 70% de l’offre électrique et que le renouvelable n’est pas prêt de le remplacer, la prolongation de la vie des centrales au delà des 40 années prévues devient incontournable et apporte un nouveau lot de problèmes techniques, financiers, juridiques et politiques. Pourquoi a-t-on tant tardé à s’occuper de cette échéance ?

septembre 2019 : défauts de soudures centrale de Bugey réacteur n°3 (image FR3)

 

Les problèmes posés par la prolongation de vie des réacteurs

Des travaux complexes de mise aux normes de sécurité
L’ASN effectue une visite décennale des réacteurs avant d’autoriser la poursuite de leur exploitation. Cette inspection extrêmement minutieuse prend du temps, elle est suivie de travaux importants de mise aux normes car les normes de sécurité ont changé depuis la conception de ces réacteurs où certains aléas n’avaient pas été pris en compte. De tout cela il ressort que certains réacteurs auront 50 ans et plus à la fin du chantier provoqué par la visite décennale des 40 ans ! (2).
Ces travaux de mise aux normes pour prolonger la vie des centrales seront complexes et coûteux. Le coût du Grand Carénage, terme qui désigne la remise aux normes du parc nucléaire français en vue de la prolongation de son activité, est estimé entre 75 et 100 mds €.
Se pose aussi la question de la maîtrise de ces travaux par les opérateurs concernés, sauront-ils retrouver la fiabilité nécessaire ?

 Le récent exemple des diésels d’ultime secours ne rassure pas, en voici l’histoire :

Dans le cadre des mesures de renforcement de la sécurité nucléaire qui ont suivi la catastrophe de Fukushima, l’ASN avait exigé qu’EDF propriétaire des centrales nucléaires les dote avant fin 2018 de groupes « diésels d’ultime secours » qui pourraient fonctionner au cas où, suite à des aléas extrêmes, les générateurs électriques diésels existants cesseraient de fonctionner, ce qui stopperait le refroidissement des réacteurs. En juillet 2017 EDF a demandé un délai supplémentaire à l’ASN : les 2 entreprises retenues pour fournir les « diésels d’ultime secours », ne disposaient pas des compétences techniques nécessaires pour répondre  au cahier de charges. L’ASN a reporté le délai accordé jusqu’à fin 2020.
A l’heure actuelle, en 2019, seuls 2 « diésels d’ultime secours » sur les 58 demandés pour l’ensemble du parc nucléaire français sont opérationnels ! 
Cette situation a déclenché une action en justice contre EDF à l’initiative du réseau Sortir du Nucléaire et de Greenpeace qui reprochent par ailleurs à l’ASN d’avoir augmenté les risques d’incident en cédant à EDF.

Le grand carénage sera-t-il compliqué par des problèmes juridico-politiques ?
Suite à la prolongation de 10 ans du fonctionnement de 2 centrales nucléaires belges des problèmes juridiques entraînés par la prolongation d’activité sont apparus.
Le droit européen, fondé sur plusieurs conventions et directives, implique que dans le cas des travaux de mise aux normes de sécurité « pos-Fukushima » nécessaires à la prolongation de vie de réacteurs nucléaires, il est fait obligation au maître d’ouvrage de réaliser une évaluation environnementale dont le résultat pourrait impliquer, suite à une évolution du cadre physique mais aussi compte tenu de l’évolution des connaissances scientifiques, à une remise en cause de l’installation.
Ces dispositions ont été confirmées par une décision de la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) qui répondait à une question préjudicielle posée par la Cour constitutionnelle belge.

Pour la France ces dispositions impliqueraient :

  • Dans le cas de l’EPR de Flamanville dont le décret de création de la centrale nucléaire déjà reporté une fois sera caduc en avril 2020, sa prolongation de plusieurs années nécessiterait de refaire une enquête d’incidence environnementale ainsi qu’une enquête publique. l’évaluation environnementale devant être faite avant que l’ASN n’autorise tout démarrage de travaux
  • Cette jurisprudence rappelée par la CJUE est aussi applicable dans le cas du grand carénage : cela signifie que le calendrier d’EDF serait modifié puisque soumis à ces nouvelles contraintes avec le risque que certaines installations soient refusées au vu de leur impact sur l’environnement. De plus si EDF tentait de contourner le passage prescrit par le droit européen par une nouvelle enquête d’incidence environnementale la juridiction française serait soumise au droit européen, donc d’interdire une éventuelle autorisation de travaux.

Pendant ce temps les dysfonctionnements continuent dans le parc nucléaire français

Début septembre EDF et Framatome (qui a repris les activités production d’Orano) ont annoncé que neuf générateurs de vapeur installés sur six réacteurs nucléaires en service présentent des défauts de soudure. Il s’agit des réacteurs 3 et 4 de Blayais, du réacteur 3 de Bugey, du réacteur 2 de Fessenheim, du réacteur 4 de Dampierre-en-Burly, ainsi que du réacteur 2 de Paluel…..

Comment dans de telles conditions s’étonner de l’abandon par le gouvernement du projet ASTRID qui visait à doter la filière nucléaire d’un EPR de 3ème génération ?

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’atac le 21/09/2019

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Notes:
  1. voir le dossier du Clairon : « Chronique d’une catastrophe annoncée »
  2. Par exemple Bugey N° 3 ou Cruas N°2

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