Radicalement !

Face aux ruse et aux atermoiements organisés par un capitalisme qui tente de se gaver jusqu'au bout : soyons radicaux. Un radical est une «personne qui croit authentiquement dans l’humanité», qui est «partisan du peuple», défend la liberté économique, politique, sociale et se méfie de toute forme d’encadrement, et surtout, croit à une démocratie fonctionnant de la base vers le sommet. Un radical c'est quelqu'un qui croit à l'instruction publique pour établi(r la souveraineté du peuple, à l'éducation populaire comme moyen d'une éducation politique critique. S’éduquer, comprendre… que serions-nous sans cela ?

« Allégorie de l ‘esclavage » Street Art – Bilal Berren – palissade ciné Louxor Paris

L’été nous permet de prendre un peu de recul sur les évènements que nous avons vécus ces derniers mois, lesquels viennent continuer ceux qui se répètent depuis des dizaines d’années. Je pense aux quartiers dits « sensibles » où les violences quotidiennes ne font réagir qu’une faible partie de la société… Les gens semblent s’être habitués à vivre dans ces zones de difficultés multiples, et quelquefois de non-droit… Préférons-nous tourner le regard !?
Les mêmes causes, économiques et politiques, ont continué de travailler notre société. Nous avons vu les manifestations contre les retraites, ou « nuit debout », ou encore contre la loi travail ; suivies par le mouvement des gilets jaunes, lequel regroupait la classe « moyenne-basse » des quartiers périphériques rurbains (compilation de d’urbain et de rural). Mouvement qui n’a pas eu, de la part du gouvernement, les réponses escomptées sur la démocratie (le RIC), ni obtenu une meilleure répartition des richesses (plus de dépenses sociales, plus de services publics).
Autour ou avec ce mouvement nous avons vu manifester de nombreuses personnes,  insatisfaites de leur condition de travail et de leurs vies, que ce soit dans les domaines de la Santé (EHPAD, infirmières, urgentistes), de l’Éducation nationale (contre la réforme Blanquer), de la Justice (les avocats dans la rue). S’y sont ajoutés les retraités (réforme des retraites) et les chômeurs (réforme de l’assurance chômage), sans oublier les victimes des divers plans de licenciement qui s’accumulent dans les entreprises privées comme publiques… ou encore les petits entrepreneurs, commerçants et paysans qui n’arrivent plus à vivre de leur travail.
Et chacun organise SA manifestation, défend SES intérêts… Tout en sachant que cela sera insuffisant… Et les mécontentements s’amoncellent sans trouver les réponses souhaitables.
Répondre par la violence serait une mauvaise solution. Les premiers « dérapages »,  spontanés ou provoqués, seraient aussitôt récupérés par les médias « main stream » pour justifier, en retour, les violences policières et judiciaires. Lesquelles sont confortées par les dernières lois entraînant la restriction des libertés publiques comme celle de manifester.
Pourtant il faudra bien que tout cela se traduise politiquement…
Macron fait tout pour cristalliser le débat sur le duo mortifère Macron-Le Pen : l’extrême-centre face à l’extrême-droite…
L’extrême-centre et son « bloc bourgeois » qui souhaite continuer sa politique néolibérale de prédation sur le pays.
L’extrême-droite dont on a vu, en quelques années, le discours passer de l’antisémitisme à l’islamophobie, du racisme à la xénophobie, puis aujourd’hui se focaliser sur l’émigration et l’insécurité. Tout cela sur un registre constant : la haine de l’autre, parce que différent.
Pour les capitalistes, peu importe le gagnant de cette lutte « artificielle » entre néolibéraux de l’extrême-centre et libéraux nationaux de l’extrême-droite. L’important est de pouvoir continuer leur business.

Face à cela, de quoi avons-nous besoin ? D’une alternative radicale !  

Radical comme Saul Alinski ou Cornélieus Castoriadis…

Quand j’emploie le terme radical, je ne pense pas au radicalisme de jadis : il a perdu ses  racines républicaines et laïques historiques dans les IV et V° Républiques puis  s’est progressivement s’est fourvoyé dans le libéralisme, en n’en retenant que le terme libéral, enfin dans le néolibéralisme européiste… On en retrouve encore « quelques-uns » qui s’affichent encore « radical », comme récemment sur la liste des européennes macronistes… Ils ont dénaturé le radicalisme et l’ont confondu avec l’extrême-centre !   
Quand j’emploie le terme radical, je pense à Saul Alinsky (1) . Pour lui un radical est une « personne qui croit authentiquement dans l’humanité », qui est « partisan du peuple »,  défend la liberté économique, politique, sociale et se méfie de toute forme d’encadrement, et surtout, croit à une démocratie fonctionnant de la base vers le sommet… et non pas comme un système permettant à certaines personnes de prendre le pouvoir, souvent guidées par leurs seul intérêt privé.
Quand j’emploie le mot radical, je pense à Cornélius Castoriadis qui a théorisé  l’écologie subversive parce qu’elle attaque dans son fondement même le capitalisme, la société de consommation et son imaginaire de croissance infinie.Quand j’emploie le mot radical, je pense à André Gorz qui proposait une transformation indispensable de notre modèle de société notamment en regard de l’urgence écologique afin de restructurer le rapport entre production et consommation. Et ainsi  auto-limiter nos efforts, choisir le temps de travail comme un droit au « temps choisi ». Gorz évoque une « norme commune du suffisant » qui relèverait du politique, plus précisément de l’éco politique et du projet écosocial. (2) Aujourd’hui, être traité de « radical » n’a généralement rien de très flatteur. Souvent confondue avec l’extrémisme, l’intégrisme, l’utopisme, la violence, la marginalité ; la  radicalité a mauvaise presse qualifiée de « pas très sérieuse », voire de dangereuse.
Alors cette notion mérite pour le moins une sérieuse opération de nettoyage sémantique ! Rappelons d’abord son étymologie (le mot vient du latin radix, signifiant racine). Philippe Vion-Dury apporte des réponses intéressantes dans un dossier du magazine -Socialter-, consacré aux radicalités. (3) Être radical, dans cet esprit, serait une bonne façon de retrouver le peuple, de le  reconquérir. Lui qui, votant initialement à gauche,  se déclare trahi depuis la fameuse ouverture par les socialistes d’une parenthèse libérale de 1983… parenthèse qui ne s’est jamais refermée… Progressivement, la « gauche » s’est tellement décrédibilisée qu’aujourd’hui les vrais sympathisants hésitent même à utiliser ce terme. Le peuple s’est abstenu lors des dernières élections : il n’attend plus rien, comme une grande partie des gilets jaunes et sympathisants de l’idée de gauche.
C’est pourquoi nous avons besoin de retrouver cette radicalité. Celle qui remonte à la racine des problèmes, afin de se donner les moyens de sortir le pays de l’extrême-centre macronien précurseur de l’extrême-droite lepéniste.

Radical comme René Dumont ou André Gorz…

Opérer une rupture radicale ?

C’est-à-dire retrouver nos racines afin de continuer le travail effectué par Roosevelt et Keynes, puis par le CNR  (Conseil National de la Résistance), pour construire un modèle politique alternatif au néolibéralisme : une République plus démocratique, porteuse d’une véritable orientation écologique et sociale, organisant un partage équitable des richesses. Inventer un nouvel horizon, c’est-à-dire radicalement démocratique, social, écologiste… Et laïque… Ou Faute de quoi notre société risque de disparaître !

Radicalement démocratique :
Revenir à la racine du mot démocratie : faire vivre le démos (peuple) avec le kratos (pouvoir) : le pouvoir du peuple par le peuple pour le peuple. Retrouver notre souveraineté populaire. Ici, rien de révolutionnaire : c’est inscrit dans notre constitution républicaine !
Quant aux institutions de la V° République, nous devons les réformer en commençant par le Référendum d’Initiative Citoyenne et l’organisation d’élections avec une forte dose de proportionnelle…ce qui pourrait nous permettre de sortir de cet écueil pervers du système électoral majoritaire à deux tours de la V° République, et construire les fondements d’une VI° République
Par rapport à l’UE que nous ne pouvons pas réformer du fait.de son organisation actuelle, il faut savoir que,  paradoxalement, si la majorité des européens souhaitent sortir de l’UE, une majorité analogue souhaite rester dans l’Europe ! Donc il faut refonder l’Europe et le faire intelligemment… Quelques pistes : ne pas respecter les traités dans leur état actuel (ce que beaucoup ont déjà fait), créer des contre pouvoirs parallèles et locaux, créer des monnaies locales, voire nationales, sans sortir de l’euro, organiser des partenariats entre pays ou régions sur des projets partagés… Et peut-être aller vers la création « d’inter-nations » afin de construire un autre modèle. L’enjeu est très clair ! Il y a de fortes chances pour que l’UE n’existe plus d’ici 20 ans. Mais est-ce que l’Europe existera encore ?

Radicalement social :
Revenir à nos racines pour socialiser l’économie. Jean Jaurès disait « ne pas faire la même erreur que les révolutionnaires de 1848 qui n’avaient pas engagé la réforme du droit de la propriété en acceptant que la démocratie s’arrête à la porte de l’entreprise ». Ce que le CNR, déjà évoqué, avait tenté de faire en instituant des « Conseils de Service Public » qui réunissaient les usagers, les salariés et les élus afin d’établir un contre-pouvoir face à des directions d’entreprises constituées de personnalités et de technocrates entièrement dévoués aux actionnaires qui permutent et se cooptent entre entreprises. Et dont les « dérapages » nous amènent à l’oligarchie évoquée ci-après…
Socialiser les entreprises ! Rien de révolutionnaire, cela existe déjà dans les structures de l’économie sociale et solidaire, de l’entreprenariat social : un gouvernement d’entreprise… qui permettrait un partage équitable des résultats, pourrait faire participer réellement les travailleurs  aux décisions, interrogerait les choix stratégiques du management, réindustrialiserait le pays pour répondre aux besoins de la transition énergétique et écologique…

Radicalement écologique :  
Ici aussi nous devons retrouver nos racines : celles du club de Rome (1968 à 1972). Notre société connait maintenant les risques que nous encourons du fait de l’action des humains : émissions de gaz à effet de serre (CO2, méthane) déclenchant réchauffement climatique, marées, tornades, etc. Cela était déjà présent dans le message porté par René Dumont en 1974, candidat à l’élection présidentielle, qui demandait : le contrôle des naissances, les économies d’énergie, la coopération internationale avec les pays en développement, la protection et la remédiation des sols. Dumont a été un des premiers à expliquer les conséquences de ce qui ne s’appelait pas encore la globalisation : explosion démographique, productivisme, gaspillage, pollution, bidonvilles, fossé des inégalités grandissant entre pays du Sud et pays du Nord.
Déjà, toutes les causes du dérèglement climatique étaient décrites… Et tous les rapports du GIEC, qui ont suivi les rapports du club de Rome, tous les rapports des chercheurs sur la disparition des espèces ne seront pas suffisants si, encore une fois nous n’allons pas à la racine de nos problèmes : une écologie radicale à l’opposé d’une écologie de marché. Cela consiste à toujours chercher et agir sur les causes du mal, plutôt que de s’attaquer aux conséquences. Or il me semble que la cause est le capitalisme, lequel ne s’effondrera probablement pas tout seul… Il faudra le combattre, aller chercher les moyens de mener une autre politique économique fondée sur l’écologie. Puiser dans la sphère financière les milliards qui valsent dans la spéculation mondiale aujourd’hui… Et préparer enfin sérieusement la France et le Monde à passer réellement à la transition énergétique… Or, pour cela, nous aurons besoin de la puissance publique, de sa capacité de créer ce commun que nos néolibéraux détruisent  à la hâte !

Radicalement  laïque :
Dans ce domaine, nous devons nous adapter car les religions ne se réduisent pas à celles qui pratiquent des cultes reconnus comme tels. Historiquement, la laïcité, en France, c’est le rapport entre l’État et les religions… D’âpres combats nous ont amenés la loi de 1905, et particulièrement  ses deux premiers articles : 
1-      La République assure la liberté de conscience. Or le matraquage consumériste, les  manipulations médiatiques, ne sont-ils pas déjà un viol de la liberté de conscience ? Le marché est le nouveau dieu qui, par l’intermédiaire de ses messages subliminaux (pouvoir d’achat, soldes, publicités, etc.) créent des illusions consuméristes qui érodent le « vivre ensemble » : une nouvelle sorte de religion se trouve ainsi aux mains d’une oligarchie (d’une sorte de clergé !) coupée du peuple.
2-      La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. Or l’oligarchie qui nous gouverne, en pratiquant les allers-retours entre la haute fonction publique d’État et la gouvernance des entreprises privées du CAC 40, a organisé et organise encore, au moyen des privatisations, une prédation des biens publics. Une noblesse « d’État et privée » a pris le pouvoir sur le politique et s’est enrichie, directement et indirectement. Aujourd’hui, elle a désormais à la main sur tous les rouages de l’État, mais aussi sur les principaux médias. Donc pas la peine de salarier ou subventionner ce nouveau « clergé » comme le prescrit l’article deux de la loi 1905.
Car cette situation bafoue la stricte séparation entre la sphère publique et la sphère privée… N’étant plus neutre, l’État a tendance à dire ce qui est vrai ou pas ; cela au moment où les croyances néolibérales sont promues comme religion d’État ! Il urge de ne pas laisser cet Etat confisqué par une oligarchie composée de personnes hyper minoritaires et ultra-influentes qui  dictent leur politique à la nation !

Curieusement, aujourd’hui, le combat laïque ne porte pas sur cela.  Ici encore il nous faut revenir à la racine du mot laïcité. La laïcité concerne le laïos, le peuple. Intéressant, non ?

  • La laïcité est,  dans ses principes, l’outil pour fédérer le peuple, éviter les conflits de type communautariste (religieux ou économique), lesquels contribuent à diviser le peuple afin de le neutraliser et d’imposer des objectifs antirépublicains et essentialistes.
  • La laïcité c’est assurer une véritable égalité, une justice sociale face à la discrimination, combat féministe, anti-raciste et contre le patriarcat, etc. D’où la formule « Lier le combat laïque au combat social pour fédérer le peuple ».(4)

Combattre sur le front social sans lutter sur le front laïque, et vice versa, est voué à l’échec. C’est un combat politique au sens où la République, la « Res-publica », c’est la « chose publique ».

Mais alors, pourquoi on ne change pas ?

On ne change pas quand on est ignorant… parce que l’on se pense impuissant… parce que nous sommes naturellement conservateurs… parce que nous serions dans l’illusion « progressiste » et que nous croirions aux possibilités illimitées de la technique pour affronter l’avenir… parce que l’on nous considérons que le fardeau peut être (doit être) porté par d’autres… parce que nous sommes confrontés à des problématiques d’urgence (la fin du mois) qui nous empêchent de regarder plus loin.
La question devient alors: qu’est-ce qui va nous permettre d’aller vers un changement ?
Ici encore nous devons retourner à nos racines, réaffirmer le rôle essentiel que peut, doit, jouer l’éducation populaire.  
Je reprendrais les propos de Condorcet qui avait défini deux plans d’éducation.

  • L’instruction publique des enfants… C’est cette École publique qui a été piratée, privatisée, vidée de son sens ces dernières années.
  • Condorcet évoquait aussi l’éducation politique des adolescents, des adultes, c’est ce qu’il appelait l’éducation populaire… Une éducation critique, permanente, universelle, pour éclairer notre connaissance, développer une capacité d’analyse, acquérir un esprit critique, conditions indispensables pour que le peuple réhabilite le politique. Encore un mot qui vient du grec « politikos » et qui signifie « en lien avec le peuple ».

En deux mots, s’éduquer, comprendre… Que serions-nous sans cela ? N’est-ce pas là un enjeu politique majeur !?   

Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 01/09/2019

 

 

 

 

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Notes:
  1. www.education-populaire.fr/radicaux-reveillez-saul-alinsky/
  2. « Eloge du suffisant », André Gorz chez PUF
  3. www.socialter.fr/
  4. https://www.combatlaiquecombatsocial.net/

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