Chienne de retraite !

Quand on veut tuer son chien, on l'accuse d'avoir la rage. Tout le monde connaît ce célèbre dicton. Mais pourquoi diable vouloir tuer son chien, s'il n'a pas réellement la rage ? Quelles sont les raisons profondes tout autant que cachées de cette ardeur canicide ? Et d'ailleurs, le canicide putatif envisage-t-il de tuer lui-même le chien ou de le faire tuer par d'autres, en excitant leur peur de la fatale et dévastatrice maladie ? En ces temps agités, le chien c'est la retraite, dont le projet gouvernemental de réforme peut au moins se targuer d'une réussite : avoir mis près de deux millions de personnes dans la rue au cours de trois manifestations successives sur une période de 12 jours. Sans parler de l'inconnue de la période des fêtes qui s'annonce et du début de l'année prochaine.

Montage effectué à partir d’images obtenues sur Pixabay

Le système français des retraites est chose complexe, et la compréhension de son mécanisme, de son financement et de son adaptation aux transformations économiques et sociales nécessite un effort important de documentation et de réflexion. Cette complexité en fait, pour la majorité d’entre nous, une affaire de spécialistes et pousse le plus grand nombre à se ranger à la pédagogie simpliste déployée par le gouvernement pour « faire passer la pilule ». Comme trop souvent, cette pédagogie de pacotille est reprise sans filtre par de nombreux médias, notamment audio-visuels (1), dont la complaisance est un véritable poison pour l’esprit critique de nos concitoyens.

Au Clairon, nous ne saurions prétendre maîtriser la complexité de notre système de retraites. En revanche, nous tentons de rester vigilants face aux simplismes présentés comme des évidences par le gouvernement. Ainsi, la lecture de plusieurs articles de presse récents sur le sujet nous a donné l’idée de revenir sur certaines fausses évidences assenées par le « retraiticide » pour justifier ses choix et sonner l’hallali de la retraite par répartition.

Le financement de nos retraites est-il menacé à l’horizon 2030 ?

Non.

Selon un récent rapport du COR, cité par le magazine « Alternatives Économiques », si à l’heure actuelle le financement est à l’équilibre, occupant une part de 13,8 % du PIB, sa part dans le PIB devrait passer à une fourchette comprise entre 13,6 % (-0,2%) et 13,9 % (+0,1%) selon les prévisions de croissance (2). Le besoin de financement du système des retraites, après avoir connu un maximum de 6 % en 2011, n’est plus que de 1 % en 2018.

Rien d’affolant donc, surtout lorsque l’on apprend « en même temps » que le patrimoine net du système de retraite, toujours selon le COR, est de 127,6 milliards €, ce qui représente pas moins de cinq fois le déficit cumulé projeté à 2030. Il n’y a donc pas péril en la demeure.

La question du financement de nos retraites ne peut donc pas, en l’état, représenter un motif sérieux pour justifier la réforme de ce système.

En revanche, des éléments objectifs vont certainement compliquer ce financement. Parmi eux :

  • la baisse généralisée des niveaux de salaire, qui risque de s’accentuer à la suite de la refonte du code du travail, engendrera une baisse des cotisations,
  • la réduction des emplois dans la fonction publique, voulue par le gouvernement, engendrera elle aussi une baisse des cotisations,
  • la baisse des cotisations sociales des entreprises (3) représente un manque à gagner important pour les dispositifs sociaux de redistribution.

Les retraités partent-ils trop tôt ?

C’est l’un des arguments du gouvernement pour justifier l’allongement de la durée de cotisation afin de toucher une retraite à taux plein.

Là encore, c’est faux car, depuis 2008, on peut constater que l’âge de départ à la retraite augmente régulièrement. C’est la conséquence des mesures prises depuis 1990.

Les retraités ont-ils un niveau de vie trop élevé ?

Cet argument du gouvernement justifierait à la fois une hausse des cotisations et une baisse des pensions. Au passage, il a le vénéneux avantage d’opposer les actifs et les retraités et de justifier, pour les premiers, le recours à une retraite par capitalisation, destructrice du principe de solidarité inter-générationnelle qui anime encore actuellement notre système de retraites par répartition.

De fait, le niveau de vie moyen des retraités est équivalent à celui des actifs. Mais dans les actifs, il y a à la fois ceux qui ont en emploi et les chômeurs. En réalité, le niveau de vie moyen des retraités est inférieur à celui des actifs ayant un emploi, mais il est supérieur à celui des chômeurs, ce qui ne constitue pas une surprise. Cela dit, il faut rappeler qu’on trouvera toujours des retraités plus riches que des actifs ayant un emploi, ne serait-ce que parce que la retraite est calculée sur la base d’un salaire moyen.

Plus important, il faut aussi garder à l’esprit que les retraités les plus âgés ont bénéficié de conditions plus généreuses que les plus jeunes. C’est ainsi que l’on peut constater que le montant moyen des retraites diminue régulièrement depuis 2013.

En résumé, sauf à considérer qu’un retraité devrait vivre plus mal qu’un actif, non, les retraités n’ont pas un niveau de vie trop élevé.

La France dépense-t-elle trop pour ses retraités ?

En 2016, notre pays dépensait 12 % de son PIB pour les retraites, ce qui la plaçait au troisième rang des pays de l’UE, derrière la Grèce (12,9%) et l’Italie (12,7%). Pour autant, dépenser beaucoup ne saurait signifier dépenser trop ou dépenser mal. Car, face à cette dépense, on peut constater que le taux de pauvreté des plus de 65 ans en France est à 7,8 %, soit le plus bas de l’UE. En Grèce, ce taux est à 12,4 % et en Italie il est à 15,6 %.

Par comparaison, la vertueuse Allemagne consacrait en 2016 7,8 % de son PIB à ses retraités et cartonnait avec un taux de pauvreté des plus de 65 ans à 17 %, soit le plus élevé de l’UE ! Un grand bravo à l’ordo-libéralisme allemand pour cette remarquable performance !

Plus fort que tout, les projections de la Commission Européenne, pour la période 2016-2070, montrent que la dépense française pour les retraites diminuera de 2 points de PIB alors que celle de l’Allemagne devrait augmenter de 3 points de PIB, pour se rapprocher du modèle français (4).

Le poids relatif des retraités par rapport aux actifs menace-t-il l’équilibre du système ?

Voilà bien la question à 100 balles pour laquelle une réponse complète et sincère sera très difficile à trouver. Pourquoi ?

Le fait habituellement rappelé est que si, en 1960, le système des retraites était assis sur un rapport de 4 actifs cotisants pour un retraité, en 2010, ce rapport s’était abaissé pour passer à 1,8 cotisant pour un retraité. En toute logique, n’importe qui entend cette affirmation se dit que, si ce taux continue à baisser, le système court à la faillite. Cependant, nous ne savons pas si, dans les années 1960, la totalité des cotisations avait été nécessaire pour payer les pensions de l’époque ou s’il restait de quoi financer les pensions des années suivantes. Qui donc est en mesure de répondre aux questions suivantes :

  • de combien, dans les années 1960, le régime des retraites était-il bénéficiaire ?
  • à partir de quelle année a-t-il commencé à devenir déficitaire en recettes annuelles et de quel montant étaient ses réserves à cette date ?
  • comment a-t-il constitué son patrimoine qui se monte à ce jour à 127 milliards € ?
  • combien l’État a-t-il pris, année après année, dans les réserves de ce système pour financer son budget ?

Faute de telles informations, l’abaissement du rapport cotisants / retraités fait juste figure de chiffon rouge que l’on agite sous le nez du peuple pour lui faire peur et lui faire croire qu’il a tout compris au problème des retraites. Cela fera son effet dans les discussions de comptoir.

On l’a déjà remarqué à propos du poids des cotisations sociales, on met toujours en avant les dépenses, jamais le manque à gagner. Cela s’appelle juste fausser le débat.

Le vieillissement de la population représente-t-il un risque pour notre système de retraites ?

Plus un retraité vit longtemps, plus il coûte au système de retraites. C’est même l’argument qui avait été fort cyniquement développé par le lobby du tabac pour influencer le gouvernement et les parlementaires (5): « les fumeurs vivant moins longtemps, n’alourdissez pas les contraintes sur la vente du tabac et cela coûtera moins cher en retraites« .

Si l’espérance de vie augmente régulièrement, cette augmentation est cependant moins rapide que les projections de l’INSEE ne le laissaient envisager. Pour la période 2015-2018, l’espérance de vie observée se situe à peine au niveau des projections les plus basses. Cela tend à montrer que, à moyen terme, le nombre de retraités n’augmentera pas significativement du fait de l’allongement de la durée de vie.

Là encore, cet argument, souvent distillé par certains médias, nécessiterait a minima d’être présenté dans toute sa complexité et avec les réserves d’usage, particulièrement lorsque l’on évoque des projections dans le futur. La prévision, que ce soit dans le domaine des retraites, de la météo ou tout autre domaine, ne saurait être considérée comme une science exacte.

La réforme des retraites version Macron sera-t-elle juste et universelle ?

Déjà, il faudrait s’entendre sur ce que l’on pourrait appeler une retraite juste et universelle et nous n’avons pas entendu une telle définition de la part du gouvernement. Quand les éléments de langage remplacent l’incitation à la réflexion, toutes les approximations sont permises.

Si l’on parle d’égalité de niveau de vie, comment la justice pourrait-elle être au rendez-vous ? La réforme envisagée ne prévoit tout au plus que de réduire à la marge l’alignement du niveau des pensions sur celui des salaires. Ceux dont les salaires seront les plus élevés auront, comme actuellement, une meilleure pension que les autres. Et si l’on ajoute que le système envisagé renforcera inévitablement la souscription à des produits d’épargne-retraite pour ceux qui en auront les moyens, cela ne fera que creuser l’écart.

Le désormais ex-commissaire aux retraites Jean-Paul Delevoye, cité par Mediapart, l’affirmait : « celui qui aura fait une belle carrière aura une belle retraite, celui qui aura une moins bonne carrière aura une moins bonne retraite« . Peut-on sonner plus explicitement la mort du principe de solidarité consubstantiel au système actuel des retraites ?

Bien loin d’une pension égale pour tous les retraités, qui ne serait pas scandaleuse dès lors qu’elle assurerait à chacun les moyens de vivre dignement, nous allons vers un système qui confirmera, dans la période de retraite, les inégalités vécues pendant la vie active, quand il ne les accentuera pas.

Et nous ne parlons pas ici des questions de pénibilité ou d’inégalité des chances au départ de la vie, qui nécessiteraient elles aussi de longs développements.

Quant à l’universalité, que le gouvernement matérialise par la suppression des régimes dits spéciaux, on ne peut pas dire que c’est gagné quand on apprend, il y a peu, qu’il a suffi que les policiers montrent un peu les dents pour que le ministre Castaner décide le maintien de leur régime actuel de retraite. Du côté des sénateurs, même son de cloche : pas question qu’ils renoncent au fonds spécifique qu’ils ont constitué de longue date. Traduction : quand on a le pouvoir de s’opposer à la volonté présidentielle, on l’exerce et, pour l’heure, cela donne des résultats. Étonnez-vous, après cela, que de nombreuses professions se retrouvent dans la rue, au sein d’un mouvement puissant et durable, pour contester cette réforme.

Donc, non, la réforme des retraites ne sera ni juste ni universelle.

Mais alors, qu’est-ce qui peut bien expliquer cette réforme des retraites ?

Nous venons de voir, au fil des quelques questions ci-dessus, qu’il faudrait d’autres arguments pour justifier la prétendue rage du chien « Retraite ». Or, les arguments existent certainement, mais ils ne sont pas forcément présentables et surtout ils ne portent pas sur la maladie supposée du « iench » (6).

Dans son article de Mediapart, Romaric Godin évoque la nécessité, pour Macron, non d’équilibrer les finances de l’État, mais plutôt de retrouver des marges de manœuvre visant à financer des baisses d’impôt, en vue de favoriser la compétitivité des entreprises (ou du capital?) françaises.

Pour cela, le système dit « à points », s’il vise à garantir le nombre de points obtenus par cotisation, est construit pour ne pas garantir la valeur de ce point : la valeur du point de retraite ne sera pas automatiquement indexée sur l’indice du coût de la vie et surtout, les gouvernements auront toute latitude pour geler la valeur de ce point, comme ils le font régulièrement pour les revenus de la fonction publique. Dès lors,

  • ils auront les mains encore plus libres pour disposer des moyens nécessaires à leurs politiques,
  • ils n’auront plus besoin de faire d’autres réformes de retraite pour retrouver des marges de manœuvre financières. Il suffira de geler le point retraite, et tant pis pour ceux que cela plongera dans la précarité, voire la misère.

C’est très probablement la raison pour laquelle Emmanuel Macron avait nommé cette réforme des retraite « la mère de tous les réformes ». Et c’est préoccupant, car cela ne présage rien de bon pour les réformes à venir.

Au-delà, ce dispositif est si peu sécurisant pour les futurs retraités, que ceux-ci seront poussés à souscrire à des produits d’épargne-retraite. Et çà, c’est encore tout bon pour les milieux financiers qui, dit-on, estiment que le bas de laine des français n’est pas assez présent dans leurs actifs. C’est probablement la raison pour laquelle le financier « BlackRock » (7) est, selon certains sources, très présent aux côtés de not’ président à l’Elysée.

Voilà des raisons autrement plus plausibles pour lesquelles le larbin malfaisant de la haute finance, qui occupe actuellement le fauteuil de président de la république, veut tuer le chien « Retraite ». Et pour exhorter le peuple à justifier son forfait, il fait diffuser par ses laquais des justifications qui n’en sont pas.

Pour terminer, ne trouvez-vous pas étrange l’énergie consacrée par le gouvernement à s’acharner sur la retraite, quand on la compare avec l’apathie dont il fait preuve pour agir efficacement contre le changement climatique ?

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, le 23 décembre 2019

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3+
Notes:
  1. c’est un fait bien établi que le message télévisuel est celui qui « passe » le plus facilement, suivi par le message radiophonique. A l’inverse, lire demande plus d’effort et de concentration
  2. au passage, on notera que cette part était de 14,1 % du PIB en 2014
  3. notamment la transformation du CICE en abaissement des charges sociales
  4. nous insistons sur le fait que ces projections ont été réalisées en 2016, donc bien avant le projet actuel de réforme des retraites
  5. prouvé et dénoncé dans une édition de l’émission « Cash Investigation » de France 2
  6. « chien » en verlan
  7. le plus important gestionnaire d’actifs financiers de la planète

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