Et si le photovoltaïque redessinait la France

On ne peut pas implanter des centrales solaires n'importe où

Ferme solaire (Image par Sebastian Ganso de Pixabay)

Le développement de centrales photovoltaïques au sol connaît une croissance exponentielle. Dans certaines zones des parcs sont déjà présents, davantage ont obtenu les autorisations nécessaires et seront bientôt construits et les services instructeurs sont surchargés de nouvelles demandes.
L’État y voit un moyen rapide d’honorer ses engagements climatiques. Les propriétaires fonciers et les investisseurs quant à eux y voient une aubaine. Alors qu’élus et associations s’inquiètent de l’impact paysager, agricole ou écologique de ces structures.
Une question structurante est pourtant rarement posée. Les choix des lieux de production photovoltaïque portent en eux une restructuration profonde du réseau électrique. Cette restructuration aura des conséquences durables sur le plan industriel. Comment voulons-nous aménager notre territoire ?

Le choix des centrales

Chaque année l’énergie solaire disponible en France métropolitaine correspond à plusieurs centaines de fois la totalité de l’énergie consommée. Or, 1,5 % des sols sont bâtis et 4 % sont des parkings, des routes ou d’autres sortes de sols revêtus ou stabilisés. Couvrir toutes les toitures et parkings du pays de panneaux photovoltaïques avec un rendement de 20 % ne suffirait pas pour autant. Car nous consommons de l’énergie la nuit pour nous éclairer quand le soleil ne brille pas, et l’hiver pour nous chauffer quand il brille insuffisamment. La production d’électricité d’origine photovoltaïque doit s’inscrire dans un mix énergétique et nécessiterait de mettre en place des moyens de stockage d’énergie si elle devenait significative. Nous en sommes très loin. Mais cela pourrait changer dans les années et les décennies à venir. La baisse du coût des panneaux en a fait soudainement un investissement très rentable.

Pourtant, ce ne sont pas les maisons que nous couvrons de panneaux solaires en majorité mais surtout les champs, les vergers et les espaces naturels. Ceci crée des coûts de transport d’électricité pour l’acheminer vers les zones urbanisées.

Les économies d’échelle en sont le principal moteur. Les panneaux sont plus faciles d’accès, et plus faciles à maintenir dans des parcs dédiés. Les formalités administratives, même imposantes, sont un obstacle en proportion plus facile à surmonter que pour des installations individuelles. Une production centralisée correspond mieux au logiciel des différents acteurs institutionnels. Mais l’obstacle le plus important et qui sera le plus durable réside dans la mauvaise orientation des toitures. Encore aujourd’hui, des programmes immobiliers sont construits sans anticiper cet enjeu.

L’explosion actuelle du photovoltaïque est donc portée essentiellement par des centrales photovoltaïques au sol à l’initiative des propriétaires fonciers. Les tarifs de rachat étant nationaux les investisseurs privilégient les terrains dans le Midi, bien ensoleillés et faciles à connecter.

Dans ce cadre, il pourrait sembler logique de réaliser des centrales communales en adéquation avec les besoins des villages pour favoriser la consommation locale. Les modalités de raccordement imposées ne vont pas dans ce sens.
Les projets réalisés dessinent des histoires locales d’opportunités saisies et de moindre résistance sans cohérence technique. Le choix des centrales n’a pas été fait, il a émergé.

La crise agricole

Les opérateurs photovoltaïques ne manquent pas de candidats désireux d’accueillir une centrale. La rente foncière promise est alléchante. En pleine crise agricole, un décret a été publié le 9 avril 2024 pour éviter que des implantations de centrales ne se fassent au détriment de la production agricole. En effet, de nombreux agriculteurs envisagent l’implantation d’une centrale sur leur propriété comme un moyen de diversifier leurs revenus ou comme un complément de revenu pour leur retraite. Et face à leurs difficultés cet argument porte. Les chambres d’agricultures disposent d’une grande influence sur les décisions à travers les commissions départementales de préservation des espaces naturels, agricoles et forestiers.

La question se déporte sur la manière de répartir la rente foncière générée par les ouvertures de capacités, suite aux Schémas Régionaux de Raccordement au Réseau des Énergies Renouvelables. L’enjeu est important, les jalousies peuvent colorer l’ambiance de villages entiers pour des générations, et chacun pressent que la ruée vers l’or ne durera qu’un temps.  L’implantation de centrales photovoltaïques devient donc un moyen de compenser une politique agricole déficiente.

L’un des principaux marqueurs de cette crise agricole est la difficulté des jeunes à s’installer. L’achat de terres et du matériel est devenue inaccessible dans un contexte de prix agricoles bas. L’implantation d’une centrale augmente encore la valeur de ces terres et les rend attractives pour des investisseurs dont l’intérêt premier n’est pas l’activité agricole. La prochaine génération d’agriculteurs risque de n’être composée que d’ouvriers agricoles précarisés travaillant pour des groupes financiers propriétaires d’immenses domaines.

S’appuyer sur le développement du photovoltaïque pour résoudre temporairement la crise agricole a des répercussions au-delà du champ agricole.

La géographie de l’industrie

L’implantation de centrales photovoltaïques en milieu rural nécessite de renforcer les réseaux. Le territoire devenant producteur net d’énergie, il peut accueillir des activités consommatrices d’électricité sans nécessiter de nouvelles infrastructures.

Les centrales photovoltaïques constituent des germes de développement. Cette perspective est largement occultée dans le débat. La règle Zéro Artificialisation Nette est souvent brandie pour la disqualifier. Pourtant les lois sont plus mouvantes que les réalités physiques.

Au début du XXème siècle, les industries, étaient concentrées près des sources d’énergie, autour des bassins houillers et à proximité de sources d’énergie hydraulique notamment. Cela a laissé des traces durables dans la répartition des populations sur le territoire. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, les centrales photovoltaïques pourraient produire un phénomène similaire.

Déplacer l’énergie est une opération coûteuse. Elle demande des infrastructures et consomme de l’énergie. Dans le cas de l’électricité, les infrastructures sont les réseaux électriques et l’énergie est consommée sous forme de pertes en ligne dont le volume dépend de l’intensité du courant, de la distance de transport et des caractéristiques du réseau.

En comparaison, le transport du pétrole, du gaz naturel ou du combustible nucléaire est facile et a permis de s’affranchir pendant longtemps des questions géographiques. Les centrales ont été positionnées près des lieux de consommation plutôt que l’inverse et ont nourri le phénomène de métropolisation.

Mais à l’ère du changement climatique, se détourner des énergies fossiles est devenu un enjeu crucial. La meilleure trajectoire aujourd’hui consiste à substituer au pétrole principalement de l’électricité décarbonée.

Les contraintes de refroidissement des centrales nucléaires poussent les projets de relance de cette énergie à se concentrer sur les littoraux où se trouvent également les principaux gisements éoliens. L’industrie, à la recherche d’énergie bon marché, finira par se rapprocher des nouveaux lieux de production accentuant le phénomène déjà largement amorcé de littoralisation.

Pour aménager le reste du territoire, le choix des implantations photovoltaïques apparaît donc comme un outil qui ne doit pas être sous-estimé.

Il est encore temps de planifier plus sérieusement la suite du développement dans le domaine photovoltaïque, en commençant par interdire l’implantation de panneaux sur des terrains privés hors zone urbanisée. Du point de vue de l’aménagement du territoire et de l’énergie, il s’agit de la position la plus rationnelle. Mais ce serait s’aliéner tout l’électorat rural qui s’accroche à l’espoir d’accueillir une installation. Politiquement, le plus simple est de ne rien faire.
Nul doute que les archéologues qui étudieront ces installations s’interrogeront sur notre logique.

Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 23/04/2024

 

Print Friendly, PDF & Email

Laisser un commentaire