Effondrements écologiques : agir et prendre conscience (suite)

Malgré toutes les actions de sensibilisation, malgré la prise de conscience grandissante, nos résultats collectifs sont non seulement nuls, mais négatifs : nous consommons toujours plus de pétrole, toujours plus de pesticides. Alors pourquoi nous enfermer toujours dans les mêmes schémas? Quels mécanismes sont ici en jeu ?

La démocratie est réputée être un régime politique où le pouvoir citoyen peut s’exercer, encore faut-il que le citoyen le prenne. Cette prise de pouvoir n’a jamais été facile, mais il semble que nous vivons une époque où elle apparait plus difficile que jamais. Tandis qu’une majorité d’individus semble avoir renoncé à se mêler de politique, les institutions démocratiques flanchent sous les coups de boutoir d’une oligarchie, assoiffée de profits, qui réduit les sujets que nous sommes à de simples agents économiques manipulables sur l’échiquier des convulsions de la finance mondialisée.
Pourtant le pouvoir citoyen lorsqu’il se découvre à lui même, s’affirme et s’organise, peut gagner des batailles…
Le « Clairon » a choisi de publier une série de 4 articles de Bertrand Claverie qui sont autant un témoignage de la réalité de ce pouvoir citoyen, qu’une réflexion sur sa nature et sur les moyens de l’organiser.

La rédaction

Voici le 3ème article de cette série

Radiographie de nos difficultés

Où nous mènent nos addictions ? (Image par FunkyFocus de Pixabay)

Depuis maintenant des dizaines d’années, des ONG, des établissements publics comme l’ADEME nous encouragent à changer notre mode de vie. 
Malgré toutes les actions de sensibilisation, malgré la prise de conscience grandissante, nos résultats collectifs sont non seulement nuls, mais négatifs : nous consommons toujours plus de pétrole, toujours plus de pesticides.
Alors pourquoi nous enfermer toujours dans les mêmes schémas? Quels mécanismes sont ici en jeu ?

La faillite de nos réactions individuelles

Depuis ses origines les plus anciennes, l’homme est un prédateur. C’est ainsi.
Il prélève sur son milieu naturel les ressources dont il a besoin pour assurer sa subsistance: manger, boire, s’abriter, dormir en sécurité, se réchauffer, fabriquer ses outils. Durant des millénaires, il a su limiter cette prédation à la satisfaction de ces besoins  vitaux. Lorsqu’ils étaient satisfaits, l’humain pouvait passer à autre chose, se consacrer à ses rites sociaux, religieux, à ses contes, à ses activités artistiques…
Il vivait alors en équilibre avec une nature généreuse, capable de lui fournir des ressources renouvelables largement excédentaires par rapport à celles qu’il prélevait.
Mais voilà, l’homme est un prédateur exponentiel et imaginatif…
Progressivement, il a dépassé les deux lignes rouges qu’il avait su respecter pendant des millénaires. D’abord il s’est mis à consommer, sans limite, largement au-delà de la satisfaction de ses besoins fondamentaux et donc à jeter beaucoup. Ensuite il a très largement dépassé les limites de consommation que son environnement naturel peut lui fournir de manière renouvelable.
Ce faisant, il a renvoyé dans l’atmosphère ces millions de tonnes de CO2 que la nature avait su, pendant des millénaires, patiemment stocker dans notre écorce terrestre et il a créé des médias économiques et sociaux qui amplifient encore le mouvement : le marketing, la publicité,…
C’est le franchissement massif de ces deux lignes rouges qui est à l’origine de l’emballement climatique, de la destruction du vivant et de la fragilisation de la résilience humaine.

C’est ainsi que nous sommes tous devenus drogués aux énergies fossiles, pourvoyeuses de consommation sans limites,  que nous sommes tous devenus drogués par nos écrans, pourvoyeurs de sous-pensée pulsionnelle.

Ces nouveaux comportements addictifs sont différents, mais de même nature que l’addiction à l’alcool, au tabac, à la drogue… Les mêmes ressorts y sont en jeu.
Sortir de ces comportements n’est pas facile. Cela exige une approche multifactorielle, à la fois individuelle et collective de ces addictions. Et cela exige aussi de nouvelles règles ouvrant de nouveaux espaces de pensée, d’imagination et de partage. Nous y reviendrons.

Le danger auquel nous sommes confrontés est tellement violent, tellement humainement innommable, que de puissantes forces psychiques nous empêchent de le regarder en face. Nous savons qu’il est réel, mais psychiquement nous fuyons et ne voulons pas en prendre conscience.

Nous sommes dans la position que décrivent très bien les femmes ayant subi un viol. Leur seule issue, sur l’instant a été de fuir le réel, de s’absenter de leur corps, devenu un pantin en proie à l’insoutenable.
Pour guérir, il leur faudra trouver les mots pour décrire et resituer ce réel, afin de pouvoir ré-habiter leur corps.

Ainsi,  nos yeux voient la destruction qui avance, nos oreilles entendent les phrases qui les décrivent, mais nous avons quitté notre corps. Ce tableau de destruction reste dans l’impensé et nous paralyse. Nous le fuyons au plus vite, avec deux ou trois expédients, pour revenir, dans son « oubli », à l’abri du train-train de nos  affaires courantes.
Pour guérir, nous devons nous dire la vérité. Nous devons établir une connexion psychique émotionnellement vécue avec ce que nos yeux voient, avec ce que les témoins  nous disent, avec ce que les scientifiques nous prouvent.

Les générations précédentes confrontées à l’innommable du nazisme ont inlassablement  recherché les noms des morts, retrouvé et jugé les responsables, honoré les « Justes parmi les Nations». Notre situation est-elle si différente ?
Ne sommes nous pas également confrontés à un négationnisme toxique et redoutable ? Celui des Trump, Bolsonaro et consorts ?
Ces négationnistes s’appuient sur notre défaillance. En déconnectant notre psychisme, en fuyant face aux grands dangers qui s’avancent, nous faisons comme les négationnistes. Nous fuyons leur réalité et leur consistance… et nous ne réagissons pas.

Mais il y a aussi la réalité désarmante de nos vies. De toutes parts nous sommes englués  dans les contraintes produites par notre société de surconsommation.
Le chômage, le risque de perdre son travail, les revenus ou les retraites trop faibles fragilisent de très nombreuses familles, pour d’autres, ce sont la pression du travail, le stress excessif qu’il génère qui les empêchent de prendre le recul nécessaire.
Beaucoup d’entre nous travaillent dans des entreprises ou des organisations qui structurent l’ancien monde : l’industrie aéronautique, chimique, automobile, le tourisme de masse, l’agriculture intensive, l’élevage industriel, le nucléaire… Leur rémunération, leurs conditions de vie en dépendent.
Réalités désarmantes, oui, parce qu’également elles nous immobilisent.
Si nous voulons sortir de l’ancien monde quasiment tout devra y être transformé. Mais nous y sommes englués, nous manquons de recul et de marges de manœuvre pour concevoir et poser les actions  de transformation qui devraient s’imposer.

Enfin, pour chacun d’entre nous, plus ou moins, le lien avec le vivant est en train de se distendre. Nos vies urbaines accélérées, entre voiture et écrans, laissent bien peu de place au contact avec la nature.
Pour beaucoup de nos enfants, les vaches et les moutons habitent dans leurs écrans. Ils n’habitent plus dans des champs humides où l’on salit ses vêtements lorsque l’on s’y roule.
Cette rupture sournoise entre l’humain et la nature nous conduit à la perdre de vue, puis à la perdre tout court… et à nous perdre avec elle.

La faillite de nos réactions collectives

En miroir de la faillite de nos réactions individuelles, la faillite de nos réactions collectives et politiques est tout aussi patente : quel temps perdu et quelle incapacité à agir !
Pour reprendre le gouvernail de nos destins, il est indispensable d’analyser les ressorts spécifiques qui sont à l’œuvre dans cette débâcle du « politique » et du « collectif ».

Le poison démagogique

Lorsqu’ils n’ont pas sombré dans la dérive négationniste extrême des Trump et des Bolsonaro de tous acabits, la plupart des dirigeants des pays démocratiques sont passés maitres dans le maniement du poison démagogique : face aux électeurs, ils tiennent de beaux discours, prennent des engagements…
Princes de l’entourloupe, des qu’ils accèdent au pouvoir, ils cèdent aux lobbys, se cachent derrière des mesurettes, noient le poisson et continuent de nourrir le monstre.
Et inéluctablement, la destruction avance, gagne du terrain chaque jour.
Il suffit de voir en France, les inactions pitoyables qui ont suivi le discours de Jacques Chirac à Rio, le grenelle de l’environnement de Nicolas Sarkozy,  l’abandon de l’écotaxe par Ségolène royal, les plans « éco-phyto » 1 et 2 …
Nos gouvernements dits démocratiques, de manière quasi-unanime, occupés par leurs stratégies électorales, sous l’emprise des lobbys, ont perdu de vue le bien commun et l’intérêt général.

L’inefficience des niveaux de décision et les pièges de la mondialisation

Ces trois effondrements qui avancent posent un problème de niveau mondial et l’humanité est totalement démunie, car elle ne dispose pas d’une gouvernance unifiée et mondiale . Les négociations multilatérales y sont souvent bloquées ou avancent avec grande difficulté.

Le cas européen est particulièrement caricatural :
Quasi impossible d’y prendre les décisions qui s’imposeraient au nom du « bien commun » : relocalisation de certaines productions agricoles, diminution de l’usage des pesticides, unification des règles fiscales, évolutions des protections et normes douanières…
La quasi-unanimité requise lorsque l’on touche à ces questions structurantes fait qu’elles ne sont jamais abordées de manière frontale ou qu’elles ne débouchent jamais.
La belle idée d’une Europe fédérale qui pouvait encore être pratiquement envisageable il y a dix ans a été reléguée aujourd’hui dans le placard des utopies agonisantes.

Au niveau mondial, ce n’est pas mieux… La mondialisation a eu pour conséquence l’explosion des transports par bateau et par avion. Son coût écologique n’a jamais été pris en compte et il est pourtant impossible d’établir des mesures de régulation effectives sur les transports aériens et maritimes…
Le dumping sur les prix, induit par l’inégalité des conditions sociales, économiques  et écologiques du travail, n’est soumis à aucune régulation et les négociations des « COP », successives échouent ou avancent masquées derrière des rideaux de fumée…
Les  règles du jeu de la mondialisation, exclusivement basées sur la maximisation du profit à court terme, induit l’apparition d’entreprises géantes, la concentration de la richesse entre les mains d’une oligarchie et le pillage exponentiel des ressources de la planète.

Le constat est clair : si nous ne refondons pas rapidement la gouvernance européenne, et, au-delà, la gouvernance mondiale, nous ne pourrons pas faire face aux échéances écologiques immédiates.

Le négationnisme écologique et les totalitarismes                 

Dans ce contexte écologiquement et socialement très dégradé, le pire s’approche et rode en sous-marin : le négationnisme écologiste des Trump, des Bolsonaro… encourage le pillage écologique, la production et la consommation de pétrole, de charbon et de gaz,  au profit d’une poignée d’oligarques et d’entreprises mondialisées.
La peste brune monte… avec ses murs et ses miradors. Les réfugiés s’entassent dans des camps aux conditions inhumaines, meurent noyés en mer, ou asphyxiés dans des containers.
Les démocratures et leurs dirigeants populistes gagnent du terrain : Trump, Bolsonaro, Erdogan en Turquie, Orban en Hongrie, Duterte aux Philippines…. Ils viennent renforcer la longue liste mondiale des dictateurs établis : les Poutine, Assad, Sissi…
Et la Chine, discrète dans l’orchestre, est bien décidée à profiter de la situation ambiante pour prendre définitivement le leadership mondial. Le leadership d’un monde qui ne s’embarrassera plus trop de démocratie.

Chaque jour qui passe nous rapproche d’un contexte largement aussi grave, voire plus grave  que celui de la montée du fascisme et du nazisme dans les années 30.
L’emballement climatique, la destruction du vivant et la fragilisation de la résilience humaine sont en train d’inaugurer  sournoisement une mutation et une crise politique de grande ampleur.
Serons-nous capables d’en prendre la mesure et de réagir avant qu’il ne soit trop tard ?

C’est le sujet de notre dernier épisode qui explorera « les chemins de la résilience ».
Ce dernier épisode (qui paraitra en janvier) sera combatif :
Il tissera de l’espérance et montrera que le combat n’est pas perdu d’avance et il ouvrira de nouveaux territoires d’épanouissement et de fraternité.

Bertrand Claverie à Ferrals les Corbières, le 3 décembre 2019.

 

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