Il y a 150 ans la Commune de Narbonne

Portail de l’église Lamourguier : lieu de réunion des républicains narbonnais (Photo D. Vexenat)

Le 24 mars 1871 fut proclamée la Commune centrale de l’arrondissement de Narbonne. Elle fut le fruit d’un soulèvement populaire spontané, sans victime ni dégâts. Sans doute devons nous ce bilan au fait que ce furent les femmes, motrices dans ce mouvement, qui obtinrent le soutien de soldats de la garnison venus mater la révolte avant de s’armer, elles aussi, pour défendre la République. Et si l’époque était à l’invisibilisation des femmes, jamais Emile Digeon, chef provisoire de la commune, ne tarit d’éloge sur l’héroïsme des femmes de Narbonne, qu’il disait dignes des femmes de Sparte. Durant 7 jours, cette nouvelle autorité administra la ville en expérimentant une démocratie directe dans le respect des biens et des personnes. Et loin d’être assiégée, elle parut un temps en mesure d’initier le soulèvement du Midi pour soutenir Paris.
150 ans plus tard, les revendications des communards résonnent avec une étonnante actualité.

La Commune est un épisode quasi méconnu de l’histoire de France, qui se déroula à un moment charnière pour les institutions du pays. Napoléon III avait été capturé à Sedan, entrainant la chute du Second Empire. L’armée prussienne occupait ou assiégeait la moitié du territoire métropolitain et exigeait une capitulation. Comble de l’humiliation, c’est dans la galerie des glaces du château de Versailles, que l’Empire Allemand avait été proclamé le 18 janvier 1871.
Les républicains ne se pensaient pas vaincus. Les monarchistes, au contraire, promirent la paix lors des élections de février 1871, imposées par Otto von Bismarck, le chancelier prussien. Sous couvre-feu, les rassemblements étant interdits : l’élection se fit sans campagne dans la plupart des départements. Les monarchistes triomphèrent et installèrent le parlement à Versailles, plutôt qu’à Paris, avec un projet de restauration de l’ancien régime. Les plus radicaux des républicains s’insurgèrent alors, d’abord à Paris, puis à Lyon, Marseille, Toulouse ou Narbonne. Les républicains les plus modérés ne les suivirent pas. Ce fut un épisode bref, réprimé dans le sang.

Proclamation de la commune centrale de Natbonne signée Ernest Digeon

Tout au long du XXème siècle l’image anachronique de péril rouge, accolée aux communards, empêcha un réel examen critique. Depuis le tournant du siècle, une lecture plus moderne du fondement idéologique et de la réalité des évènements a mené à la réhabilitation de certaines figures comme Louise Michel. Mais ces évènements restent difficiles à insérer dans une Histoire conçue comme un roman national. Sans absoudre les crimes commis par les insurgés, nous sommes les héritiers d’un pouvoir qui abattit sommairement des dizaines de milliers de républicains patriotes, pour se plier à la volonté d’un occupant. Il ne s’agit pas ici la description de crimes coloniaux. Mais ici aussi, l’État peine à trouver le ton juste, pour accomplir son devoir de mémoire.

Le moment était donc au choix d’un régime. L’idée républicaine était déjà ancienne et avait eu le temps de murir et de se structurer. Si les monarchistes se disputaient sur la tête à couronner, les républicains divergeaient, entre les partisans d’un système parlementaire centralisé et ceux d’une union de communes autogérées. Le Parlement nouvellement élu, considérait que le Peuple s’était exprimé et qu’il était investi de cette matière cruciale. Le sujet avait pourtant été largement absent des rares débats électoraux. Adolphe Thiers, élu chef du gouvernement par la nouvelle assemblée, était un conservateur soucieux des intérêts des possédants. Qualifié d’opportuniste, il était surtout partisan de l’ordre établi contre toute forme de trouble. Sa réaction aux évènements de la Commune fut féroce. Son soutien à la République ne naquit qu’ensuite, alors qu’il la présidait de manière provisoire, en attendant que les royalistes s’accordent. « La République existe, elle est le gouvernement légal du pays, vouloir autre chose serait une nouvelle révolution et la plus redoutable de toutes. » dira-t-il en 1872. Ainsi naquit la IIIème République, parlementaire et centralisatrice, sans le Peuple, contre le projet du Parlement (1), comme un fait accompli au profit du conservatisme.

Le projet de République, porté par la Commune, était au contraire très progressiste. Comme une revanche, l’histoire des avancées institutionnelles et civiles du pays est jalonnée de réappropriations de combats menés par des communards. Parmi les plus structurantes, on peut citer la laïcité ou l’émancipation des femmes. Parmi les processus encore en cours, on peut relever la décentralisation ou l’expérimentation de territoires zéro chômeur.
Comme tout mouvement d’essence populaire, décrire la Commune c’est trahir son identité plurielle. Ses différentes composantes ont donné des postérités diverses et ont trouvé un fort écho dans les pensées politiques de ce temps comme le socialisme, le marxisme ou l’anarchisme. Mais il existe aussi un pont vers notre époque à travers le municipalisme, le système institutionnel inspiré de la Commune. Celui-ci est proposé par l’écologie sociale pour remplacer hiérarchie et domination par démocratie et liberté.

Les évènements de Narbonne nous ont laissé bien moins de traces, que ceux de Paris dont ils sont inspirés. Une spécificité se dégage cependant par le bilan matériel et humain. Les communards narbonnais ne tuèrent personne. Idéalistes, les communards de Narbonne, soutenus par des renforts de Cuxac ou d’Ouveillan, crurent que la légitimité de leur combat suffirait à emporter la loyauté du chef de gare et du télégraphiste. En effet, cas unique, en étant soutenus par la garde nationale et en ayant neutralisé la garnison, ils savaient que le succès ou la ruine de leur révolution viendrait de l’extérieur. Les représentants du gouvernement de Versailles employèrent avec science la désinformation pour éviter la contagion. Bientôt, les Narbonnais ont été assiégés par des contingents militaires venus de toute la région. Lorsque leurs barricades furent prises d’assaut, ils refusèrent de tirer les premiers contre ces soldats qu’ils appelaient frères. Les morts furent tous dans leur camp. Les officiers versaillais tournèrent le regard, lorsque leurs troupes pillèrent l’Hôtel de Ville.
Ceux qui s’opposent aux commémorations parisiennes, se retranchent derrière le caractère sanglant de l’épisode. Cet argument ne s’applique pas à notre histoire locale. Il y a 150 ans, comme aujourd’hui, les invisibles du Narbonnais ont été exemplaires dans leur combat.

Photo Laurent Fabas

Malgré les promesses d’amnistie, il y eut un procès à Rodez. Les autorités avaient choisi celle qui semblait alors la plus conservatrice des villes du Midi, en espérant éviter l’agitation. En effet, villes et villages de l’Aude, des Pyrénées Orientales et de l’ouest de l’Hérault étaient en ébullition depuis la condamnation à mort de soldats mutins. Celle-ci avait fini par être commuée sous la pression populaire. 17 civils furent présentés aux juges. Dont seulement deux femmes, la justice de ce temps rechignant à admettre que des femmes avaient pu jouer un rôle important. On attendait un verdict sévère : les témoins à charge furent élogieux. Rodez s’agita. Les prévenus furent acquittés. Le Midi était rouge, couleur de la République. Narbonne était au cœur de sa légende… aujourd’hui oubliée.

Un monument est particulièrement lié aux acteurs de la Commune à Narbonne. L’église Lamourguier était le lieu de réunion des républicains avancés. Ses voutes gothiques gardent l’écho de discours enflammés. Rachetée par la ville lors de la Révolution, elle servait de salle de réunion mais aussi d’entrepôt. C’est en accueillant les plus belles pierres antiques gravées, sauvées lors de la démolition des remparts dans les années 1860 et 1870 que ce monument a échappé à la destruction pour devenir le musée lapidaire. Son avenir est à nouveau incertain alors que ces pierres ont trouvé un nouvel écrin. Il faut inventer une nouvelle vie pour ce lieu de mémoire.

Eglise Lamourguier photo Laurent Fabas

Comme un épilogue : après la loi d’amnistie de 1880, Emile Digeon se lia d’amitié avec Louise Michel, héroïne dont le plus grand de nos lycées perpétue désormais le nom.

Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 6 mars 2021

 

 

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Notes:
  1. la grande majorité du Parlement voulait une restauration, pas la République. Ils n’échoueront que parce que le prétendant légitimiste, le Comte de Chambord, ne sut pas faire les concessions exigées par les orléanistes
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1 commentaire

Jean-Luc MERCIER

Bonjour, c’est très bon. Voilà une commune fossilisée par la bourgeoisie du XIX° siècle et enfin sortie de l’ombre.
La référence à la colonisation est encore d’actualité, car il y a trois département non encore décolonisés et qui subissent quotidiennement le Concordat. Gloire au Clairon de l’Atax.

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