« L’odeur de l’essence » – Un texte politique explosif et hautement rhétorique.

Alors que la pré-campagne électorale pour la présidentielle de 2022 bat son plein, le rappeur Orelsan sort un texte cinglant intitulé « l’odeur de l’essence », pure critique de tous les « leaders » pyromanes. Ceux qui agitent, selon lui, les leviers incendiaires de la nostalgie, de la peur, de la haine, de la méfiance et du désespoir.

essence Image par PublicDomainPictures de Pixabay

Quatre ans après son dernier album « La fête est finie », qui avait remporté trois Victoires de la musique en 2018, Orelsan a sorti vendredi 19 novembre son quatrième album en solo : Civilisation.

Alors que la pré-campagne électorale pour la présidentielle de 2022 bat son plein, le rappeur sort un texte cinglant intitulé «l’odeur de l’essence», pure critique de tous les «leaders» pyromanes, ceux qui agitent, selon lui, les leviers incendiaires de la nostalgie, de la peur, de la haine, de la méfiance et du désespoir. Le rappeur débite toute sa colère contre notre société actuelle et le climat anxiogène qui y règne, et décrypte les causes qui pourraient nous mener au crash. «On va tomber comme les Mongols, comme les Égyptiens, comme les Romains, comme les Mayas, comme les Grecs», prophétise-t-il. Il livre sa vision sur l’état de notre monde, marqué par la xénophobie, l’angoisse climatique, et la dégradation du débat public.

Non sans rappeler l’un de ses morceaux les plus marquants «Suicide social» sorti en 2011, le clip de «L’odeur de l’essence», réalisé par David Tomaszewski, est à l’image des paroles du morceau : sombre, explosif, et hautement politique. Il nous montre un Orelsan entouré par des écrans où sont diffusés en boucle des images d’actualité.

Tel un discours politique, on y retrouve des procédés visant à emporter notre conviction :

Dans le premier couplet, la double anaphore (qui consiste à faire commencer une suite de phrases par la même formule ou le même mot) sur regarde et écoute, crée un crescendo qui permet de faire monter l’intensité, et donne l’impression d’un diagnostic implacable, toutes les phrases semblant découler naturellement l’une de l’autre. 

[Couplet 1]

(Re-re-regarde) La nostalgie leur faire miroiter la grandeur d’une France passée qu’ils ont fantasmée
(Regarde) L’incompréhension saisir ceux qui voient leur foi dénigrée sans qu’ils aient rien d’mandé
(Regarde) La peur les persuader qu’des étrangers vont v’nir dans leurs salons pour les remplacer
(Regarde) Le désespoir leur faire prendre des risques pour survivre là où on les a tous entassés
(Écoute) La paranoïa leur faire croire qu’on peut plus sortir dans la rue sans être en danger
(Écoute) La panique les pousser à crier qu’la Terre meurt et personne en a rien à branler
(Écoute) La méfiance les exciter, dire qu’on peut plus rien manger, qu’on n’a même plus l’droit d’penser
(Écoute) La haine les faire basculer dans les extrêmes, allumer l’incendie, tout enflammer

[Couplet 2]

Les jeux sont faits, tous nos leaders ont échoué
Ils s’ront détruits par la bête qu’ils ont créé
La confiance est morte en même temps qu’le respect
Qu’est-c’qui nous gouverne? La peur et l’anxiété
On s’auto-détruit, on cherche un ennemi
Certains disent « c’est foutu », d’autres sont dans l’déni
Les milliardaires lèguent à leurs enfants débiles
L’Histoire appartient à ceux qui l’ont écrite
Plus personne écoute, tout l’monde s’exprime
Personne change d’avis, que des débats stériles
Tout l’monde s’excite parce que tout l’monde s’excite
Que des opinions tranchées, rien n’est jamais précis
Plus l’temps d’réfléchir, tyrannie des chiffres
Gamins d’douze ans dont les médias citent les tweets
L’intelligence fait moins vendre que la polémique
Battle royale, c’est chacun pour sa p’tite équipe (Regarde)

[…]

Orelsan déplore dans cet extrait du deuxième couplet, la frénésie du débat publique, marquée par les polémiques incessantes. Comment fait-il pour nous en persuader ?  

Le procédé ici ne tient pas à la manière dont le texte est rédigé, mais plutôt à sa structure et à la façon dont il est chanté : 4 minutes 30 de rap effréné, sur un tempo élevé, sans pauses ni refrain : la forme nous fait vivre ici ce que le fond dénonce. Ce procédé rappelle celui de la mise en abyme, qui est le procédé structurant de tout le morceau.

A propos des réseaux sociaux, Orelsan dit ceci :

Pris dans un vortex infernal
On soigne le mal par le mal et les médias s’en régalent
Que des faits divers, 
poule, renard, vipère
Soit t’es pour ou soit t’es contre, tout est binaire

Ici le rappeur dénonce le manichéisme et la radicalisation des discussions qui annihilent la nuance.
Cependant, il est intéressant de remarquer que le morceau nous fait vivre, volontairement, l’expérience de ce qu’il critique :

«Pas de solution, que des critiques», «aucune empathie, tout est hiérarchique». […]. Ces hyperboles sont structurées autour d’antithèses, qui est précisément la figure de l’opposition binaire. De ce fait, Orelsan dénonce l’excès et le manichéisme, dans un texte rédigé de façon excessive et manichéenne.

«On se bat pour être à l’avant dans un avion qui va droit vers le crash». Cette allégorie (1) est la phrase qui vient clore le morceau, et nous confronte à l’absurdité de nos petites polémiques politiques et futiles, au regard de l’inaction en matière climatique.

Cette allégorie, frappante, en rappelle une autre, prononcée il y a 19 ans au sommet de la terre de Johannesburg ; Jacques Chirac commençait ainsi son discours : «notre maison brule et nous regardons ailleurs».

19 ans plus tard, il semble que rien n’a vraiment changé. Entre une société qui arrive à bout de souffle, et des questions écologiques urgentissimes, une odeur de «fin du monde» plane sur notre époque et Orelsan le dit bien : «génération Z parce que c’est la dernière».

Alors en attendant sagement le crash annoncé, je vous invite à aller écouter l’album d’Orelsan « Civilisation ».

Lena Waag pour le clairon de l’Atax le 21/11/2021

 

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Notes:
  1. récit concret visant à nous transmettre un enseignement abstrait

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