Anti-sionisme ou anti-sémitisme ?

Il n’y a jamais eu identité entre « antisionisme » et « antisémitisme » - L’amalgame entre ces deux notions relève du terrorisme intellectuel. C’est inacceptable !

Depuis le 7 octobre 2023 nous avons beaucoup lu, écouté, réfléchi à ce qui s’est passé et qui se passe encore en Israël et en Palestine. Le torrent d’informations, de récits, d’hypothèses et d’explications que nous recevons en continu, semble avoir créé de la compréhension, mais aussi de l’incompréhension, en tout cas beaucoup d’affects, souvent stimulés par les grands médias de formatage. Il nous a semblé nécessaire, fidèles à notre devise « s’exercer à réfléchir », de recourir à l’histoire pour tenter d’expliquer ce que veulent dire certains mots comme antisionisme ou antisémitisme que d’aucuns se jettent mutuellement à la tête. C’est pourquoi nous avons le plaisir de publier un excellent article / document de l’historien Dominique Senac qui contribue régulièrement au Clairon. Il nous semble que vous y trouverez des explications utiles à ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient.

La rédaction du Clairon

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Antisémitisme

Lexique : le mot « sémite » a été inventé par Ludwig Schölzer [1735-1809], un linguiste allemand en 1781. Sem est un personnage biblique, l’un des trois fils de Noé, et l’ancêtre d’Abraham. « Sémite » désignait, à l’origine, un groupe de langues comprenant : l’hébreu, l’arabe, l’araméen, l’akkadien, le sabéen, le mehri ou le ghez, des langues parlées un peu partout entre la Corne D’or et le Golfe Persique et entre le Yemen et la Syrie. Par extension, il désigne aussi les peuples censés être les descendants de Sem (dont les Juifs et les Arabes, mais pas seulement).

Le terme « antisémitisme » a été inventé par un journaliste allemand, Wilhelm Marr [1819-1904], en 1879. La même année, Marr a fondé une éphémère Ligue antisémitique dont l’organe officiel, Die neue deutsche Wacht (La nouvelle garde allemande), militait pour l’expulsion de tous les Juifs vers la Palestine. Mais la « haine des Juifs » préexistait à l’invention du terme.

Les Hébreux : au Moyen-Orient, au second millénaire avant notre ère, entre 2000 av. (1) et 1750 av (âge du bronze), des tribus nomades, venues de Sumer (Mésopotamie) et du désert syro-arabe, parcourent le pays de Canaan. Les pluies y sont suffisamment abondantes et les points d’eau nombreux. Puis elles se rendent en Egypte. Vers 1200 av., elles se sédentarisent au pays de Canaan.
Deux petits royaumes naissent :Image

  • au nord et à l’est de la Mer Morte, Israël vers 930 av., dont la capitale est Samarie,
  • à l’ouest de la Mer Morte, le royaume de Juda, vers 930 av., dont la capitale est Jérusalem.

Vers 720 av., Israël est envahi par l’Empire assyrien. Au début du VIe siècle av., le royaume de Juda est envahi par les Babyloniens. Jérusalem est détruite en 587 av. Nabuchodonosor II déporte à Babylone les élites politiques et intellectuelles, mais les autres habitants ne sont pas contraints à l’exil. L’historien Shlomo Sand montre que l’archéologie contredit la plupart des mythes bibliques (2). La Diaspora n’est pas le résultat de l’expulsion des Hébreux de Palestine mais celui du prosélytisme, de conversions, parfois forcées, au Proche-Orient, en Afrique du Nord, et en Europe du Sud : « le peuple juif » est un mythe, une invention du XIXe siècle.

Naissance du judaïsme : la bible hébraïque a été composée en plusieurs fois, du Xe siècle avant notre ère au 1er siècle de notre ère. Elle rassemble et transcrit divers récits traditionnels oraux. Le judaïsme, religion monothéiste, a évolué sous l’influence du syncrétisme oriental. Les Hébreux se distinguent des autres peuples par leur croyance en un dieu unique. En 622 av., cherchant à recouvrer son indépendance et à exploiter les difficultés de Babylone et de l’Egypte, le roi Josias [ ?av.-609 av.] fait rédiger le Deutéronome pour unifier les Hébreux. C’est un acte fondateur.

L’antijudaïsme (idéologie religieuse) précède puis nourrit l’antisémitisme (idéologie raciste) : la stricte délimitation entre ces deux notions, jusqu’alors admise, est actuellement contestée par les historiens.

Antiquité : les Egyptiens, polythéistes, manifestaient une extrême méfiance à l’égard des Hébreux et des Perses mazdéistes.
De la seconde moitié du IIe siècle avant notre ère datent « les premiers textes résolument anti-juifs que nous ait laissé la tradition gréco-romaine » (Adalberto Giovannini).
Paul de Tarse [vers 967], premier propagandiste du christianisme (ses treize lettres précèdent les évangiles), écrit dans sa première épître aux Thessaloniciens : « Ce sont ces Juifs qui ont fait mourir le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont persécutés, qui ne plaisent point à Dieu, et qui sont ennemis de tous les hommes« .

Mais, c’est surtout après l’institutionnalisation du christianisme au IVe siècle, que sont systématisées les vexations et les mesures d’exclusion, d’interdits, d’oppression des Juifs et que se forge contre eux un corpus d’inepties, de calomnies et de légendes noires :

« Lorsque, par un des plus étonnants renversements que l’histoire connaisse, l’Église chrétienne du rang de persécutée s’éleva (ou s’abaissa) au rang d’Église victorieuse et bientôt officielle, il y a de cela quelque seize cents ans, au temps de Constantin empereur, entre les années 312 et 337, du même coup, le judaïsme connut un égal renversement de situation, mais en sens inverse. Lui qui avait bénéficié jusque-là dans l’Empire d’un statut privilégié, se vit en peu de temps humilié, vilipendé, ravalé. Dès lors, par l’étroite collaboration de l’Église et de l’État (chrétien), commença de s’élaborer un système d’exclusions, d’interdictions, de vexations, lequel soumis à d’innombrables vicissitudes, atteignit son apogée à l’époque où l’Église elle-même – l’Église romaine – parvenait au faîte du pouvoir, dans la grande chrétienté du XIIIe siècle« . (Jules Isaac, Genèse de l’antisémitisme, 1956)

Entre le IIe et le VIIIe siècle, les Pères de l’Église nourrissent l’hostilité des chrétiens à l’égard des Juifs. Jean Chrysostome [vers 344-407] est l’auteur de huit homélies « Adversus Judaeos« . Le corpus anti-judaïque chrétien ressasse deux thèmes principaux :

  1. les Juifs sont collectivement déicides et la dispersion est le châtiment perpétuel de ce crime,
  2. Dieu a choisi de substituer la foi chrétienne au judaïsme. Le christianisme est « Verus Israël » (le véritable Israël), mais les Juifs ont eu le tort de n’avoir pas reconnu cette « nouvelle Alliance« .

Au Moyen-Âge, l’étude du Talmud est, le plus souvent, tolérée mais surveillée dans l’Occident chrétien – du moins jusqu’au XIIIe siècle.
En 1095, le pape Urbain II appelle à la croisade, lors du concile de Clermont. Au cri de « Dieu le veut !« , des foules de croyants se jettent sur les chemins pour aller « délivrer Jérusalem » des « infidèles« . Des pogroms précèdent leur départ à Rouen, Metz, Cologne, Mayence, Worms, etc.
Vers 1140, Pierre le Vénérable [vers 1092-1156], abbé de Cluny, rédige des écrits très violents contre les Juifs.
En novembre 1215, le canon 67 du quatrième concile du Latran interdit l’usure et restreint le prêt à intérêt ; le canon 68 impose le port d’un signe distinctif pour les Juifs et les Sarrazins ; le canon 69 les exclut des charges publiques. La rumeur prétend que les Juifs répandraient du sang humain et procéderaient à des meurtres rituels (Narbonne en 1236).
Louis IX, dit Saint-Louis [1214-1270], tente de convertir de force les Juifs au christianisme et leur impose le brûlement du Talmud entre 1242 et 1244 et le port de la rouelle en 1269.
A la fin du Moyen-âge, les persécutions s’amplifient. Au XIVe siècle, les Juifs sont accusés d’empoisonner les puits, d’avoir propagé la peste noire de 1348-1350, de profaner les hosties, etc. En 1349, les Juifs de Strasbourg sont brûlés vifs par les chrétiens. Au XVe siècle, en Espagne, 200 000 Juifs sont forcés à la conversion ou à l’exil. Etc.

A l’Epoque Moderne : à la Renaissance, en 1516, Venise impose aux Juifs de se regrouper et d’habiter dans un quartier fermé : le tout premier ghetto.
Au XVIIe siècle, en Ukraine de 1646 à 1648, plus de 100 000 Juifs sont massacrés…

Histoire contemporaine : la Révolution française émancipe les Juifs. Le 27 septembre 1791, l’Assemblée nationale Constituante leur reconnaît l’égalité des droits, l’égalité politique et juridique. Cela a un retentissement dans toute l’Europe. De ce jour, la question semblait définitivement réglée en France. Mais 91 ans plus tard…

L’antisémitisme : une idéologie raciste

L’Union Générale, petite banque lyonnaise, fondée en 1875, par des catholiques légitimistes, aspirait à devenir la grande banque catholique qui arracherait « les grandes forces du capital associé aux israélites et aux protestants« . Le comte de Chambord [1820-1883], chef des légitimistes, le pape Léon XIII [1810-1903], et de nombreux ecclésiastiques en étaient actionnaires. En 1878, la banque fit appel à l’homme d’affaires Paul Eugène Bontoux [1820-1904]. A la suite d’opérations risquées, et pour certaines délictueuses, l’Union Générale réalisa des profits colossaux. En dépit des mises en garde, la fièvre spéculative s’emballa. L’action de l’Union Générale, émise à 500 francs en 1878, atteignit 3000 francs en décembre 1881. Le 19 janvier 1882 elle s’effondra. Le 30, la banque fut déclarée en faillite, entraînant un très grand nombre de faillites industrielles. Bontoux prétendit que Rothschild était responsable du krach. L’enquête judiciaire révéla des irrégularités dans la gestion de l’Union Générale : souscriptions factices, comptes falsifiés, profits fictifs.

« La chute de l’Union Générale fut, en France, une affaire politique considérable ; les éléments conservateurs, qui s’étaient d’enthousiasme, embarqués dans la galère, accusèrent de leur échec « les juifs », « les francs-maçons », les radicaux, la République, « la gueuse » […] Toutes les contradictions et les misères qu’engendrait naturellement l’évolution du système économique de la « libre-entreprise » furent mises au compte du juif. Le délire antisémite avait trouvé là matière à se répandre et à consumer les capacités de réflexion de ceux qui en étaient saisis« . (Jean Bouvier)

Le krach de L’Union Générale, est l’élément déclencheur du réveil de de l’antisémitisme, aussi bien littéraire que populaire. Le journaliste Edouard Drumont [1844-1917] publie « La France Juive » en 1886 et fonde « La Libre Parole » en 1892. Le journaliste Jules-Napoléon Guérin [1860-1910], futur protagoniste de l’affaire du Fort Chabrol en1899, fonde la « Ligue antimaçonnique et antisémitique du Grand Occident de France » en 1897. La Croix se proclame « Le journal le plus antisémite de France« . Maurice Barrès [1862-1923], Jacques Bainville [1879-1935], Léon Daudet [1867-1942] en dégoulinent.

L’Affaire Dreyfus éclate le 13 janvier 1898. Dans « J’accuse !« , Emile Zola dénonce l’erreur judiciaire, l’absence de mobile et de preuves, les préjugés, mensonges, l’usage de faux, la duplicité et les manœuvres d’officiers supérieurs de l’Armée française et « l’odieux antisémitisme dont la grande France libérale des droits de l’homme mourra si elle n’en est pas guérie« .
C’est ce qui a fait condamner, en 1894, un innocent à la dégradation militaire et à la déportation à vie au bagne de Cayenne en Guyane. Le capitaine Alfred Dreyfus [1859-1935], officier d’état-major, était présumé coupable, parce qu’il était juif !
La France se divise aussitôt en deux camps opposés : dreyfusards, partisans de la révision du procès (dont Jean Jaurès [1859-1914]) et antidreyfusards, soutenant la hiérarchie militaire. La presse est alors majoritairement antidreyfusarde. Des manifestations antisémites se succèdent dans toute la France aux cris de « Vive l’Armée ! Mort aux Juifs !« . En 1899, la Cour de cassation invalide le jugement de 1894. Puis le Conseil de guerre de Rennes, rend un verdict grotesque : « coupable de haute trahison avec circonstances atténuantes » ! Gracié en septembre 1899, Dreyfus sera réhabilité en 1906.
C’est au cours de l’affaire Dreyfus, en 1899, que Charles Maurras [1868-1952], journaliste et écrivain réactionnaire, a fondé l’Action française, mouvement d’extrême-droite, nationaliste, monarchiste, catholique et antisémite. Sa pensée a inspiré la Révolution nationale du maréchal Pétain [1856-1951] et du régime de Vichy (juin 1940-août 1944), sa législation antisémite et la collaboration avec l’Allemagne nazie.
De nos jours, les fondateurs du Front national devenu Rassemblement national, ainsi que Ménard, Zemmour ou Marion Maréchal Le Pen, s’en réclament. Ces gens-là manifestant contre l’antisémitisme ? … Une farce cynique !
L’actualité de l’influence de Maurras ne s’arrête d’ailleurs pas là, mais c’est une autre histoire.

L’Eglise catholique avait beaucoup à se faire pardonner, outre l’antijudaïsme et autres péchés véniels, son attitude à l’égard du régime nazi : concordat de 1933 avec le régime nazi, silence de Pie XII sur le génocide juif, collaboration ouverte – notamment en France -, filières d’évasion des criminels nazis, etc.
En octobre 1965, la déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II (1962-1965) sur les relations de l’Eglise catholique avec les religions non chrétiennes, dont le judaïsme, a rompu avec la doctrine du Syllabus de 1864 et a encouragé la reconnaissance et l’estime mutuelle entre juifs et chrétiens. L’Église avait-elle vraiment changé ou s’était-elle seulement conformée aux besoins de l’ordre de Yalta ?
En 1993, le Vatican a reconnu l’Etat d’Israël…

Sionisme

Lexique : Sion est une colline au sud de la vieille ville de Jérusalem. Par métonymie, « Sion » désigne, dans la Bible hébraïque, la ville de Jérusalem et par extension le peuple juif.
Sionisme : est un mot apparu vers 1880. Il désigne un projet politique de colonisation dont le but est de créer à terme un État pour le « peuple juif« , un Etat théocratique, sur les « terres ancestrales du peuple juif« , c’est-à-dire les anciens royaumes de Juda et d’Israël.
L’antisionisme est une opinion politique opposée à la colonisation de la Palestine, favorable à la reconnaissance des droits du peuple palestinien dont le droit au retour, favorable à l’abolition de l’État théocratique sioniste prédateur, remplacé par un État laïque et démocratique.

La Palestine : durant les quatre siècles de domination ottomane, ce n’est qu’une expression géographique de 27 009 km². En 1864, l’Empire ottoman est divisé administrativement en 27 provinces (vilayet).
Le territoire de la Palestine est réparti entre la province de Beyrouth et la circonscription indépendante de Jérusalem, directement rattachée au pouvoir central. Sur une population totale de 470 000 habitants en 1882, il y a moins de 25 000 Juifs en Palestine, la plupart séfarades, habitant Jérusalem, Hébron, Gaza, Tibériade et Safed.
La population de la Palestine a plus que doublé entre 1880 et 1914. Cela a stimulé l’économie qui s’est modernisée. Dès 1869, la grande propriété foncière domine. Les capitalistes des villes côtières (principalement Libanais) investissent dans la terre. La première route carrossable est ouverte entre Jaffa et Jérusalem la même année. En 1892, ces deux villes sont reliées par une ligne de chemin de fer.

Les pogroms : l’assassinat du tsar Alexandre II, en mars 1881, par l’organisation populiste Narodnaïa Volia (La Volonté du Peuple), déchaîne une vague de pogroms dans l’Empire russe : à Elizavetgrad, puis dans 160 villes et bourgs du sud de l’Ukraine dont Kiev, en 1881, parfois avec le soutien de la police ; à Varsovie à Noël 1881, à Balta en 1882, à Rostov-sur-le Don en 1883, à Nijni-Novgorod en 1884, à Kichinev en 1903 et 1905. Le tsar Alexandre III a fait adopter des lois discriminatoires en 1882. L’Okhrana, sa police secrète, attise la haine des Juifs en fabriquant un faux historique en 1903 : Les protocoles des Sages de Sion visant à accréditer la fable d’un vaste complot juif et franc-maçon de conquête du monde.

Naissance du sionisme : 3,3 millions de Juifs fuient les pogroms. 85,4% d’entre eux s’établissent aux Etats-Unis. Une petite minorité développe le mythe du  « peuple juif » et d’un « retour des Juifs en Palestine » afin d’y créer un Etat théocratique. Le sionisme est un projet politique de colonisation ne tenant aucun compte de l’existence et des droits des Arabes établis sur leurs terres ancestrales de Palestine.
Léon Pinsker [1821-1891], fonde le mouvement « Amour de Sion » en 1881, Israël Belkind [1861-1929], le mouvement Bilou en 1882.
Théodor Herzl [1860-1904], journaliste austro-hongrois, publie L’Etat des Juifs en 1896 et fonde le mouvement sioniste au Congrès mondial de Bâle en 1897, auquel se rallient tous les groupes sionistes jusque-là épars.
En 1899, Herzl crée une banque, le Fonds pour l’implantation juive, pour l’achat de terre en Palestine. Dès 1882, le baron Edmond de Rothschild [1845-1934] achète des terres en Palestine et finance l’implantation de colonies sionistes (la première s’installe à Rishon-LeZion). Les sionistes sont ultra minoritaires parmi les Juifs de ce temps. 35 000 Juifs russes s’installent en Palestine entre 1882 et 1903 (1ère aliyah) ; 40 000 entre 1903 et 1914 (2e aliyah). Peu avant 1914, ils représentent à peine 8% de la population en Palestine.

Le Bund antisioniste : sauf exception, les Juifs aspirent à l’assimilation. L’Union Générale des Travailleurs Juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie (le Bund), fondée en octobre 1897 à Vilnius, en est l’organisation la plus représentative. Son audience est considérable parmi les ouvriers, les artisans et les intellectuels juifs. Le Bund, parti politique révolutionnaire, laïque et socialiste, revendique le droit des Juifs à fonder une nation de langue yiddish. Il s’oppose à la reconstitution de l’hébreu comme langue nationale et aux rabbins, « agents de la réaction« . Il condamne « l’émigration en Palestine, qui est une fuite en avant« . Son 4e congrès « considère le sionisme comme une réaction de la classe bourgeoise contre l’antisémitisme et la situation anormale du peuple juif. Le sionisme politique érigeant pour but la création d’un territoire pour le peuple juif ne peut prétendre résoudre la question juive, […] ni satisfaire le peuple dans son ensemble » (3). Le Bund contribue à la fondation du parti ouvrier démocrate socialiste de Russie (PODSR), à Minsk en 1898.

Le jeu trouble des puissances impérialistes

Fin octobre 1914, l’Empire ottoman entre en guerre aux côtés des puissances centrales : Allemagne, Autriche-Hongrie.

L’accord secret Sykes-Picot, signé le 16 mai 1916, par le Royaume Uni et la France, avec l’approbation de la Russie et de l’Italie, prévoit le découpage du Proche-Orient en cinq zones, au mépris des aspirations nationales arabes et des engagements pris auprès du chérif Hussein Ibn Ali [1853-1931] à qui avait été promis la création d’un Etat arabe indépendant. Le territoire de la future Palestine mandataire, fait partie de la zone d’influence britannique. L’enjeu est géostratégique : contrôler les ports d’Acre et d’Haïfa en Palestine, c’est sécuriser le canal de Suez « point nodal dans tout le système de communication de l’Empire britannique » comprenant la route des Indes, et s’assurer le contrôle des richesses pétrolières du Moyen-Orient…

La Déclaration Balfour du 2 novembre 1917 est une lettre ouverte du secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères britannique, Arthur Balfour [1848-1930], adressée au baron Lionel Walther de Rothschild [1868-1937]. Elle soutient le projet d’établissement en Palestine « d’un foyer national pour le peuple juif« . L’impérialisme britannique veut exploiter la colonisation sioniste pour ses propres intérêts, contre les masses arabes (diviser pour régner) et assurer son hégémonie dans la région au détriment de son « allié » français. La conférence de San Rémo de la Société des Nations (SDN), de 1920, entérine les accords Sykes-Picot et donne mandat provisoire au Royaume Uni sur la Palestine, confirmé en 1922. Le traité de Sèvres du 10 août 1920, organise le dépeçage de l’Empire ottoman. Sa brutalité provoque la révolte nationaliste de Mustapha Kemal [1881-1938]. L’impérialisme britannique a établi un protectorat sur l’Egypte et le Koweit. L’Irak est sous mandat et l’émirat Hachémite de Transjordanie a été créé en 1921. L’émir Abdallah 1er est aux ordres de Britanniques. Le Congrès américain approuve la Déclaration Balfour en 1922

La Palestine mandataire : pour assurer sa domination, l’impérialisme britannique instrumentalise à la fois le sionisme et les rivalités claniques et tribales arabes. Les Arabes refusent la création d’un « foyer national juif » en Palestine et revendiquent la création d’un Etat indépendant de Palestine, la fin de l’immigration juive et de l’achat de terres. Mais ils sont divisés.
Les sionistes ont créé une milice d’auto-défense en 1920 : la Haganah.
Une fraction plus droitière s’en sépare en 1931 et crée l’Irgoun Tzvaï Léhoumi, qui organise l’immigration clandestine de Juifs en Palestine, des opérations de représailles et des attentats contre des civils arabes et les forces d’occupation britanniques.
L’Agence juive, créée en 1929 est un gouvernement de fait de la population juive en Palestine.

La Révolte arabe de 1936-1939 : émeutes urbaines et affrontements sanglants se succèdent de 1920 à 1936. L’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler en Allemagne, et l’accord Haavara, signé le 25 août 1933 par les sionistes et le régime nazi, amplifient la vague d’immigration juive en Palestine. En avril 1936, un mouvement de grève générale et de boycott des produits anglais et sionistes, se transforme en insurrection. Pour la première fois, toute la Palestine se soulève. En juillet 1937, la commission Peel propose la partition de la Palestine en deux Etats distincts, l’un Juif et l’autre Arabe. Ces propositions sont rejetées. La révolte reprend. Les Britanniques soutiennent la Haganah contre les milices palestiniennes et déchainent une répression féroce. La révolte prend fin en 1939. Les Britanniques limitent l’immigration des Juifs en Palestine (3e livre blanc). En 1939, il y a 1,07 million d’Arabes et 460 000 Juifs en Palestine. Le mythe d’ « une terre sans peuple pour un peuple sans terre » ne résiste pas à l’examen des faits.

De la duplicité des dirigeants sionistes : en 1939, le gouvernement antisémite polonais, qui veut chasser tous les Juifs de Pologne, finance l’Irgoun et lui remet 5000 fusils. L’armée polonaise entraine 25 officiers de l’Irgoun aux techniques de sabotage. A l’exception de raids aériens italiens en 1940 et en juin 1941, sur le port d’Haïfa et sur Tel Aviv, la Palestine est épargnée durant la Seconde Guerre Mondiale. Montgomery [1887-1976] écarte définitivement toute menace sur la Palestine en repoussant l’Afrikakorps à El Alamein en novembre 1942. Jusqu’alors, les dirigeants sionistes, parfaitement renseignés, ont tu ou minimisé le génocide des Juifs en cours en Europe. Aucun Etat n’a ouvert ses frontières aux persécutés. Dès 1944, les Etats-Unis interdisent la délivrance de visas pour les Juifs d’Europe centrale et orientale afin de les drainer vers la Palestine.

La naissance de l’Etat d’Israël : l’histoire du sionisme, c’est celle d’une colonisation ; l’histoire de l’Etat sioniste d’Israël, c’est celle d’un nettoyage ethnique et d’un régime d’apartheid, toujours d’actualité.
La révélation de l’extermination de 6 millions de Juifs par le régime nazi, a produit un choc émotionnel dans le monde entier, aussitôt instrumentalisé par l’impérialisme et le sionisme : « par son impact psychologique et moral, la Shoah a indéniablement ouvert la voie aux objectifs sionistes en Palestine » (Catherine Nicault). Dès l’Entre-deux-guerres, les compagnies pétrolières américaines s’étaient solidement implantées au Moyen-Orient. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’impérialisme américain supplante l’impérialisme britannique. Il a besoin d’un gendarme dans cette région stratégique, c’est-à-dire d’un Etat comprador et d’une armée, capables d’interdire toute remise en cause de l’ « ordre » impérialiste. Entre 1946 et 2023, les États-Unis ont versé 260 milliards de dollars à Israël, dont la moitié au titre de l’aide militaire (Rapport du Congrès US de mars 2023). Sans cet argent, l’Etat sioniste ne serait pas viable.

Le 22 juillet 1946, l’attentat à la bombe de l’hôtel King David de Jérusalem, organisé par l’Irgoun, et dirigé contre le quartier général britannique, fait 91 morts et 46 blessés. Le gouvernement britannique renonce à son mandat sur la Palestine et informe l’ONU qu’il cessera de l’exercer en 1948. Ordre de Yalta oblige, la bureaucratie stalinienne apporte son concours au projet sioniste. Le 14 mai1947, Andreï Gromyko [1909-1989], ministre des affaires étrangères de l’URSS, se déclare « favorable à la partition« . Le 29 novembre 1947, la résolution 181 de l’ONU est approuvée. Elle prévoit la création d’un Etat juif, d’un Etat arabe et d’un territoire, englobant Jérusalem et ses environs proches, placé sous contrôle international. 55% des territoires sont attribués aux sionistes et 40% aux Arabes qui constituent pourtant les deux tiers de la population. L’Agence juive l’accepte mais pas l’Irgoun ni le Lehi. Les Arabes la rejettent. La guerre civile commence dès le lendemain. Le 14 mai 1948, David Ben Gourion [1886-1973] proclame « l’indépendance  » de l’État d’Israël. Il est aussitôt reconnu par les États-Unis et l’URSS…

La Nakba (catastrophe) : le petit village martyr de Deir Yassin en devient le symbole. Le 9 avril 1948, l’Irgoun y abat de sang-froid 250 habitants, surtout des femmes et des enfants, avec la bénédiction de sa rivale, la Haganah. 800 000 Palestiniens, brutalement expulsés, sont contraints d’abandonner leurs maisons, leurs terres ancestrales, avant le 1er juin 1948. 531 villages sont rasés. Au moment de la partition, les sionistes étaient propriétaires de 7% du territoire. En 1948, plus de la moitié des terres cultivées ont été volées avec leurs récoltes. 700 villes et villages arabes avec leurs terres, leurs maisons et dépendances, 7800 bureaux, boutiques, entrepôts, usines, ont été confisqués. Soit près de 4 milliards de livres sterling de préjudice. Une loi de 1953 légalisera le vol de ces terres. En septembre 1949, 170 000 Arabes, sous-citoyens israéliens, sont parqués dans des villes et villages sans continuité territoriale, soumis à un contrôle militaire. Près d’un million s’installent en Cisjordanie, à Gaza, en Jordanie, au Liban ou en Syrie dans des camps de réfugiés. Ils ne cesseront de revendiquer leur droit au retour. Les colons continuent d’accaparer terres et maisons, avec l’aide de Tsahal, l’armée israélienne. La Cisjordanie et Gaza sont occupés par Israël à partir de 1967. Les « accords d’Oslo » de 1993 ont aggravé la situation.

Pour la paix, la terre, la liberté ! Malgré la répression et toutes les difficultés, tous les revers, toutes les trahisons, la Révolution palestinienne est toujours debout. La barbarie, les crimes de guerre du Hamas, du 7 octobre 2023, ne peuvent justifier les bombardements intensifs qui n’ont cessé depuis, et frappent des populations civiles, ni servir d’alibi aux massacres, aux crimes de guerre de Tsahal à Gaza et en Cisjordanie, qui virent de plus en plus au génocide. En fait, la Nakba n’a jamais cessé.
« Enfant de Gaza, enfant de Palestine, c’est l’humanité qu’on assassine ! » Cessez-le-Feu immédiat !

ANNEXE

(origine des cartes utilisées voir *)

« La lutte armée du peuple palestinien n’est pas une lutte raciale ou religieuse dirigée contre les Juifs. C’est pourquoi, l’Etat futur qui sera établi en Palestine libérée de l’impérialisme sioniste sera l’Etat démocratique palestinien. Tous ceux qui le désirent pourront y vivre en paix avec les mêmes droits et les mêmes devoirs, dans le cadre des aspirations de la Nation arabe à la libération nationale et à l’unité totale »

Résolution du 8e CNP [Conseil National Palestinien], réuni au Caire du 28 février au 5 mars 1971,
citée par Alain Gresh in La Révolution palestinienne et les Juifs, Les Editions de Minuit -1970, réédité par Libertalia-2021, page 26

18 septembre 1982 : le monde découvre le massacre de Sabra et Chatila

Entre le 16 et 18 septembre 1982, en pleine guerre civile libanaise (1975-1990), les milices chrétiennes des Phalangistes libanais sont entrées dans les camps de réfugiés palestiniens de Sabra et Chatila à Beyrouth pour s’attaquer à la population. Le bilan sera lourd : au moins des centaines de civils seront tués, sous les yeux de l’armée israélienne qui occupait alors la ville. La présence de réfugiés palestiniens à Beyrouth s’inscrit dans le long conflit israélo-arabe. En 1982, l’armée israélienne a envahi le Liban dans l’espoir d’en chasser l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), dans une opération nommée « Paix en Galilée ». Au cours de l’été de cette année-là, l’OLP est contrainte de quitter le Liban. Un nouveau Président est élu dans le pays le 23 août : Bachir Gemayel, chef d’une milice chrétienne. Il est assassiné quelques jours plus tard, le 14 septembre. Pour garder l’ordre, les forces israéliennes entrent alors dans Beyrouth-Ouest, avec des Phalangistes chrétiens et des soldats des forces libanaises, proches du président assassiné. L’opération dans les camps de Sabra et Chatila avait pour objectif de retrouver les derniers combattants palestiniens présents. C’est dans ces camps qu’un terrible massacre va se produire pendant trois jours. […]

« Qui a donc massacré ces gens sans défense pendant 36 heures entre jeudi soir et samedi matin« , interpelle Christine Ockrent dans cette archive ci-dessous issue du journal de 20h du 20 septembre 1982.
« Il semble bien en effet que les hommes du commandant Haddad, inféodés depuis des années à Israël, soient à l’origine du massacre même si le commandant s’en défend », annonce-t-on.

(INA. Publié le 16.09.2022)

ISRAËL ET TERRITOIRES PALESTINIENS OCCUPÉS 2022

Les autorités israéliennes ont continué d’imposer à la population palestinienne en Israël et dans les territoires occupés un régime oppressif et discriminatoire qui constituait un système d’apartheid, crime inscrit dans le droit international. En août, les forces armées israéliennes ont lancé une offensive de trois jours dans la bande de Gaza occupée, au cours de laquelle elles ont commis de probables crimes de guerre.

Cette incursion a aggravé les conséquences du blocus israélien en vigueur depuis 15 ans, qui constituait une sanction collective illégale et fragmentait davantage encore le territoire palestinien. Les autorités israéliennes ont intensifié la répression de la liberté d’association des Palestiniens et Palestiniennes. Invoquant des attaques armées de Palestinien·ne·s contre des militaires et des colons israéliens, elles ont en outre imposé des restrictions arbitraires de la liberté de circulation ainsi que des fermetures d’établissements pouvant s’apparenter à des sanctions collectives, principalement dans le nord de la Cisjordanie. Le nombre de Palestinien·ne·s tué·e·s illégalement ou gravement blessé·e·s par les forces israéliennes lors d’attaques en Cisjordanie a augmenté. Les détentions administratives de Palestinien·ne·s ont atteint leur niveau le plus élevé depuis 14 ans ; la pratique de la torture et d’autres formes de mauvais traitements s’est poursuivie. Les autorités ont démoli le village d’Al Araqib, dans le Néguev/Naqab, pour la 211e fois. Trente-cinq autres villes bédouines palestiniennes en Israël n’étaient toujours pas reconnues officiellement et leurs habitant·e·s risquaient à tout moment un transfert forcé. Des milliers de personnes attendaient que leur demande d’asile soit traitée par les autorités, qui leur imposaient dans l’intervalle des restrictions de leur droit de travailler.

https://www.amnesty.org/fr/location/middle-east-and-north-africa/israel-and-occupied-palestinian-territories/report-israel-and-occupied-palestinian-territories

 

(*)Origine des carte utilisées : Carte n°1 : merci à World History Encyclopedia | Détails de la licence Créateur : Richardprins | Crédits : Richardprins / World History Encyclopedia Droits d’auteur : Richardprins – GNU FDL – Permission is granted to copy, distribute and/or modify this document under the terms of the GNU Free Documentation License.
Carte N° 2 : merci à la revue « L’Histoire » Source : Israël : évolution des frontières du partage de l’ONU aux accords d’Oslo 1947 1993
Cartes N° 3 ; 4 ; 5 ; 6 : merci au « Monde Diplomatique » cartes publiées dans édition « Manière de voir »  Février- Mars 2018  » Palestine. Un peuple, une colonisation »

 

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Notes
  1. tout au long de ce ce texte, « av. » est utilisé pour « av. JC »[]
  2. Le récit biblique n’est pas un texte historique. La plupart des faits relatés et des personnages cités n’ont pas d’historicité attestée. Il n’existe, par exemple, aucune trace historique ou archéologique de l’Exode. Moïse n’est cité dans aucune source égyptienne.[]
  3. Cité par Henri Minczeles, Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif, Denoël, 1999, p. 68[]
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4 commentaires

Merci pour cet article très éclairant

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Merci Martine on le fait sur les réseaux

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