A qui appartient le « Théâtre + Cinéma » de Narbonne ?

Le « Théâtre + cinéma » de Narbonne, scène nationale (photo HR)

Narbonne à la chance d’abriter dans ses murs un lieu de spectacle, le Théâtre + Cinéma du Grand Narbonne qui bénéficie du label de « scène nationale ».

Caractéristiques générales des scènes nationales

Il existe actuellement 76 scènes nationales en France (métropole et outre mer), situées principalement dans des villes moyennes.
Le label « scène nationale » implique d’assurer des missions définies par le Ministère de la Culture :

  • Etablir et proposer à la population une programmation pluridisciplinaire qui reflète les grandes tendances de la production actuelle, tant pour le spectacle vivant que pour le cinéma, les arts visuels, etc.
  • Faciliter le travail de recherche et de création des artistes,
  • Stimuler, animer et servir de référence à la création artistique sur le territoire environnant, en tenant compte des caractéristiques particulières de chaque territoire et des diverses populations qui le composent.

Les scènes nationales sont financées sur la base d’une convention pluriannuelle d’objectifs qui mobilise les concours financiers des collectivités locales en moyenne autour de 50 %, de l’État à environ 25 % ; s’y ajoutent des financements de la Communauté Européenne et autres pour environ 12 %, le reste étant couvert par environ 23 % de recettes propres.

Les scènes nationales sont généralement gérées par des associations loi 1901. Ce statut associatif leur donne une grande autonomie décisionnelle, voulue par le législateur.
Le conseil d’administration est composé d’une majorité de membres de droit représentant l’État et les Collectivités locales, le reste des membres du CA étant constitué de représentants d’usagers de la scène nationale : spectateurs, créateurs, etc…. C’est le conseil d’administration qui choisit la directrice ou le directeur de la scène nationale, lequel a la responsabilité de la programmation et aussi de la gestion de l’équipement.

La situation particulière du Théâtre + Cinéma de Narbonne

En 2016, la situation financière du Théâtre + Cinéma de Narbonne était critique : la structure avait accumulé 726 000 € de dettes en 10 ans ; de plus, la programmation des derniers exercices ne semblait plus en cohérence avec les objectifs fixés par le ministère de la culture.
Une directrice, Madame Marion Fouilland-Bousquet, fut embauchée par le conseil d’administration de l’association de gestion « Théâtre + Cinéma ». Un nouveau contrat pluriannuel d’objectif lui assignait de résorber le déficit, mais aussi de renouveler la programmation en conformité avec les missions définies par le Ministère de la Culture.

Au bout de 4 ans d’exercice alors que, suite aux élections municipales de 2020, le maire de Narbonne est devenu président de la communauté d’agglomération, celui-ci a demandé à l’administration de tutelle,  un rapport d’inspection de la mission d’expertise du ministère de la Culture sur l’action de la directrice.
Ce rapport a validé l‘action de la directrice et conclu à une réalisation satisfaisante des objectifs fixés. Les représentants du Conseil Régional et du Conseil Départemental, ainsi que les représentants des adhérents et adhérentes de l’association « Théâtre + Cinéma » ont validé ce rapport,  qui ne convient cependant pas au Grand Narbonne. Les griefs des représentants de cette collectivité semblent assez confus et peu étayés et ne correspondent pas aux conclusions du rapport d’inspection.

Par ailleurs Didier Mouly, maire de Narbonne, président de l’agglomération et premier financeur de cette scène nationale, souhaiterait créer un EPCC (Établissement Public de  Coopération Culturelle) qui gèrerait la structure en lieu et place de l’association actuelle. Mais selon le rapport d’inspection, le bénéfice d’une telle modification n’est pas démontré.

Cette transformation d’un statut d’association gestionnaire de type 1901 à celui d’EPCC pose question :

  • que deviennent les représentants des adhérents et adhérentes de l’association « Théâtre + Cinéma » qui confèrent un caractère démocratique à la gestion actuelle ?
  • dans un projet précédent, le maire Mouly souhaitait mutualiser la gestion du « Théâtre + Cinéma » avec celle de la salle multimodale dont l’équilibre financier n’a jamais été trouvé : dans quelle mesure un EPCC ne serait-il pas l’occasion de prendre à l’un pour tenter de sauver l’autre ?
  • le « Théâtre + Cinéma » et la salle multimodale ne correspondent pas nécessairement au même public, il est bon et démocratique de respecter cette diversité, même si une partie du public ne représente pas un potentiel électoral favorable…

Malgré l’opposition d’une majorité des membres du CA, malgré le rapport d’inspection du ministère de la Culture, le « fait du Prince » semble l’emporter, au risque d’inféoder un équipement public au service d’intérêts particuliers. Face à cela, le Clairon à souhaité publier in extenso le compte rendu des représentants des adhérents et adhérentes de l’association « Théâtre + Cinéma », membres de ce même CA.

La rédaction du Clairon

 

Le compte rendu des représentants des adhérents et adhérentes de l’association    «Théâtre + Cinéma»

Aux adhérents et adhérentes de l’association « Théâtre + Cinéma »

Vous nous avez élus pour être vos représentants au sein du Conseil d’Administration de l’association de gestion de « Théâtre+Cinéma ». À ce titre il nous a semblé naturel qu’au delà des comptes rendus statutaires officiels, nous puissions vous rendre compte régulièrement des rencontres auxquelles nous sommes conviés dans le cadre de ce
mandat. Cette information nous semble d’autant plus importante aujourd’hui que notre association traverse une crise qui a conduit trois de ces responsables à présenter leur démission (la première vice-présidente, la secrétaire, et la vice-trésorière).

Comme la presse s’en est fait l’écho, nous avons participé vendredi 12 mars à un Conseil d’Administration extraordinaire de l’association, celui-ci avait été précédé en février par une rencontre préparatoire à laquelle nous avait convié le bureau.
À l’occasion de ce CA nous avons pu prendre connaissance du rapport établi par la mission d’expertise de l’Inspection Artistique du ministère de la Culture. Cette expertise avait pour but d’évaluer le travail de redressement aussi bien financier que culturel confié en 2016 à la nouvelle directrice, Madame Fouilland-Bousquet. Rappelons pour mémoire qu’un changement de direction avait été rendu nécessaire suite à une série de carences révélées notamment en 2011 par un précédent rapport d’expertise ministériel. Cet ancien rapport soulignait entre autres : de graves manquements dans la gestion du personnel et de l’ensemble des ressources humaines et des manques préoccupants du niveau culturel et artistique qu’un tel lieu se devait d’offrir à la population. S’il notait une fréquentation importante, il en attribuait principalement la cause à des choix de programmation favorisant une politique de remplissage des salles sans véritable exigence artistique. Il concluait en notant un véritable décrochage par rapport aux attendus du cahier des missions des Scènes Nationales en matière de programmation, de soutien à la création, d’élargissement des publics et de projection territoriale.

Nous pensions donc que la totalité des membres du CA saluerait comme il se devait les conclusions du rapport plus qu’élogieux de 2021. Outre le fait que ce rapport confirmait une résorption totale en 4 ans du déficit de plus de 720 000 € laissé par l’ancienne direction, il saluait une gestion du personnel assainie, une programmation redevenue de qualité et appréciée comme véritablement à la hauteur des enjeux d’une Scène nationale… En résumé le rapport considérait que sur l’ensemble des points fixés par la Convention Pluriannuelle d’Objectifs qu’elle avait signée, la nouvelle directrice avait rempli brillamment ses missions et que l’ensemble des points reprochés à l’ancienne équipe avait été dûment corrigé. Il soulignait bien évidemment quelques manques mais minimes – notamment sur le travail en direction de l’ensemble du territoire narbonnais – en précisant cependant qu’ils étaient liés pour l’essentiel à la difficile situation financière qu’avait dû gérer la direction ainsi qu’au peu de temps imparti depuis sa prise de fonction ; ces conditions étant bien sûr aggravées par la gestion de la pandémie qui avait singulièrement compliqué la situation de tous les espaces culturels.
Pourtant si, comme nous, la totalité des autres partenaires financiers saluait sans réserve le travail de la directrice et les promesses que portaient pour l’avenir du lieu les appréciations plus que positives de ce rapport, le Grand Narbonne, par la voix de Monsieur Mouly son Président, contestait ses conclusions et demandait au contraire le départ de la directrice.
Il confirmait par là un courrier du 28 décembre dans lequel il faisait part au Président de notre association des griefs qu’il portait à l’encontre de Madame Fouilland-Bousquet. Le président du Grand Narbonne expliquait dans ce courrier qu’il ne pouvait accepter certains propos de la directrice et qu’il considérait que « les relations entre la direction du théâtre et le Grand Narbonne ne pouvaient se poursuivre dans ces conditions ».
« C’est pourquoi » disait-il au Président de l’association « vous devez mettre en œuvre les phases de construction d’une nouvelle direction du théâtre sans attendre ».
Le Président du Grand Narbonne, maire de la ville, précisait par ailleurs au Conseil d’administration qu’il constatait une baisse de la billetterie. Réflexion qui apparemment ne tenait aucun compte des conditions financières objectives qui avaient conduit la directrice à limiter le nombre de représentations ; le taux moyen de remplissage par séance étant par contre nettement supérieur à la moyenne nationale.
Ensemble de réflexions d’autant plus paradoxales que le Président du Grand Narbonne reconnaissait parallèlement la « qualité culturelle » du travail effectué par la nouvelle direction. À la question de savoir quels étaient ces propos reprochés à la directrice, nous n’avons pu obtenir de réponse.
Comme beaucoup d’habitants de la région, nous avions eu vent par voie de presse de tensions entre le Président du Grand Narbonne et la direction du théâtre, mais nous pensions qu’il s’agissait de questions de fond et non de problèmes relationnels aussi peu étayés.
Nous avons pour notre part souligné à quel point, pour nous comme pour beaucoup d’adhérents que nous avions rencontrés, nous considérions à contrario que la directrice avait su transformer ce lieu en un espace chaleureux devenu une composante nécessaire à la qualité de vie du Narbonnais. Pour nous, la nouvelle direction avait su redresser l’image du théâtre par la qualité et la diversité des spectacles présentés et chacun avait pu noter la forte proportion de jeune public de plus en plus présente. Nous avons insisté sur « la forme de cruauté » qu’il y aurait de notre point de vue, à se séparer d’une directrice qui, en moins de 4 ans, avait su résorber la situation financière catastrophique du théâtre et redonner à ce lieu une véritable ambition et une exigence de programmation pleine de promesses pour l’avenir.
Cependant, face au caractère visiblement inéluctable de la rupture entre la direction du théâtre et son principal financeur, de plus propriétaire du bâtiment, nous n’avons pu que donner mandat au Président de l’association pour qu’il recherche avec Madame Fouilland-Bousquet une solution négociée permettant de mettre fin à sa mission. En précisant toutefois que nous insistions pour que soit trouvé un accord garant d’une poursuite sans préjudice de sa carrière. Nous avons également insisté sur le fait qu’elle devait bénéficier d’un dédommagement conséquent, à la hauteur de tout ce qu’elle avait apporté à notre Scène Nationale.
Il est évident que ce Conseil d’administration nous a laissé très inquiets quant à l’avenir du lieu, ce d’autant plus que dans un autre courrier, Monsieur Mouly nous avait fait part de sa volonté de changer le mode de gestion associative du théâtre pour le transformer en EPCC (Établissement Public de Coopération Culturelle), dispositif qui, s’il régit le fonctionnement de quelques Scènes Nationales, est loin d’en constituer la règle commune. Nous avions demandé lors de la rencontre avec le Bureau de l’association qu’en tout état de cause le statut et les exigences d’une Scène Nationale demeurent garantis.

Les adhérents élus :
Alain Berestetsky
Nathalie Crouzeix
Chérif Meslah
Joëlle Salmon

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Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

2 commentaires

LE THEATRE DE NARBONNE EN DANGER ! TOUS DERRIERE….
Mission est donnée en 2016 à Mme Fouillant-Bousquet, sa nouvelle directrice, de remettre de l’ordre et d’assainir les finances du théâtre ; elle s’y emploie vigoureusement et un rapport très favorable de l’Inspection du Ministère de la Culture vient saluer le travail accompli.
Il semblerait que le Président du Grand Narbonne en ait décidé autrement ; il souhaiterait même en changer le mode de gestion et le transformer en EPCC (Etablissement public de coopération culturelle).
Nous sommes pourtant fiers de cette scène nationale à Narbonne et de sa programmation ; partout en France en ce moment des théâtres sont occupés et la place du théâtre dans la culture réaffirmée avec force par ses militants
Ne laissons pas ce théâtre entre les mains de gens qui n’auront comme principal objectif que de remplir les salles et de multiplier les représentations pour en tirer un maximum de bénéfices
Gardons à ce théâtre ses missions de scène nationale ; son ambition d’offrir des spectacles de qualité, de toucher tous les publics et d’offrir une programmation à la hauteur d’une scène nationale
Catherine Burger
(Abonnée fidèle de ce théâtre et du cinéma)

NON A UNE PROGRAMMATION RACOLEUSE TYPE GALAS KARSENTY !!!

Plus on creuse cette histoire et on rencueille des témoignages de d’origines diverses et plus le limogeage de la directrice du Théâtre scène nationale apparaît comme la première étape d’une épreuve de force, pilotée par le Maire de Narbonne président du Grand Narbonne, dont le but serait de liquider la scène nationale. Il est actuellement le financeur principal de cet équipement, la vie du théâtre-cinéma dépend donc de lui : il ne lui reste donc qu’à trouver un prétexte. Mouly invoque des fautes qu’aurait commises la directrice : management déficient et conflictuel du personnel du théâtre, actions ne prenant pas suffisamment en compte certaines populations et les villages de l’agglo, manque de respect de sa personne par M. Fouilland Bousquet…ces accusations ne sont pas étayées lorsqu’elles ne sont pas carrément fausses. Par contre un rapport d’une mission d’inspection du ministère de la Culture, donne quitus de la gestion de la directrice : celle-ci aurait atteint les objectifs qui lui auraient été assignés. Avec sa proposition de transformer la gestion du Théâtre + cinéma qui relève actuellement d’une association 1901 en EPCC (Établissement Public de Coopération Culturelle) Mouly laiise ponter ses véritables intentions : il veut mettre en place une gestion « à sa botte ». L’intérêt de cette opération serait de pouvoir reporter une partie des financement destinés à la scène nationale vers la salle multimodale, projet calamiteux structurellement en déficit…

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