Quels rapports au travail ?

Redonnons son sens fondamental au travail, pour cela, il faut considérer : que les chômeurs travaillent, que les parents travaillent, que les retraités travaillent, que les fonctionnaires travaillent... Le travail ne se limite pas à la sphère de la production marchande, le travail est tout ce qui fait société.

(Travailleur image Free-photo de Pixaba

C’est à partir d’une question d’actualité, les retraites, sujet qui nous concerne tous, maintenant ou plus tard que j’aborderai la question du travail dans notre société.
En avril 2018, j’avais déjà abordé ce sujet dans une chronique du Clairon intitulée « La retraite mal traitée et des retraités maltraités »… en énumérant les mesures politiques prises depuis 30 ans, pour arriver à la situation actuelle.
En septembre 2018, j’ai repris ce thème dans une autre chronique intitulée « Organiser une retraite dégressive », en proposant d’autres paramètres de réflexion que ceux uniquement comptables pris en compte depuis plus de 30 ans, à savoir l’âge, le niveau de pension, le taux de cotisation, le nombre d’années cotisées etc., mais qui considéraient aussi la santé de la personne, la pénibilité du poste, l’intérêt et le sens du travail après le mitan de la vie. Pour Marcel Paul, ministre du travail en 1946 c’est le salaire d’inactivité, de survie… Idée que je reprends en considérant la vieillesse comme une forme de dégénérescence : la maladie de la vie ! Ce qui implique la possibilité de « décrocher » progressivement avec un revenu continué.
JF LAMBERT a édité un ouvrage chez L’Harmattan intitulé « Un nouveau regard sur les seniors-es » avec comme sous-titre « Une seniorescence entreprenante, active et citoyenne », soit la prise en considération des transitions de vie, d’une retraite progressive,  d’une reconnaissance du travail d’utilité sociale, environnementale, culturelle des pensionnés : https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=64590
Notre ami Jean Cordier nous a présenté une chronique en décembre 2019 avec pour titre « Une chienne de retraite » où il remet en cause fortement le projet de retraite « universelle » (?), à « points » (?).
Dans le moment présent où, selon les statistiques « officielles », le chômage baisserait pendant que la pauvreté augmente, 50% des personnes actives ne seraient plus en situation d’emploi au moment d’être pensionnés. Etrange paradoxe : on sent déjà l’embrouille…  

En fait l’explication est simple.
Cela fait depuis 30 ans que nous sommes dans la guerre des salaires, dit autrement guerre entre les revenus du capital, lesquels ont augmenté de plus de 10% en 30 ans tandis que les revenus du travail ont baissé d’autant : 230 milliards ! Une paille ! Ce qui risque de s’aggraver avec les cadeaux fiscaux (ISF, Flax-Tax, etc.) et sociaux (CICE) faits aux plus riches (entreprises comme fortunes personnelles). Le CAC 40 se porte bien… (60 milliards pour les actionnaires en 2019) Merci pour lui… Et le néolibéralisme continue à se développer sans entraves sérieuses…  
Tout cela pour rappeler constamment que des marges de manœuvre existent : on pourrait développer une autre société… pour peu que l’on en ait la volonté politique. Celle-ci irait contre la politique actuelle des néolibéraux, laquelle consiste à continuer la « guerre des salaires » (Voir ma chronique de novembre 2018), autrement dit : baisser le « coût » du travail ! Pour permettre encore et toujours au capital de prospérer avec les conséquences destructrices qui nous frappent depuis des dizaines d’années.

Nous avons compris pourquoi le discours officiel et l’action des gouvernements qui se succèdent consistent à :

  • Simplifier (comprenez baisser) les droits du travail, afin que les travailleurs se aient moins les moyens de se défendre… Et qu’ils ne viennent pas perturber le système ;
  • Faire produire dans des pays étrangers où les travailleurs ne bénéficient d’aucune protection sociale ou dans les pays européens particulièrement de l’est européen afin de tirer les salaires vers le bas ;
  • Créer des conflits entre travailleurs et immigrés, dénigrer l’action des syndicats ;
  • Faire croire qu’en payant moins de « charges » sociales, vous serez plus riches, sans en analyser les répercussions dans les systèmes sociaux (retraite, santé, etc.) ;
  • Baisser les indemnités chômage. Lesquelles coûteraient trop cher au bénéfice de personnes qui ne rechercheraient pas d’emplois ;
  • Dire que les chiffres du chômage s’améliorent pendant que le nombre de pauvres augmente (plus 400 000 en un an) ;
  • Produire du travail gratuit : stages gratuits, promouvoir le bénévolat, le volontariat ;
  • Faire prendre en charge cotisations sociales patronales par les salariés avec l’extension de la fiscalisation (CGS, CRDS). La cotisation sociale remplacée par un impôt de solidarité qui aiderait les « victimes » du travail.

Et le résultat de tout cela ne réduit pas réellement le chômage… lequel va encore croître suite à l’automatisation du travail productif et administratif qui augmente la productivité et créé moins d’emplois qu’il en détruit. 
Mais s’attaquer aux salaires directs ne suffit pas aux néolibéraux. Il faut aussi qu’ils s’attaquent aux salaires indirects… Ces « charges » sociales indirectes qui réduisent les revenus du capital… Alors on s’emploie à réduire les coûts de la Santé, malgré l’hôpital public à bout de souffle, à proposer la retraite par points proclamée « universelle » et qui permettrait de financer les conséquences de l’évolution démographique. Ils essaient de faire croire qu’elle est plus juste… mais elle met la France dans la rue !

Il me semble ici intéressant d’aller au-delà de ce débat crucial pour évoquer ce qui le fonde : comment le travail est perçu dans notre société ? Quel est son sens, son utilité. À cet égard, je soumets à votre réflexion ce texte d’É. Zola (Les Quatre Évangiles) sur le travail et la nature comme forme de vie :
« Le travail est la vie elle-même, la vie est un continuel travail des forces chimiques et mécaniques. Depuis le premier atome qui s’est mis en branle pour s’unir aux atomes voisins, la grande besogne créatrice n’a point cessé, et cette création qui continue, qui continuera toujours, est comme la tâche même de l’ éternité, l’œuvre universelle à laquelle nous venons tous apporter notre pierre. L’univers n’est-il pas un immense atelier où l’on ne chôme jamais, où les infiniment petits font chaque jour un labeur géant, où la matière agit, fabrique, enfante sans relâche, depuis les simples ferments jusqu’aux créatures les plus parfaites ? Les champs qui se couvrent de moissons travaillent, les forêts dans leur poussée lente travaillent, les fleuves ruisselant le long des vallées travaillent, les mers roulant leurs flots, d’un continent à un autre, travaillent, les mondes emportés par le rythme de la gravitation au travers de l’infini travaillent. Il n’est pas un être, pas une chose qui puisse s’immobiliser dans l’oisiveté, tout se trouve entrainé, mis à l’ouvrage, forcé de faire sa part de l’œuvre commune. Quiconque ne travaille pas disparait par là même, est rejeté́ comme inutile et gênant, doit céder la place au travailleur nécessaire, indispensable. Telle est l’unique loi de la vie, qui n’est en somme que la matière en travail, une force en perpétuelle activité, le dieu de toutes les religions, pour l’œuvre finale du bonheur dont nous portons en nous l’impérieux besoin. »       

Cette approche anthropologique du travail doit nous rester en mémoire… Cela amène à penser à ce qu’est un travailleur ? Quelqu’un qui accumule des droits dans un compte ? Droit à la formation, droit au chômage, droit à la retraite… Sans poser la question de ce que nous sommes en tant que personne et que citoyen : serions-nous étrangers à la création de valeur ? Dans cette société néolibérale, on entre de plus en plus difficilement dans le «monde du travail » où on nous dit ensuite qu’en tant qu’actifs nous serions les seuls à produire (PIB), donc à construire la société ; cela jusqu’au moment où l’on en est sorti, parfois rejeté comme les travailleurs indépendants et agricoles, les chômeurs, les retraités. Lesquels sont réputés comme ne travaillant plus ou peu ou mal et qui n’auraient donc droit qu’à un revenu équivalent à minimum de vie, disons de survie. 

 Souvent je me pose la question : ne sommes-nous pas en train de nous piéger en abordant le débat par le « petit bout de la lorgnette » ? Je veux dire en ne considérant QUE les revenus du travail dans le PIB, revenus qu’il faudrait diminuer constamment pour réduire le « coût » du travail afin de « conquérir des marchés ».
N’oublions-nous pas trop vite que les revenus du travail et revenus du capital sont tous issus du travail ? La classe gouvernante l’a bien compris : il est important d’avoir la maîtrise du travail, laquelle entraîne automatiquement la maîtrise de l’argent… A force de vouloir gagner toujours plus sans financer le social, les indispensables mesures environnementales, ou la culture et l’éducation, nous allons vers une impasse écologique, anthropologique et territoriale absolue.
Cette totale indifférence au sens du travail comme à son utilité sociale, me choque d’autant plus qu’elle me semble mortifère.  

Dans le contexte politique sociétal et environnemental qui nous préoccupe, il s’agit de libérer le travail afin qu’il ne soit plus voué à enrichir le capital, mais aussi d’orienter notre travail pour développer autrement nos sociétés et faire face aux dangers qui les menacent.  
Pour cela nous devons nous répéter constamment que travail n’est pas que production marchande ! Il crée aussi de la valeur d’usage, un ensemble d’activités et de représentations qui construisent notre société alors qu’aujourd’hui le travail aliéné les déconstruit en mettant tout le monde « sous pression ». Une forme contemporaine de l’esclavage ?  

Redonnons son sens fondamental au travail, pour cela, il faut considérer :  

  • Que les chômeurs travaillent. Donc considérer cette période comme une transition positive, propice pour se former, s’orienter, orienter autrement son projet de vie. Ici L’État, les collectivités locales devraient assurer leurs rôles d’employeurs de dernier recours au lieu de créer des exclus et des travailleurs pauvres. (Pour faire cela, pourquoi ne pas réorienter les aides du CICE ?)
  • Que les parents travaillent, et donc devraient avoir une affectation de salaire pour le travail d’éducation et de reproduction. Telle était l’idée de la loi Croizat d’août 1946 qui disait que les parents de 2 enfants ont droit à un salaire équivalent à 225 heures par mois d’un ouvrier spécialisé de la métallurgie. Ce qui pose les parents comme plus productifs que les ouvriers. Cela est inconcevable pour la classe dominante : comment quelqu’un qui ne met pas en valeur le capital peut-il avoir droit à un salaire ? Mais une telle mesure permettrait de répondre non seulement à l’invisibilisation du travail des femmes, mais aussi particulièrement de permettre une vie digne à deux millions de femmes célibataires en France !
  • Que les retraités travaillent, à minima ils produisent du lien social. Et, à ce titre, considérer le pensionné comme un travailleur qui a droit à la poursuite de son salaire, de son meilleur salaire. Lequel devrait être suffisamment digne pour vivre, mais aussi pour lui permettre d’être utile auprès des siens, de la cité en le dispenser de passer le plus clair de son temps à chercher les moyens de sa survie ! Il pourrait alors continuer un travail choisi qui lui permettrait d’avoir des rapports sociaux riches jusqu’à la fin de sa vie. La retraite n’est pas la fin du travail, c’est la fin du marché du travail ;
  • Que les fonctionnaires travaillent, ils produisent un travail pour assurer le bien commun.

Aujourd’hui, il faut nous dire que c’est le travail humain qui est la source de toute richesse. Pour changer la société, il faut changer « le travail » et inversement.

Il ne s’agit pas de fuir le travail productif, mais d’en prendre le contrôle par les travailleurs… c’est-à-dire :  

  • Transformer les petites et moyennes entreprises productives en coopératives, et les associations employeuses en SCIC (Société Coopératives d’Intérêts Collectifs). Aujourd’hui, reconnaissons que c’est un échec : 53 850 salariéspour un chiffre d’affaires cumulé de 4,6 milliards d’euros en 2016 pour environ 15 millions de salariés dans l’industrie privée ;
  • Prendre le pouvoir dans les Conseils d’Administration des grandes entreprises comme en Allemagne où ils peuvent être majoritaires ;
  • Resocialiser les organismes paritaires, comme la Sécu, Pôle emploi, l’Hôpital, mais aussi les institutions en redonnant ainsi vie à la démocratie sociale à l’intérieur par la participation des syndicats et collectifs aux diverses décisions.

Tout cela représente un choc culturel important mais absolument indispensable à la survie de nos sociétés.
Construire un nouveau projet sociétal « pour et avec » et pas « contre » comme on le voit souvent aujourd’hui. Alors, non seulement nous partagerons mieux les revenus du travail, mais nous trouverons aussi les justes moyens pour réorienter nos activités vers les besoins réels de notre société, à savoir besoins sociaux, écologiques et culturels.
C’est là une ambition énorme… Mais c’est en allant dans cette direction que nous sortirons de l’engluement dans lequel le néolibéralisme nous a jusqu’ici piégés.

Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 13 février 2020

 

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