Attention embuscade : vers un télétravail imposé ?

Chers tous et toutes, chers télétravailleurs et télétravailleuses, je me désole de savoir que pas mal d’entre vous sont en train de s’abîmer les yeux et le corps, pris au piège d’une pression aggravée et d’une organisation qui menace fort de se généraliser après la « crise ». Le pays est en train de prouver que bon nombre d’activités peuvent tourner avec 80% de leurs effectifs à domicile : le modèle managérial qui guette, embusqué derrière le virus, pourrait être tout bonnement effrayant…

Télétravailleuse (Photo Colin Reys)

 

Le confinement actuel, s’il nous a plongés dans le noir sur bien des points, a le mérite de faire la lumière sur certaines embuscades à venir. Parmi celles-ci, la généralisation, dans certains secteurs, du télétravail à domicile non choisi et à temps complet. Certes les pénibles conditions actuelles du travail à domicile sont liées aux circonstances et à l’impréparation (notamment du secteur public), mais elles fournissent matière à réflexion si d’aventure le dispositif législatif actuel de télétravail choisi et partiel (Loi du 15 septembre 2017 sur le renforcement du dialogue social et ses décrets d’application) venait à déraper…..

Vigilance, vigilance, vigilance !

En embuscade, en tous cas, les « cost-killers » qui voient soudain arriver en masse, servies sur un plateau, les évolutions auxquelles ils travaillent depuis plusieurs années. Economies substantielles à réaliser au détriment des salariés…

En embuscade, donc, le transfert de certaines charges de l’employeur au salarié. A commencer par les locaux, leur financement, leur entretien, leur consommation en énergie, leur équipement. Qui se soucie de savoir si le salarié dispose de la superficie, de la tranquillité, du confort, des installations électriques et connectiques nécessaires ? Les textes actuels prévoient que les employeurs peuvent, par le biais de chartes dûment négociées, mais de façon non obligatoire, prendre en charge tout ou partie des branchements, voire du matériel et mobilier nécessaires (quid des fournitures de bureau et de l’électricité ?). Tout reste sans doute à analyser, construire et négocier pour éviter un transfert « voyou ».

En embuscade aussi, et corollaire du télétravail, la déshumanisation, pour ceux qui continueront à « venir ou passer au bureau », des lieux de travail collectifs. Il suffit d’un rendez-vous, dans certains immeubles de la Défense, pour mesurer ce que les bureaux dits « nomades » (ou flex-offices !) représentent en matière d’inconfort, d’anonymat, de négation de l’individu. Au nom d’une prétendue « logique collaborative » et surtout d’une « optimisation des surfaces », un nombre croissant de salariés se voit désormais obligé de chercher un poste de travail libre dans des espaces impersonnels, bruyants et sursaturés de champs électromagnétiques (incluant espaces détente, cafetaria, terrasse…). Les règles d’usage des différents types de lieux (zones partagées, « bulles d’intimité (!) », salles de réunion), quand elles sont correctement établies, sont loin d’être toujours respectées. Depuis vingt ans, les employeurs tâtonnent pour tenter d’atténuer le stress ainsi généré….

En embuscade, peut-être, les difficultés de reconnaissance des maladies professionnelles et autres « troubles » musculo-squelettiques » qui ne manquent pas si l’espace est trop contraint, la durée de travail sur écran déraisonnable, la pression forte et multiforme… Qui atteste du lien direct entre les problèmes de santé et les conditions de travail (manque d’espace et d’ergonomie, stress de gestion des priorités), qui établit les responsabilités quant à l’étagère mal fixée qui tombe soudain du mur ?…Un(e) ergonome rémunéré(e) par votre employeur visitant votre domicile privé ?

En embuscade pour certains, la souffrance psychologique et sociale liée au sentiment d’isolement, de perte de lien, de n’être plus qu’un numéro, voire de déclassement ou d’inutilité (quid des compétences relationnelles ?). Certes les transports, cantines ou cafés-restaurants sont des temps qui fatiguent et coûtent, mais ils peuvent aussi entretenir le sentiment de participer à un ensemble qui vit, au-delà du cercle familial ou de quartier.

En embuscade sans doute, le rétrécissement de l’horizon de sa propre réflexion et production professionnelles. Devoir réinventer les stimuli extérieurs (autres que des injonctions électroniques), bâtir et obtenir un vrai parcours de formation professionnelle, trouver comment solliciter des regards autres et rencontrer la contradiction…

En embuscade pour beaucoup, la perte de cette dimension informelle (café du matin, espaces de pause, déjeuners, rencontres inopinées, échanges imprévus « Ah, au fait… ») qui contribue si fortement à forger du collectif, à confronter les idées, à enrichir l’information de chacun, y compris dans des domaines que sa hiérarchie ne juge pas utiles de lui faire connaître. Règle-t-on tout par voie de téléphone, mail ou sms ? Combien de temps faudra-t-il pour construire en mode isolé numérique une nouvelle convivialité informelle, mais sans les corps, sans les regards et sans cette énergie indéfinissable qui transite entre les humains ?

En embuscade à coup sûr, la poursuite du travail de sape des collectifs de travail, de l’action syndicale et des solidarités professionnelles, sans qu’il soit besoin d’insister sur ce point…..

En embuscade assurément, le mirage d’une prétendue liberté et autonomie du salarié. Malgré l’affirmation juridique du droit à la déconnexion (art. L2242-8 du Code du travail), le contrôle numérique de l’activité de chacun est largement en route et l’expérience montre que les règles de limitation des temps de travail, du flux des sollicitations, sont quotidiennement bafouées. Les courriels, dont la brutalité croît depuis 10 ans (dispense de salutations, formules de politesse, remerciements…), « tombent » à toute heure. Les réunions dématérialisées, même quand la technique est à la hauteur, s’avèrent épuisantes, et les nouveaux usages (méthodes de conduite de réunion, fixation concertée de plages fixes communes…) ont rarement été vraiment élaborés. Enfin, les études le montrent, qui dit télétravail à domicile dit empiètement inévitable de la vie professionnelle sur la vie familiale, allongement des heures travaillées, brouillage des frontières, complication de la vie familiale et du partage de l’espace privé.

En embuscade enfin, la mise en évidence criante et toujours plus révoltante (cf le confinement) des inégalités face aux nouvelles contraintes imposées : capacité de chacun à se ménager un espace suffisant et isolé, à s’organiser et s’autodiscipliner, à trouver une réelle autonomie technique, à résister aux pressions contraires et simultanées de sa famille et de son employeur…

A ce jour environ un cinquième des salariés travaillant dans des bureaux pratique le télétravail choisi et à temps partiel. De nombreux cadres et des mères de famille y trouvent un aménagement bienvenu de leurs contraintes respectives. Selon le site travail-emploi.gouv.fr, 61% des français aspireraient au télétravail. Mais quel télétravail ? Si cette option devenait imposée et/ou à temps plein, tout serait à reprendre et à mettre au point en matière d’analyses des coûts cachés, de support technique, de règles de respect du salarié (horaires, mails, réunions, etc).

Pour ceux, souvent les plus anciens, qui n’ont connu que le bureau traditionnel et ses composantes « affectives » (personnalisation, confort, intimité, voire statut), le changement, donc le deuil, pourrait être violent. Pour de jeunes diplômés, qui souvent ont appris à se construire des réseaux numériques de convivialité immédiate, et pour certains cadres, la formule s’est déjà avérée bénéfique.

Pour la majorité, le choix reviendrait alors soit à vivre en ville dans des espaces qui font du télétravail un épuisement, soit à s’éloigner des centres urbains pour rendre l’option vivable, voire s’installer au vert. Certains jeunes font d’ores et déjà, délibérément et politiquement, ce choix. Changement de paradigme ?? Comment assurer qu’il se fasse au bénéfice de la qualité de vie et de l’épanouissement professionnel de chacun ?

Pour tous, la possibilité d’un télétravail à domicile supportable sera fonction des conditions et capacités financières, sociales, culturelles, techniques, psychologiques, relationnelles, familiales, de chacun.

Vigilance, vigilance, vigilance !

En attendant, et tout de suite maintenant, prenez soin de vos yeux (et de vos corps) plusieurs fois par jour. C’est dans ce but que je vous propose la fiche Autosoin des yeux, sélectionnant quelques astuces simples issues de trois techniques voisines.

Catherine Schmitt pour le Clairon de l’Atax le 21/04/2020

 

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Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

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