Les Robin.e.s : une autre façon de représenter les électeurs

Nous vivons une crise de la représentation : la participation des citoyens aux différentes élections ne cesse de baisser. Le peuple souverain renoncerait-il à l’être ? Quelle est la légitimité de représentants du peuple ou de gouvernants élus par une petite minorité ? Comment leur gouvernance peut-elle être efficace ? Pourtant nos politiques « établis » ne semblent pas vouloir changer le fonctionnement de notre système de représentation et pensent pouvoir continuer à gouverner « comme d’habitude ».
Mais voilà que lors des dernières élections municipales, l’ordre habituel des choses a été bouleversé ici et là par l’émergence de nouveaux élus qui semblent  à la fois soucieux d’un fonctionnement plus démocratique et porteurs de projets plus en phase avec les préoccupations des habitants.
A Narbonne, la percée inattendue de la liste des Robin.e.s, témoigne de ce souhait de faire de la politique autrement. Le « Clairon » a rencontré ses 3 représentants élus : voici le résumé de nos échanges.

Les 3 élus des Robin.e.s, de droite à gauche Virginie Birocheau, Viviane Thivent, Yann Rudent (photo HR)

Le contexte

Narbonne, le 15 mars 2020,  au 1er tour des municipales, 9 listes se présentent au choix  des électeurs. A la surprise générale, la liste « écolo » des Robin.e.s arrive en 4ème position et recueille 10,54 % des suffrages.
Qui sont les Robin.e.s ?  C’est une équipe de citoyens mobilisés par les questions écologiques et de démocratie locale. Ils bénéficient du soutien d’EELV. Cette équipe s’est constituée très récemment puisque la décision de faire une liste a été prise le 31 décembre 2019 et que son nom date du 3 janvier 2020 !
Compte tenu de leur résultat au 1er tour les Robin.e.s ont été l’’objet de convoitises et invités à fusionner avec une liste « divers gauche » dans des conditions peu acceptables.
Les Robin.e.s ont alors décidé, de maintenir leur candidature en solo pour le second tour.
A l’issue de ce second tour, le 28 juin 2020, la liste des Robin.e.s a renforcé sa position en obtenant 13,12 % des suffrages dans des conditions de participation analogues au premier tour. Ce résultat leur permet d’avoir 3 représentants au conseil municipal de Narbonne dont 2 délégués au conseil d’agglomération.

Les circonstances du succès des Robin.e.s

Le pari était de taille et le handicap important, puisque cette liste a été constituée très tardivement et qu’elle disposait de très peu de moyens, sinon de l’enthousiasme de citoyens qui ont « bossé comme des fous ». L’idée au départ était de montrer qu’on pouvait faire de la politique autrement et l’objectif était moins de décrocher des sièges au conseil municipal de Narbonne, que d’infléchir cette campagne vers des problématiques écologiques, qui semblaient jusqu’alors ignorées ou minimisées par les autres candidats.

Financement de la campagne : l’argent ne fait pas tout, bien au contraire
Au final grâce au travail intense des équipes engagées, à une utilisation judicieuse des réseaux sociaux, mais aussi par des actions de terrain originales, les dépenses de campagne des Robin.e.s se sont limitées à 2.500 €, alors qu’on estime généralement les frais de campagne de ce type d’élection entre 30.000 et 50.000 € par tour ! Dès le départ l’idée des Robin.e.s était de dépenser le moins possible et d’économiser ainsi les deniers publics, car en définitive ce sont bien des fonds publics qui remboursent les frais de campagne,  pour les listes ayant obtenu plus de 5 % .
Pour les Robin.e.s  le financement actuel des frais de campagne pose question : est-il vraiment utile de dépenser des sommes aussi importantes ? Les Robin.e.s ont obtenu les suffrages évoqués ci-dessus en dépensant 2500 € : leur campagne s’est surtout faite en rencontrant les gens sur le terrain ou sur les réseaux sociaux. Est-ce que cela a du sens d’organiser de grandes réunions formelles où le public a des possibilités d’expression réduites et d’inonder la ville entière de tracts ou d’affiches ? N’y a-t’il pas des moyens plus efficients d’informer et de débattre?
L’autre problème est celui de la sélection par l’argent. Les frais de campagne sont endossés par la tête de liste qui s’endette, mais tout le monde n’a pas la capacité de s’endetter et d’attirer des soutiens financiers, ce qui écarte certaines candidatures… Sans compter que les candidats soutenus par les partis dominants, sont non seulement avantagés par le système de financement actuel, où les donateurs aisés peuvent récupérer une partie de leurs dons (par des déductions fiscales significatives, ce qui est moins intéressant pour de petits contributeurs), mais aussi par le système médiatique « sensible » aux intérêts des grands annonceurs privés ou publics…
En définitive on n’est pas dans un système égalitaire en matière de représentation des citoyens, dans la mesure où s’opère une sélection par l’argent et où ceux qui sont élus peuvent, in fine, se sentir plus solidaires de ceux qui les ont fait élire que de leurs électeurs…
On constate que malgré les frais importants mobilisés par certaines campagnes, l’abstention ne cesse de croître, même pour les élections municipales : les politiques touchent de moins en moins les citoyens qui n’ont plus confiance en eux. Face à cette crise de la représentation et au dégout qu’inspirent certaines pratiques des politiciens « aux affaires », les participant.e.s à la liste des Robin.e.s ont choisi de ne pas céder à la tentation de l’abstention, mais de réagir et de se battre en réinvestissant le camp des politiques, pour défendre leurs idées et projets. C’est ce message qu’ils ont essayé et essayent de faire passer aux abstentionnistes, pour qu’ils réinvestissent dans la politique…

L’engagement des Robin.e.s aux côtés des Narbonnais a favorisé la mobiliation de leur électorat
Au départ les Robin.e.s ont bénéficié du travail effectué pendant plusieurs années par l’association « Touche pas à mon parc », qui s’opposait à la suppression d’un parc fréquenté par de nombreuses familles, au profit de la construction d’une salle de spectacle surdimensionnée. Les membres de cette association, qui avait reçu un accueil favorable d’un grande partie de la population, parce que défendant celle-ci dans des aspects concrets de sa vie quotidienne, ont apporté avec eux cette image positive aux Robin.e.s  dont ils ont constitué le noyau fondateur. Par la suite, des ateliers ont permis à des personnes très diverses, mais jusqu’alors peu écoutées, d’exprimer leurs problèmes et souhaits et même, pour certains, de concrétiser leurs réflexions en se joignant aux équipes de soutien à la liste. L’impression des 3 élus des Robin.e.s est que la croissance rapide de leurs sympathisants provient du fait qu’ils ont su reprendre et défendre des idées et des aspirations qui étaient dans l’air au sein de l’opinion, mais jusqu’alors peu évoquées  par leurs adversaires. Beaucoup de gens en ont assez de voir que leurs élus ne prennent pas en compte ce qui les préoccupe : l’urgence climatique et la solidarité,  mais servent des intérêts qui ne sont pas les leurs. En fait beaucoup de gens étaient prêts à s’engager derrière des candidats porteurs de leurs idées.
Un autre facteur a favorisé le développement de l’audience des Robin.e.s au sein de la population narbonnaise : la plupart des membres de la liste étaient engagés dans des associations. Cette immersion dans la société civile a permis de relayer les propositions et actions et de constituer rapidement un réseau de soutien.

Les perspectives d’action des Robines

Les 3 nouveaux élus considèrent avec réalisme leur succès aux municipales  et restent conscients de limites de leurs capacités et de leurs possibilités d’action. Ils souhaitent s’engager dans une démarché réaliste, pragmatique et ouverte, en se basant sur un principe celui de « zéro artificialisation nette » qui vise à freiner l’étalement urbain et à repenser  l’aménagement du territoire de la Narbonnaise  pour l’adapter au changement climatique.
D’ores et déjà ils se fixent 3 priorités :

  • Le développement d’un plan mobilité efficace et cohérent sur toute l’agglomération
  • La création d’un observatoire environnemental et sanitaire pour mieux gérer les risques liés à l’industrie, à l’agriculture ou au transport
  • le développement d’une économie résolument verte et locale

Il s’agit tout d’abord de constituer une association pour aider les élus à retisser un lien entre élus et citoyens. Dans un premier temps il s’agira d’informer les Narbonnais, de façon claire et transparente, du fonctionnement municipal. Leur position de membres du conseil municipal et leur participation à diverses commissions ainsi qu’au Comité de surveillance écologique,  leur permettront d’accéder à des informations dont ils ne disposaient pas jusqu’à présent. Ils pourront être informés sur les projets suffisamment en amont, pour être en mesure,le cas échéant, de proposer des modifications, alors que le public n’est en général informé qu’à postériori, lorsque les projets sont bouclés.
Pour autant il n’y aura pas d’opposition systématique et stérile à l’action menée par l’exécutif municipal, mais lorsqu’il y aura opposition de la part des Robin.e.s, celle-ci sera toujours argumentée et complétée par des contre-propositions. Cela est d’autant plus possible, que les équipes qui les soutiennent disposent des compétences nécessaires à l’analyse et au suivi des projets dans les divers domaines qui touchent à la vie communale.
Par la suite il s’agira de mener ou de soutenir des projets concrets dans les différents quartiers de Narbonne  qui « iront dans le bon, sens, d’un point de vue social et écologique ».

Tout cela implique un travail de fond et de longue haleine en lien avec la population
Il faut permettre aux gens de refaire de la politique, c’est-à-dire de s’investir activement dans le fonctionnement de leur ville, de réfléchir et de proposer des idées pour son avenir. S’investir politiquement, cela va bien plus loin que de déposer un bulletin de vote tous les 6 ans. Trop de gens se désintéressent de cela par déception où ignorance. Un travail important et complexe d’information et d’explication reste à faire pour remobiliser le public  et renverser sa tendance à démissionner de ses responsabilités citoyennes : il y a actuellement un manque au niveau de l’éducation populaire où l’éducation politique devrait être prise en compte.

Ne détenant pas le pouvoir municipal, les Robin.e.s s’emploieront cependant à faire « bouger les lignes«  dans les limites du possible, mais leur souhait serait qu’en fin de mandat, ils aient contribué à ce que plus de Narbonnais se mêlent de politique et s’investissent dans les affaires de la Cité. D’ores et déjà, leur campagne électorale et leur élection ont contribué à ce que la question écologique, jusque là ignorée ou minimisée par la classe politique narbonnaise, acquière une place désormais incontournable.

Propos recueillis et résumés par Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 19/07/2020

 

 

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