Covid 19 : youpi on retourne au 19ème siècle !

L’individu, accusé dans ses pratiques privées de « relâchement », est réduit par les mesures "anti Covid" dans ses possibilités de « faire société ». Seul lui semble reconnu, par l’État-Macron, le rôle de producteur au service de l’économie marchande.

Pendant la Covid 19 les affaires continuent (Image par Tumisu de Pixabay 69)

« Plus rien ne sera comme avant », vieille rengaine Macroniste (1)

Pendant la première crise de la COVID 19, lors de la période de confinement, alors qu’il n’y avait aucune certitude sur la manière de combattre le virus, il nous avait semblé possible que la désorganisation de notre société par cette pandémie était telle, qu’elle allait remettre en question l’ordre néolibéral qui imposait le primat de l’économie marchande sur le politique ?  

Il y avait de quoi le croire ou du moins l’espérer.
D’une part, sur le terrain, la désagrégation du système de santé public, organisée par nos gouvernements successifs, était compensée par l’extraordinaire effort des personnels de santé, particulièrement ceux de l’hôpital public, jusque là déconsidérés, qui faisaient la démonstration implacable de leur efficacité et de leur abnégation.
D’autre part, les principes de base de la doxa néolibérale étaient soudain passés sous silence, voire démentis par les circonstances : plus question de parler de la règle des 3% de déficit budgétaire, tandis que l’augmentation de la dépense publique pour faire face aux conséquences économiques et sociales de la pandémie n’a pas engendré d’inflation ou fait bouger les taux d’intérêt négatifs et la dette n’était plus l’horreur absolue pesant sur notre descendance, mais une situation négociable et modulable !
Sur les cimes élyséennes, notre président « premier de cordée », qui ne rêvait que de « start-up nation » avait dû ravaler sa condescendance envers tous ces petits métiers qui s’étaient portés en première ligne pour combattre la pandémie et renier sa formule « il n’y a pas d’argent magique » proférée face au personnel hospitalier en colère.
Désormais il annonçait solennellement : «Ce que révèle d’ores et déjà cette pandémie, c’est que la santé gratuite sans condition de revenu, de parcours ou de profession, notre État-providence, ne sont pas des coûts ou des charges, mais des biens précieux, des atouts indispensables quand le destin frappe ».
N’y avait-il pas là de quoi croire aux prémices d’une autre économie, domestiquée par le politique et consacrée au service de tous ?

Dès la fin du confinement il nous a fallu déchanter : le virus semblait avoir atteint une sorte d’étiage, mais rien ne semblait indiquer son éradication. Pourtant, le souci de relancer l’économie « comme avant » devint rapidement la préoccupation majeure de nos gouvernants, tandis que les réformes attendues du système de santé faisaient l’objet d’une certaine « inertie » gouvernementale.
Dès lors, il ne fut plus question que de « soutien de l’offre » ; déjà le ministre de l’économie avait proclamé la reprise de notre économie à la fin de l’été et voici que le 3 septembre, un plan de relance, habilement habillé de termes à la mode et centré sur la promotion d’une politique de l’offre, confirmait la fin de la récréation économique. En bref, pas de relance de la consommation, mais de l’argent à gogo pour les entreprises, qui pourtant ne manquaient pas d’épargne, dans l’espoir qu’elles investissent et embauchent, ce qui restaurerait la confiance des ménages, lesquels transformeraient leur épargne prudentielle en consommation ! L’État-Macron reprenait le vieux bréviaire néolibéral !

Mais voici que le virus négligé par nos gouvernants refait des siennes : rebond ou deuxième vague, les chiffres grimpent dans les statistiques.
On se retourne alors vers notre système de santé pour constater que l’inertie gouvernementale a porté ses fruits :  il n’est toujours pas en mesure de faire face à une épidémie qui empirerait, peut être même l’est-il moins que lors de la première vague, car le personnel soignant est fatigué et découragé par les promesses non tenues de l’État- Macron qui a continué à rogner les moyens de l’hôpital public (2), tout en prétendant les renforcer…
Cette fois ci plus question de brider ; voire de stopper l’économie, alors faute de mieux on invente le couvre feu (3), qui frappe d’un coup 20 millions d’habitants et dont les interdits et autorisations « à la carte » sont censés maintenir au mieux l’effort productif.
Le nez sur le guidon, entièrement concentré sur l’effort de produire, on ne regarde pas le paysage. Ainsi on sabre dans les activités culturelles, alors que le secteur culturel  est (4), créateur d’autant de valeur ajoutée que « toute la filière agricole et agroalimentaire et 7 fois plus que la filière automobile » !  Le découpage du couvre feu entre 21 h et 6 h du matin réduit le temps où  le contact social peut exister dehors du travail, tout en privilégiant des liens numériques désincarnés et générateurs d’individualisme…
Ainsi à vouloir à tout prix ménager l’économie au détriment de la santé, nos gouvernants s’acharnent à affaiblir ce qui permet de « faire société ».

Mais de quelle économie parlent-ils ?
Dans son sens premier, chez les Anciens Grecs,  l’économie était l’art d’organiser et de bien gérer sa maison, celle-ci étant entendue dans son sens le plus large, c’est à dire celui des conditions de vie.
Nous sommes aujourd’hui fort éloignés de cette définition : l’annonce du couvre feu, faite par E. Macron et peaufinée par Jean Castex, aboutissent à une canalisation des libertés vers un objectif primordial : produire en sacrifiant autant que possible le reste. Il s’agit de produire non pas les biens et services nécessaires à la lutte contre la crise du coronavirus, mais de produire des richesses et des profits qui « ruisselleront » au travers des diverses couches de la société, conformément au mantra archaïque, ressassé par tous les zélateurs du néolibéralisme.
Les statistiques de l’organisme officiel -Santé Publique France- montrent qu’au 20 septembre 2020 ce sont les « entreprises privées et publiques » (704 clusters*) et le « Milieu scolaire et universitaire » (551 clusters*), qui favoriseraient le plus la diffusion du virus, mais nos gouvernants passent outre et pointent d’un doigt menaçant les « évènements publics et prives » (311 clusters*) et le « milieu familial élargi  » (201 clusters*). C’est cette sphère des activités privées qui est mise en lumière comme source de propagation de la Covid 19, c’est elle qu’il faut contraindre, puisqu’elle parasite la production marchande, tandis qu’ «en même temps» on ferme les yeux sur les risques que prennent les travailleurs qui assurent chaque jour cette même production !
Ainsi l’individu, accusé dans ses pratiques privées de « relâchement » dans la lutte contre le virus (5), est réduit dans ses possibilités de « faire société »  par le couvre feu et les mesures qui l’accompagnent. Seul lui semble reconnu, par l’État-Macron, le rôle de producteur au service de l’économie marchande. C’est là, dans la fonction productive, que le lien social doit se faire et nulle part ailleurs.

Cette façon de considérer la place du  travail dans l’économie, fleure bon les vieilles antiennes du capitalisme marchand du 19ème siècle : drôle de futur pour la « Start up nation » !

Je termine cet éditorial 3 jours après l’assassinat terroriste d’un professeur, Samuel Paty. Une fois encore l’analyse des des circonstances qui ont abouti à cette horreur, révèle la faiblesse de services publics, mis à mal par des politiques d’austérité ineptes et dangereuses.
La République ne peut exister que portée par des services publics forts.

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 19/10/2020

 

(*) Ndlr : Le recours aux expressions et termes « américanoîdes » pour faire technique et impressionner la galerie abuse peut être certains. Pour les autres il y a un mot bien français à

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Notes:
  1. déjà invoquée lors du mouvement des gilets jaunes
  2. cf. : politique de fermeture de services et de diminution du nombre de lits ; cf. : projet de loi de financement de la sécurité sociale qui prévoit 1,5 milliards € d’économies supplémentaires
  3. Ndlr. : toujours ce langage guerrier, mais guerre contre qui, contre quoi ?
  4. selon Franck Riester ancien ministre de la Culture du gouvernement d’E. Philippe
  5. « Notre objectif est de réduire les contacts privés qui sont les contacts les plus dangereux. C’est-à-dire les moments de relâchement, où on va se retrouver avec des gens qui ne sont pas dans notre cellule familiale, des moments où on risque de s’infecter.» Emmanuel Macron le 14 octobre 2020
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