« MOI, JE… »

Il ne suffit pas d'être bon à l'école pour être un bon président

Il ne suffit pas d’être bon à l’école pour être un bon président (Image par Courtany de Pixabay)

 

Pourquoi ais-je éprouvé ce malaise en regardant les vœux d’ E. Macron pour l’année 2021 ? Bien sûr, ce genre de discours est généralement réglé au cordeau, tous les artifices langagiers et de mise en scène sont là pour créer une atmosphère de proximité, d’intimité nationale entre les Français.es téléspectateurs et le « premier » d’entre eux. Mais là, ça tombait à plat, les raccords étaient trop visibles, le discours apparaissait cousu de fils blancs. Ce qui ne fonctionnait pas, c’était cette alternance entre le « nous » et le « je« , une sorte de mouvement pendulaire.
Lorsqu’il s’agit de parler des épreuves subies par notre pays au cours de l’année 2020, épreuves dont il endosse en partie la responsabilité en tant que chef réel d’un exécutif maintes fois défaillant, E. Macron s’inclut, s’immerge, dans un « nous » fusionnel qui le ferait passer pour un simple Français parmi les autres. Dans la foulée, sur un ton paternaliste et compassé, il fait l’éloge de ceux dont les « sacrifices« ,  la bonne volonté, l’inventivité  ont permis de faire face à la situation de crise. Que de louanges ! (1). La technique est bonne, car elle lui évite de parler de ce qui, du coté de l’État, a failli.
Et puis, tout en douceur, dans le flot de compliments qui mettent en valeur cette « union sacrée des Français.ses«  E. Macron glisse l’affirmation : « Je suis sincèrement convaincu que nous avons fait les bons choix, au bon moment », comme si les mesures prises par lui et son gouvernement, dans un cadre d’exception, ainsi que la politique qu’il va poursuivre, avaient été approuvées par ce peuple qu’il qualifie d’ « uni et solidaire » !
Mais ce « nous » lénifiant et répété, qui se veut embarquer les Français.ses dans une aventure qu’ils n’ont pas vraiment choisie, ne fait qu’accentuer le contraste avec les nombreux « je » qui émaillent son discours. Il y a le « je » observateur de son temps, le « je » compassionnel, le « je » reconnaissant, le « je » réflexif, mais aussi le « je » assertif et le « je » autoritaire… (2).

Tous ces « je » ainsi employés, font habituellement partie de la panoplie langagière d’un chef autocratique. Pauvre République française : on aurait préféré entendre une autre adresse à la nation comme, par exemple, celle employée après 4 ans de barbarie, par Joe Biden dans son premier discours de Président des USA : « We people… »  en Français : « Nous le peuple… ». Ça a tout de même une autre tenue !

Une allocution présidentielle aussi empruntée, de quoi est-elle le symptôme ?

Ces vœux, où le président ne semblait pas particulièrement à l’aise et donnait l’impression d’interpréter son texte, me semblent relever d’une gêne de plus en plus perceptible au cours de son mandat. Ce qui est en question c’est la légitimité du pouvoir présidentiel.
Le système électoral actuellement en vigueur, donne au président élu un pouvoir qui relève de moins en moins de l’adhésion du peuple, d’autant plus lorsque, dans la foulée, il dispose d’une majorité à l’Assemblée Nationale qui lui doit son élection.
Ainsi E. Macron est devenu président, choisi au premier tour par 18,19 % des 47 568 693 d’électeurs inscrits et au second tour, après ce que l’on pourrait qualifier de chantage électoral, par 43,61 % des inscrits, soit moins de la moitié des électeurs potentiels. Bien sûr, le scrutin et son résultat ont été acquis dans le respect des lois en vigueur, mais est-ce suffisant pour représenter un niveau d’adhésion des Français.es compatible avec un fonctionnement démocratique ? Il semble que non, puisqu’on a vu rapidement se développer, une contestation quasi permanente, d’une ampleur inhabituelle, de l’action du président et de son gouvernement. Dès lors la question de l’assentiment du peuple se trouvait mise en lumière et E. Macron et son gouvernement ont dû déployer  différentes techniques pour conforter la légitimité présidentielle, ainsi les « Grands débats » avec les maires des différentes régions, sans toutefois atteindre le résultat escompté. Pour poursuivre la politique néolibérale qu’ils entendaient mener, il fallait qu’ils trouvent un moyen plus performant pour établir la validation populaire de leur politique : ce fut la -participation des citoyens-.

La participation des citoyens : stratagème ou évolution démocratique ?

La participation des citoyens aux processus de décision est pratiquée depuis longtemps. Lorsqu’elle est menée dans le cadre d’un projet,  sérieusement sans arrières pensées et qu’elle dispose du temps nécessaire, elle peut indéniablement constituer un facteur de réussite. Avec la Convention Citoyenne pour le Climat, on a fait de la participation citoyenne un outil, non pour contribuer à la réalisation d’un projet, mais pour définir toute une politique, ce qui devrait être, en Vème  République, l’apanage du président et de son gouvernement.
Des citoyens tirés au sort à partir d’un panel représentatif des Français.es, quoi de plus démocratique et de plus légitime ! D’emblée le Président Macron avait garanti : « la mise en œuvre des propositions de la convention citoyenne ». Fin juin 2020 le président Macron déclare recevable 146 des 150 propositions issues du travail de la commission, mais elles tardent à être reprises par le gouvernement, certaines sont tronquées, d’autres jugées trop radicales sont reportées sine die, voire ignorées.
On aboutit ainsi à un bilan contrasté, où il est difficile de faire la part entre l’utilisation politicienne de la Convention citoyenne, dans le but de revêtir certaines mesures prises par l’exécutif d’une aura de légitimité populaire et la volonté sincère de mobiliser la société civile dans la lutte contre le changement climatique. En tout cas, rien dans la politique menée actuellement par E. Macron ne laisse apparaitre la perspective d’un changement substantiel.

La 2ème vague de la Covid-19 renforce le questionnement sur la légitimité d’ E. Macron et de son exécutif.

Jusqu’à l’apparition de la pandémie, ce qui était surtout remis en cause c’était la politique menée par E. Macron et son gouvernement, dans la mesure où elle augmentait les inégalités et portait atteinte aux acquis sociaux. Mais la pandémie qui perdure fait non seulement découvrir aux Français.es, l’ampleur de la destruction du service public de santé, amorcée depuis une quarantaine d’années, mais encore que l’appareil d’État, pourtant réputé servi par des élites, connait de graves dysfonctionnements, qui menacent la sécurité et le bien être de tous. De plus, dépassés par l’ampleur de la crise, nos gouvernants essayent de la réduire en injectant massivement de l’argent public qui, jusque là, était censé ne pas exister : « il n’y a pas d’argent magique », selon la formule désormais célèbre d’ E Macron. Ainsi, en matière d’économie, les références idéologiques du Macronisme se trouvent soudain radicalement contredites par les faits.

Lorsque  la campagne de vaccination débute en janvier 2021, dans un climat de défiance alimenté par des informations contradictoires et, une fois de plus, dans une certaine désorganisation des moyens publics déployés, l’exécutif met en place le samedi 15 janvier 2021,  un Collectif citoyen sur la vaccination, pour renforcer sa crédibilité et tenter de retrouver une certaine confiance de la part de la population. Il s’agit d’un collectif de 35 citoyens tirés au sort (17 hommes et 18 femmes), censé représenter la diversité des Français. Ce collectif a pour mission de garantir la transparence de la stratégie vaccinale du gouvernement, de faire remonter les inquiétudes de la population et de formuler des recommandations à l’exécutif afin d’assurer le succès de la campagne vaccinale jusqu’à l’automne !
Qui aurait pu imaginer qu’un jour l’État aurait besoin d’une telle prothèse pour cautionner son action et faciliter sa campagne de vaccination ?!!

Si la légitimité d’ E. Macron et de sa politique pouvaient encore s’appuyer sur sa réputation d’expertise en matière de gouvernance, ses qualités intellectuelles et sur la force de travail particulières qu’on lui prêtait, celles-ci sont remises en cause à leur tour par les défaillances de cet État qu’il était censé apte à maîtriser.
Alors, plus que jamais, il s’avère nécessaire de refonder nos institutions politiques et particulièrement notre système électoral, afin de réduire cet écart entre légalité et légitimité, qui contribue à limiter les possibilités d’une gouvernance efficace et augmente le risque d’une dérive autocratique.
Hélas E. Macron vient de reporter, sine die, le projet formulé lors de sa campagne électorale, de mettre un peu de proportionnelle dans les élections législatives. C’est une petite lueur vers plus de démocratie qui s’éteint à nouveau…

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/01/2021

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Notes:
  1. « Tout flatteur vit aux dépends de celui qui l’écoute », Jean de La Fontaine
  2. « J’ai pleinement conscience… » ; « Décisions que j’ai eues à prendre » ; « Sacrifices que je vous ai demandés » ; « Je suis sincèrement convaincu » ; « J’ai ce soir une pensée » ; « J’ai aussi une pensée » ; « Je veux dire notre reconnaissance » ; « Je veux leur redire… » ; « Je l’assume… » ; « Je veux, moi vous dire… » ; « Et je vous le dis avec beaucoup de détermination… » ; « Je ne laisserai personne jouer avec la sûreté… »
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