Réflexions au lendemain du débat entre M. Le Pen et E. Macron

La politique ne peut se réduire à des techniques de gouvernance, La question du sens est primordiale. Ne pas exposer les idées qui président à l'action politique engendre le conflit.

débat moyenâgeux (Image par VStr de Pixabay)

Il y a quelque chose d’archaïque dans ces débats qui marquent le 2ème tour des présidentielles de la 5ème république. Les 2 candidats maquillés, parés d’habits et d’accessoires sélectionnés par leurs communicants, attentifs à se confiner dans des gestuelles mises au point par des coachs, s’appliquent à faire tout ce qui les fera paraître sympathiques, détendus, bienveillants, accessibles, sérieux, compétents, déterminés, pondérés, disponibles, etc. Lestés de toutes sortes de recommandations, ils semblent jouer une version moderne et lourdingue des tournois d’Ivanhoé, où le carcan des consignes les empêtre autant que des armures et des cotes de maille.

Comme pour les tournois le duel est bien réglé : il s’agir que le spectacle aboutisse au choix d’une femme ou d’un homme providentiel. En France, pays de monarchie présidentielle, il faut être providentiel sinon on est rien : étonnant pour un pays laïque !

Le duel du 20 avril n’a pas dérogé à la règle : chacun porte un coup ; l’une explique telle mesure, l’autre lui demande comment elle la finance, l’un parle licorne (tiens ça c’est un truc médiéval !) l’autre lui répond emplois sous-payés… et les coups s’enchaînent, monotones à la longue. Parfois l’un des candidats consulte des notes posées devant lui avant de porter une molle estocade. Trois heures ont ainsi passé dans l’alternance de formules générales et l’énumération de mesures techniques, jusqu’à ce que les deux adversaires se saluent courtoisement, chacun estimant manifestement avoir fait le job. Rien de neuf, aucune surprise dans leurs propos, tout avait déjà été dit avant…

Selon les chiffres de Médiamétrie, ce débat de 2ème tour est celui qui a fait le moins d’audience dans sa catégorie. Avec près de 15,6 millions de téléspectateurs, il fait presqu’1 million de moins que son prédécesseur de 2017 : c’est la fréquentation la plus faible depuis que ce débat existe. Il serait d’ailleurs intéressant de connaître le nombre de téléspectateurs qui ont fermé leur télé ou changé de chaine.

Ainsi la désaffection des Françaises et des Français envers les élections semble se poursuivre inexorablement.  A quel taux d’abstentions sera-t-il enfin considéré que le système électoral actuel ne fonctionne plus et que les institutions en place ne garantissent plus la démocratie ?

Pourtant il ne faut pas confondre désaffection des élections et désaffection de la politique :

La dimension politique des gens s’exprime ailleurs : dans les manifestations, dans les réseaux sociaux, dans toutes sortes d’initiatives solidaires. Mais en l’état actuel, elle est chaotique car malmenée par des informations douteuses, distillées par les médias de formatage ; elle est parfois violente car un grand nombre d’individus semble avoir perdu l’art du débat et oscille entre adhésion fusionnelle et hostilité à toute opinion exogène qui perturbe leur habitus. Le dissensus devient ingérable jusque dans les partis et mouvements politiques où le bon vieux temps de la synthèse et du compromis semble avoir vécu. « Le parti tu l’aimes ou tu le quittes » dit la faction au pouvoir. L’actualité est riche en transfuges et exclus politiques, de tous bords.

Ce qui peut rassembler en politique, mais ce qui a manqué chez pratiquement tous les candidats de cette présidentielle 2022, c’est l’évocation du sens de leur action, des idées qui avaient déterminé leurs choix programmatiques et qui allaient conduire leur gestion des affaires du pays. Ce que De Gaule appelait lorsqu’il évoquait les fondements de sa politique «une certaine idée de la France ».
Macron avait annoncé que le débat avec Le Pen allait apporter une « clarification » sur le fond : elle n’a pas eu lieu.
C’est peut être sur ce point, plus que sur l’argument du vote utile, qu’il faut rechercher une explication à la percée inattendue de Jean Luc Mélenchon au premier tour. En proie à l’hostilité d’une grande partie de la classe politique, il est tout de même parvenu à réunir sur sa candidature un électorat important et divers en exposant à son auditoire, à la fois les idées qui fondent son programme et les mesures et actions qui le concrétisent.

Aristote définissait l’homme comme un animal politique, c’est ce qui fait lien, ce qui permet de faire société. Il y a donc cette propension, cette nécessité à vivre avec son semblable : c’est à cela que réfléchit en tous temps « le » politique. Et puis il y a « la » politique qui concerne le fonctionnement de nos institutions et les modes de gouvernement des citoyens. Concevoir le gouvernement d’un peuple ne peut s’affranchir d’une réflexion sur ces 2 termes à la fois. C’est en se reconnaissant dans leur dimension politique et en réfléchissant à ce que cela implique, que les individus développent leurs capacités à négocier ce qui relève du fonctionnement de la société.

Lorsque « la » politique s’affranchit du premier terme, poussée par les dérives de la finance néo libérale, les aveuglements technocratiques ou les nostalgies réactionnaires, alors la société tend vers le chaos. Pour éviter cela lors du vote prochain, il ne nous reste plus qu’à choisir celui des 2 candidats en lice qui sera le plus maniable, au cas où une majorité de gauche sortirait des urnes des législatives de juin. Il  semble que ce sera le petit technocrate trop imbu de lui-même.

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 21/04/2022

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