Vigilance Malvési : quand les citoyens font le travail

En cas de risque industriel, il revient aux populations concernées d’avoir leurs propres moyens d’investigation, de contrôle et de communication avec les financements publics adéquats.

 

 

A 3 kilomètres du centre de Narbonne l’usine Orano de Malvési traite environ ¼ de la production mondiale d’uranium qui arrive de différents pays sous forme d’un concentré appelé « Yellow cake ». Ce concentré réalisé à proximité des sites miniers pour des raisons économiques, est obtenu suite à un premier traitement du minerai d’uranium. L’usine de Malvési le raffine et le convertit en tétra fluorure d’uranium (UF4), puis le conditionne pour l’envoyer dans une autre usine d’Orano au Tricastin qui le convertira hexafluorure d’uranium (UF6) puis en combustible nucléaire.

L’extraction, le raffinage, la concentration et la conversion de l’uranium en combustible engendrent diverses émanations toxiques sous forme de rejets atmosphériques, mais aussi de rejets liquides et solides. Cette toxicité est à la fois chimique et radiologique : c’est pourquoi l’usine Orano / Malvési est classée « Seveso seuil haut » pour les risques chimiques et INB (installation nucléaire de base) en raison de ses activités de transformation du « Yellow cake », mais aussi des déchets solides et liquides radioactifs et des polluants chimiques qu’elle stocke. Ces déchets qui séjournent dans les divers bassins de l’usine sont estimés à plus d’1.000.000 de m3.

Au-delà de la question du choix d’un site aussi potentiellement dangereux localisé à proximité d’une ville et au cœur de son agglomération, se pose la question de la sûreté et de la sécurité de ses installations. Quelles sont les mesures mises en place pour protéger d’un éventuel aléa la population riveraine, les personnels et l’environnement du site ? Par qui sont-elles édictées ? Qui contrôle leur mise en œuvre ? Qui fait quoi ?

Si c’est l’État qui fixe les normes, les procédures et les seuils en matière de traitement des matériaux chimiques et radioactifs, il n’assure pas le contrôle direct de leur respect par les différents opérateurs. Ainsi c’est l’opérateur industriel Orano / Malvési qui se charge de mettre en place et d’effectuer les mesures de sécurité et de surveillance de l’environnement du site ! Est-ce bien raisonnable ?
Ces 2 activités antinomiques de l’entreprise Orano / Malvési, l’exposent à un risque de conflit d’intérêts entre les performances industrielles et financières attendues par ses commanditaires et les impératifs de sécurité concernant le personnel et les populations riveraines. Ce risque s’est concrétisé : divers incidents ont eu lieu et des omissions et des incohérences dans les informations fournies par l’industriel ont alerté les populations riveraines ainsi que des militants de la défense de l’environnement. Considérant qu’ils ne pouvaient plus se fier aux seules informations et mesures fournies par Orano / Malvési ils ont décidé de faire leur propres mesures et analyses autour du site.

Un collectif s’est créé sous l’intitulé « Vigilance Malvezy »

Créé à l’initiative d’Arrêt du Nucléaire 34 (ADN34), de Sortir du Nucléaire Aude (SDN11) et de Greenpeace Montpellier, il est ouvert aux autres associations, c’est ainsi que TCNA (Transparence des Canaux de la Narbonnaise), COVIDEM (Collectif de Vigilance des Déchets de Malvési) et ECCLA (Ecologie du Carcassonnais des Corbières et du Littoral Audois) y sont représentées.

Une exigence de qualité dans la surveillance du site de Malvési

Une douzaine de  membres du collectif a suivi fin 2020 une formations à la CRIIRAD (1) afin de pouvoir fournir des mesures fiables en suivant un protocole précis de recueil d’échantillons de sols et de végétaux. Compte tenu des moyens financiers dont dispose Vigilance Malvezy et du travail bénévole effectué par ses membres, l’analyse en laboratoire des échantillons prélevés s’est concentrée sur l’Uranium en tant que marqueur de l’activité de l’usine.
Les échantillons prélevés à partir de 2021 sont expédiés pour analyse à la CRIIRAD.

Les premiers constats de Vigilance Malvezy

Lors d’une conférence de presse tenue le samedi 2 avril, les représentants du collectif ont fait part de leurs premiers constats après une année de prélèvements.

  • Selon Karine Michils l’observation des rayons gamma (qui sont des marqueurs de la radioactivité), effectuée à différentes distances du site , a permis de constater que les concentrations d’uranium sont de 4 à 5 fois plus élevées lorsqu’on se rapproche des clôtures l’usine Orano. Cela implique que l’exposition des personnes à l’intérieur du site doit être encore plus forte, y compris sur les parkings où les personnels ne portent pas toujours leurs dosimètres
  • Selon Didier Latorre, il y aurait une corrélation entre l’augmentation de la radioactivité autour du site et le fait que la production de l’usine en UF4 a baissé alors que les arrivées de « yellow cake » ont continué avec pour conséquence un stockage plus important de ce concentré.
  • 16 échantillons de feuillage persistants (cyprès) ont été prélevés par les bénévoles jusqu’à ce jour. Leur analyse par la CRIIRAD a révélé l’existence d’une pollution par l’uranium de l’environnement de l’usine. Les échantillons prélevés à 8 km ont une concentration en uranium inférieure à sa valeur limite de détection (2), mais selon les vents dominants les valeurs changent de 5 fois > à la  limite de détection (3),  jusqu’à 28 fois (4) sur des terrains situés à 300 m à l’est du site.
  • Plus généralement, selon Eric Latrille la pollution radioactive est détectable dans des zones exposées aux vents dominants jusqu’à une distance de 2 km.

Pour les représentants de Vigilance Malvezy, la carte de la zone impactée par les activités d’Orano / Malvési reste à affiner et compléter par d’autres prélèvements et analyses, mais ce qui est confirmé par ces premiers résultats c’est que l’air respiré par les riverains est contaminé par l’uranium rejeté par les installations d’Orano. Or les isotopes naturels de l’uranium produisent des particules alpha dont le rayonnement est très toxique lorsqu’elles sont inhalées.

Compte tenu des moyens dont dispose Vigilance Malvezy il n’est pas possible actuellement de pousser les analyses à la recherche d’autres polluants radiologiques qui sont probablement présents dans l’air ambiant. Le collectif compte poursuivre en 2022 son travail d’observation et d’information.

Il est tout à fait regrettable que le collectif Vigilance Malvezy ne dispose pas des soutiens publics (dont une coopération de l’industriel en matière d’accès à son site), nécessaires au développement de ses actions de surveillance, de contrôle et d’information du public. De plus, la dispersion par grand vent d’autres substances, contenues dans les bassins d’évaporation de l’usine reste à évaluer : ainsi quid du thorium 230, de l’actinium 227, du plutonium 238 qui sont particulièrement radiotoxiques par inhalation. Il reste aussi à mesurer le risque chimique. En tout cas la gestion des risques encourus par l’activité de l’usine ne peut pas être du seul ressort d’Orano : il revient aux populations concernées d’avoir leurs propres moyens d’investigation, de contrôle et de communication avec les financements publics adéquats.

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 18/04/2022

Pour  en savoir plus :

lien vers le bilan de la CRIIRAD des actions 2020/2021
http://www.criirad.org/installations-nucl/malvesi/Synthese_CRIIRAD_Vigilance_Malvesi.pdf

lien vers le site d’ADN 34 ù est décrite son action sur Malvezy
http://www.arretdunucleaire34.org/Vigilance-a-Malvezy

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Notes:
  1. (Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité), laboratoire géré par une association 1901 qui facture ses prestations  au collectif
  2. <0,2 mg/kg MS
  3. 1,1 mg/kg MS
  4. 5,7 mg/kg MS

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