Narbonne : comment gérer l’Espace Liberté ? Les « Grand Buffets » ont-ils la liberté de partir ?

Jeux Olympiques, mondiaux de football, jeux d’hiver, etc. : les grands évènements sportifs d’envergure internationale suscitent la création d’équipements et d’aménagements lourds qui ne sont pas toujours faciles à gérer une fois la manifestation passée car leur taille et les modalités particulières de leur fonctionnement dépassent souvent les capacités politiques, techniques et financières des collectivités qui les portent.

Espace  liberté : l’entrée commune aux Grands Buffets et à la piscine publique
(Photo de Laurent Fabas)

Cet été, à Narbonne, l’Espace de Liberté a été au cœur de l’actualité. Ce complexe remarquable, à 1500 m à peine de la cathédrale, comprend : une patinoire, un bowling, une piscine olympique, un bassin couvert de 25 m, des toboggans aquatiques géants, un gymnase, un skatepark, des terrains de padle couverts, un pub et le plus grand restaurant de France.

 

Conçu dans les années 80 autour d’une entrée monumentale inspirée de la pyramide du Louvre, il a notamment accueilli les épreuves de natation des Jeux Méditerranéens de 1993. Une compétition internationale qui avait mobilisé toute la ville.

Adolescent, j’avais été une de ces petites mains enthousiastes. Je conserve encore le T-shirt que je portais. Tous les narbonnais y ont des souvenirs. J’y ai gagné une médaille, une fois. Et j’y ai passé une épreuve du bac. Je me rappelle des îles flottantes à volonté de la cafeteria, avant qu’elle ne devienne Grands Buffets.

Étudiant, c’était dans son pub que je retrouvais souvent mes amis quand nous rentrions à la maison. Plus tard, au fond de la Bretagne ou ailleurs, je me faisais interpeler : « Ah tu viens de Narbonne ? C’est là que se trouve ce fameux restaurant ? ». J’aurais préféré que ma ville soit connue pour son histoire ou pour les travaux de l’INRA, plutôt que pour de la restauration à grande échelle mais j’étais fier.

Une structure de bric et de broc

Et puis il y a le revers de la médaille. Le bâtiment vieillit. Le toit fuit, des carrelages se décollent et les soucis techniques se multiplient. Les réparations sont faites, mais des questions structurelles demeurent. La pyramide, et tout le bâtiment, ont été conçus sans se soucier d’efficacité énergétique. L’énergie coutait si peu à l’époque ! Le hall d’entrée est notoirement inconfortable.
A cela s’ajoute la complexité d’une gestion partagée entre l’agglomération et la mairie qui gère le parking, le skatepark et le gymnase en cherchant à faire des économies pour financer l’Arena à l’autre bout de la ville. Pour cette même raison, elle a opté pour une structure gonflable pour le gymnase plutôt qu’une construction en dur. L’ensemble donne une impression de juxtaposition plutôt que de cohérence. La piscine défraie régulièrement la chronique en raison d’incivilités. Cet été, les maîtres-nageurs ont dû se réfugier dans un local fermé pendant que les policiers eux-mêmes échouaient à faire sortir du bain les contrevenants. L’agglomération a voté une hausse générale des tarifs et veut renégocier le loyer que lui verse les Grands Buffets, entre autres. Si la gestion du Maire de Narbonne et Président de l’agglomération, Didier Mouly, ne brille pas par sa transparence, on peut former l’hypothèse que l’objectif est d’abord financier. Ces deux décisions ont fait des remous.

Les tarifs comme outils d’exclusion ?

Une fronde vertueuse contre la hausse des tarifs est menée par l’opposition municipale au nom de l’accès des plus précaires aux services publics. Mais Cyril Guillotin, secrétaire général de l’UNSA du Grand Narbonne, nous apprend le 17 août dans la presse que cette augmentation était une proposition mise sur la table pour aider à l’augmentation de la sécurité. Et en effet, l’augmentation des tarifs d’entrée permet, si elle ne provoque pas une baisse encore plus importante de la fréquentation, d’investir dans la sécurité en embauchant par exemple davantage de personnel. Mais l’augmentation des tarifs provoque plus directement un tri par l’argent. L’idée d’une corrélation entre incivilités et bas revenus est un lieu commun dans certaines sphères de droite, le bord politique de Didier Mouly.
Une personne peu formée à la compréhension des phénomènes statistiques pourrait en conclure que pour régler le problème de l’incivilité, il suffit de chasser les pauvres. Il est permis de soupçonner que l’éviction des plus précaires ne soit pas un effet collatéral, mais plutôt l’intention première inavouable.
Cyril Guillotin demande une réflexion globale, collégiale et bienveillante. Il faut lui souhaiter d’être entendu. Le silence assourdissant de Mr Mouly ne verse pas dans la collégialité. D’autres collectivités ont réglé le problème des incivilités par des commissions d’exclusion par exemple. Une politique tarifaire pour un équipement public n’est pas monodimensionnelle. Elle comporte en particulier des variables cachées sous la forme d’entrées gratuites dont les conditions d’octroi sont traitées séparément. Il faut garder une boussole. La politique tarifaire vise à apporter des ressources tout en restant accessible à tous par des tarifs adaptés. Elle peut accompagner des dispositifs d’exclusion mais ne doit pas en être un elle-même.

En parallèle se jouait le vrai drame économique et social de l’été.

Manifestement fatigué par une relation de toute évidence exécrable avec Didier Mouly, Louis Privat, l’emblématique patron des Grands Buffets annonce son départ de Narbonne pour voir encore plus grand. Nous lui devons d’avoir transformé la cafétéria aux îles flottantes de mon enfance en cette prouesse de marketing qui attire les touristes à Narbonne par bus entiers. Il s’est appuyé pour cela sur le soutien constant des élus de la municipalité dont il était locataire depuis Hubert Mouly lui-même, le père visionnaire du président de l’agglomération.Fort de la fidélité des narbonnais il a mené une évolution gagnante vers un temple de la profusion de produits se voulant haut de gamme. Pour cela, les conditions de travail n’ont pas laissé que des bons souvenirs à certains employés. Nous, Narbonnais, avons été le socle de son ascension. Nos rivaux se bousculent pour être choisis pour en tirer les fruits. Passée l’amertume, et après avoir maudit l’ingratitude et conspué l’incompétence relationnelle du fils, ce départ devrait nous obliger à une réflexion plus large

Le simple transfert vers un autre lieu avec clientèle et employés, d’abord évoqué, s’est heurté au mur des réalités.
Mr Privat a réalisé un gros investissement dans les locaux eux-mêmes et il n’a aucune intention de le passer en pertes. Il a donc besoin de trouver un repreneur sérieux pour son fond de commerce pour concrétiser ses projets. Et celui-ci ne manquera pas d’examiner à la loupe les relations avec les bailleurs…
Dans le journal Libération du 22 août, un article met l’accent sur la politique salariale du restaurant. En effet, une augmentation substantielle a été accordée aux salariés des Grands Buffets pour les fidéliser. L’opération de communication qui accompagne cette décision managériale a été bien ficelée avec comme point d’orgue, un passage au JT de TFI. Mais, pour un délégué du personnel « Des salariés ont pu se projeter, certains ont pris dans la foulée un crédit pour acheter une maison ». Or, sur ses presque 200 salariés qui ont leur vie à Narbonne, tous ne voudront, ou ne pourront, pas déménager. D’où, pour la ville, une dimension de drame social.

La transmission d’une entreprise est toujours une étape délicate. Dans ce cas, la renommée du restaurant est attachée au nom de la ville et le concept de buffets à volonté haut de gamme n’est pas exclusif. En guise d’épilogue, la presse régionale titrait le 5 septembre « Grands buffets : pas de départ de Narbonne avant 2027/2028 ». Les protagonistes semblent avoir trouvé un accord financier pour reconduire le bail, même si Mr Privat clame toujours son intention de partir un jour. En définitive, ce départ pourrait n’être qu’un changement de propriétaire.

Narbonne est-elle vraiment capable d’attirer puis de retenir des grosses structures ?

La question de fond qui se pose est celle de l’accompagnement au développement économique à Narbonne. Mr Privat souhaite investir des millions et créer des centaines d’emplois près de Narbonne. Il propose même de construire des hôtels qui font notoirement défaut à la ville. Dont acte. Que constate-t-on ? Que toutes les grandes villes des alentours ont constitué en hâte des propositions pour l’accueillir sauf Narbonne qui dispose pourtant des plus gros atouts !
Admettons que, dans ce cas précis, cela pourrait être attribué à une volonté de ne pas le retenir. Mais ce n’est pas la première entreprise d’envergure ayant grandi à Narbonne et qui en soit partie, faute de propositions adaptées. Et ne spéculons même pas sur celles qui ne sont pas implantées pour la même raison.

A côté de cela nous avons une gigantesque zone dédiée aux entreprises du secteur médical à Montredon des Corbières qui reste désespérément vide. Confronté à ce constat, Mr Mouly n’a su que se fâcher avec le Maire de ce village qui était jusque-là son vice-président. Mais l’incompétence relationnelle de Mr Mouly n’explique pas tout. Nous devons construire une vraie politique de développement économique et apprendre à saisir les opportunités. Depuis trop longtemps, nos édiles ont laissé les affaires économiques suivre leur cours, s’attristant épisodiquement du manque de performance du territoire dans des secteurs clés. Dans le cas de l’Espace de Liberté, mais pas seulement, les exécutifs semblent s’être bornés à prolonger des lignes tracées par feu Hubert Mouly jusqu’à la rupture. Il serait bon de faire un travail sérieux de prospective et de construire à sa suite un vrai projet d’évolution économique. Il y a de l’intelligence à Narbonne. Mobilisons-la.

Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 08/09/2022

 

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1 commentaire

Article très complet , bien documenté et prospectif

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