« Conclave » sur les retraites : une opération d’intégration corporatiste

Le corporatisme est un danger très actuel

Le « conclave » : un expédient dilatoire et malfaisant

   Le 14 janvier 2025, François Bayrou, premier ministre sans légitimité, convoque syndicats et organisations patronales à un « conclave » sur les retraites. Le 5 février, Médiapart fait éclater l’affaire Bétharram, qui met en lumière des faits de violences et de pédo-criminalité, mais aussi l’omerta et le déni qui les cachent durant des décennies et révèle que Bayrou savait et s’est tu. Ce n’est pas juste un fait divers, c’est une affaire d’État…
   Pourtant il faut que le « conclave » se tienne : date d’ouverture des travaux : le 27 février. Objectif immédiat : gagner du temps, durer et sauver Macron et la macronie. Objectif sous-jacent et essentiel : l’intégration corporatiste des organisations syndicales des salariés, en les associant à la mise en place de la contre-réforme sur les retraites, adoptée sans vote à coup de 49-3 et combattue pendant des mois par la classe ouvrière, la jeunesse, l’immense majorité de la population, qui en exigent l’abrogation. De son côté le patronat revendique l’instauration d’un régime de retraite à points, et/ou d’un système par capitalisation.
Bref, ce « conclave » est un piège mortel pour les organisations syndicales.

   La Confédération Force Ouvrière, dénonçant une « mascarade », claque la porte dès le 27 février. C’est une décision salutaire de défense de l’indépendance syndicale. Il y a lieu de s’en féliciter ; mais aussi de s’interroger : qu’attendent les autres organisations syndicales pour en faire autant ? La CGT tient sensiblement le même discours que Force Ouvrière, mais elle a choisi de rester. Dans quel but ? Comment comprendre ?

   Le rapport de la Cour des comptes contredit Bayrou qui se prévalait d’un futur déficit des retraites aussi abyssal qu’imaginaire. La réforme des retraites est donc effectivement injuste, brutale et inutile. Mais tout est verrouillé pour faire supporter tout le poids du déficit aux salariés et la lettre du premier ministre fige les 64 ans dans le marbre. Par contre aucun effort n’est demandé aux capitalistes, alors que 173 milliards d’euros ont été distribués aux entreprises en 2024, sans la moindre contrepartie.

Le retour au corporatisme ?

   Le corporatisme, ce n’est pas seulement un vestige du passé, l’héritage du pape Léon XIII (Vincent Joachim Pecci [1810-1903] dit…) et de l’Union de Fribourg, élaborant le substrat de l’encyclique Rerum Novarum (1891), niant la lutte des classes et lui opposant l’association du capital et du travail. Doctrine sociale actualisée et confortée, quarante ans plus tard, par l’encyclique Quadragesimo anno (1931)…

   Ce n’est pas seulement la matrice de la carta del lavoro de l’Italie fasciste (1927), du Deutsche arbeitsfront (DAF) nazi (1933), du Fuero del Trabajo de l’Espagne franquiste (1938) et de l’Estado Novo, l’Etat corporatiste du Portugal de Salazar (1933), ou celle de la Charte du Travail du régime de Vichy (1941) ….
   Ce n’est pas seulement l’histoire du référendum gaulliste de 1969 : c’est l’une des finalités, inabouties à ce jour, de la Ve République.
  Le corporatisme est un danger très actuel ! Ce que veulent les sommets du capital et l’appareil d’Etat, c’est dénaturer les organisations syndicales ; d’instruments de défense des intérêts matériels et moraux spécifiques des travailleurs, les transformer en leur contraire ; en faire des courroies de transmission des mesures antisociales. Du point de vue du capital, rien de plus logique, rien n’est plus urgent, dans le contexte international actuel, marqué par la marche à la guerre.  Les militants n’acceptent pas. La classe ouvrière, la jeunesse, n’acceptent pas !

   Pour les mentors de Macron et ses exécutants, Bayrou et tutti quanti, pour la Finance internationale, pour les multinationales ; pour Trump et les marchands de canons : c’est : « Tout pour la guerre ! ». Trump exige que les États membres de l’OTAN consacrent 5% de leur PIB aux dépenses militaires (plus exactement : à l’achat de matériel à l’oncle Sam…). Cela implique la réalisation immédiate et même le dépassement à marche forcée des objectifs énoncés en 2007 par Denis Kessler, vice-président du Medef : « La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance»  Table rase de tous les acquis de 1936 et de la Libération : déréglementation et surexploitation ; liquidation des services publics ; détournement massif de fonds publics pour la guerre ; paupérisation de couches toujours plus larges de la population ; libertés publiques et droits fondamentaux méprisés, restreints ou remis en cause.  Pour aller jusqu’au bout, il y a un préalable : domestiquer ou liquider purement et simplement les organisations syndicales (ce qui revient sensiblement au même) et réaliser les conditions de « l’Union sacrée ». Pour l’instant, cela s’avère, sinon impossible, du moins, très compliqué…

   13 réunions hebdomadaires du « conclave » sont prévues d’ici au 28 mai 2025. Chacun peut constater qu’il ne s’agit pas d’une table de négociation, que les dés sont pipés. Le résultat est écrit d’avance par Bayrou et le Medef. D’ailleurs, la réticence des appareils des organisations syndicales à pratiquer la « politique de la chaise vide » est connue et largement exploitée en l’occurrence. Ils font l’objet de multiples sollicitations, de pressions intensives, de la part du gouvernement, de toute la macronie, et sans doute, de quelques faux jetons pseudo-intello-progressistes… Mais la classe ouvrière, la jeunesse, l’ensemble de la population, n’ont pas dit leur dernier mot et exercent une pression en sens opposé. Les militants, les cadres des syndicats y sont sensibles et partagent cet état d’esprit général. La revendication d’abrogation de la contre-réforme des retraites, la « mère des batailles » est toujours d’actualité. Personne ou presque (voir supra) n’a la moindre illusion sur le « conclave » de Bayrou de ce point de vue. Pour quelle raison les organisations syndicales devraient-elles y rester ?

On nous dira que certaines organisations pourraient être prédisposées à s’accommoder du corporatisme et donc du conclave de Bayrou. Par exemple, la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) se réfère à l‘encyclique Rerum novarum qui définit la doctrine sociale de l’Église, ainsi qu’au principe de subsidiarité, tandis que la Confédération française démocratique du travail (CFDT), issue de la CFTC en 1964, est ardemment favorable à la retraite à points. Certes ! De son côté la CFE-CGC se voit volontiers co-législatrice et : « parvenir à un texte qui puisse être proposé aux parlementaires ». Elle indique « avoir mis en avant trois critères incompressibles : la confiance, un diagnostic partagé et un intérêt commun à agir ». L’UNSA et la FNSEA, qu’on ne peut soupçonner de pensées subversives, nous ont habitués à accompagner sans maugréer la plupart des mesures austéritaires des gouvernements successifs. Elles ont été invitées à la première du show et déplorent d’avoir été exclues des discussions ultérieures. La FSU et SUD n’ont pas été conviées au « conclave » ; la FSU demande à en être. Pour quoi faire ? Ces logiques d’appareils tournent le dos aux aspirations de leurs adhérents, de leurs militants et de leurs cadres. Lesquels étaient par milliers, à faire grève dans l’unité et à rejoindre, semaine après semaine, les puissants cortèges exigeant le retrait puis l’abrogation de la réforme des retraites. C’est une contradiction majeure. Gardons-nous de tout pronostic hâtif.

En définitive, comme le notent divers titres de presse, le conclave est « mal parti », « fragilisé », « mission impossible », etc.  Bayrou dégaine déjà la perspective d’un référendum « en cas de blocage ». C’est un petit chantage, une manœuvre supplémentaire. D’ailleurs, un référendum, s’il ne changeait rien à l’objectif d’aggraver les dispositions de la contre-réforme des retraites, il marquerait en revanche l’échec de la tentative d’intégration corporatiste. Un référendum ? Dans la situation actuelle, n’est-ce pas un peu jouer à la roulette russe, Monsieur Bayrou ? Mais bon !

à suivre…

Dominique Senac pour le Clairon de l’Atax le 13 /03/2024

 

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