1886 :The Haymarket Square Riot et les Martyrs de Chicago. 1891 : La fusillade de Fourmies
Par Dominique Sénac
Massacre de Haymarket Square. Gravure du journal Harper’s Weekly (1886 ) (source Wikipedia)
Aux États-Unis, 340 000 travailleurs cessent le travail, le 1er mai 1886, à l’appel des Chevaliers du Travail (Noble and Holy Order of the Knights of Labor) et de la Federation of Organized Trades and Labour Unions (FOTLU). Le mot d’ordre commun à toutes les manifestations est : « A partir d’aujourd’hui, nul ouvrier ne doit travailler plus de huit heures par jour ! Huit heures de travail ! Huit heures de repos ! Huit heures d’éducation ! ». Beaucoup d’employeurs cèdent immédiatement et accordent la journée de huit heures sans diminution de salaire.
Le choix du 1er mai résultait d’un usage. C’était le « Moving Day » dans plusieurs Etats du nord et de l’est des Etats-Unis. Ce jour-là, la plupart des grandes entreprises arrêtaient leur année comptable. Les contrats de travail, divers contrats commerciaux et baux, étaient renouvelés ou rompus ; d’où ces vers d’Alexander L. Macfie: « May day, pay day, so they say, Then pack rags and go away ! » (1er mai, jour de paie, alors ils disent : emballes tes guenilles et fous le camp !).
A Milwaukee (Wisconsin) la police avait tué neuf personnes. A Chicago où le patronat était particulièrement féroce et cupide, où les travailleurs étaient surexploités (journées de travail de quatorze à seize heures, salaires de misère…), la grève avait été massive. Mille deux cents ouvriers avaient été renvoyés de l’usine de machines agricoles Cyrus McCormick. Des « scabs » (briseurs de grève), protégés par des détectives armés Pinkerton, * avaient été embauchés pour les remplacer. Le 3 mai, près de 8000 grévistes en colère s’étaient massés devant l’usine, huant les scabs et jetant des pierres. Les Pinkerton et la police officielle, appelée en renfort, avaient tué six ouvriers et en avaient blessé une cinquantaine. Des arrestations avaient suivi.
Le lendemain soir, un meeting ouvrier de protestation contre les violences policières était convoqué à Haymarket Square (Place du marché au foin). Près de trois mille personnes s’y pressaient. Grimpés sur une charrette, trois orateurs s’étaient succédé : Auguste Spies [1855-1887], Albert Parsons [1848-1887], Samuel Fielden [1847-1922]. Tout s’était passé dans le calme, comme l’avait constaté, Carter Harrison [1825-1893], le maire de Chicago, venu s’en assurer en personne.
Vers 22 h30, alors que l’assemblée était en cours de dispersion, près de 200 policiers avaient encerclé les lieux et chargé sans sommations les travailleurs encore sur place. Confusion, panique… On n’a jamais su qui avait jeté une bombe sur les policiers, * tuant l’un d’entre eux sur le coup, et en blessant une soixantaine. Six mourront des suites de leurs blessures. Leurs collègues, arrivés en renforts, avaient aussitôt ouvert le feu. Le bilan des victimes ouvrières n’a jamais été publié. Une campagne hystérique avait suivi la tragédie. La presse bourgeoise avait répandu des flots de mensonges et de calomnies anti-ouvrières et xénophobes visant plus particulièrement l’Ordre des chevaliers du Travail.
Sept syndicalistes (anarchistes) avaient été arrêtés : Auguste Spies, George Engel [1836-1887], Adolph Fischer [1858-1887], Louis Lingg [1864-1887], Michael Schwab [1853-1898], Oscar Neebe [1853-1898], Samuel Fielden. Albert Parsons, s’était livré spontanément à la police, un peu plus tard. Ils avaient été condamnés à mort, le 20 août, à la suite d’un procès truqué. Une campagne internationale de protestation avait obtenu la commutation de la peine de Fielden, Schwab et Neebe. Mais Spies, Engel, Fischer et Parsons, condamnés à mort, avaient été exécutés par pendaison le 11 novembre 1887. Louis Lingg, s’était suicidé dans sa cellule, la veille. Le procès en révision, initié en 1893 par le nouveau et intègre gouverneur de l’Illinois, John Peter Altgeld [1847-1902], prouvera et reconnaitra leur innocence. Ils seront réhabilités publiquement. Fielden, Neebe et Schwab seront libérés après sept ans de bagne.
Le congrès international, réuni salle Pétrelle, à Paris 9e du 14 au 21 juillet 1889, et soutenu par Friedrich Engels [1820-1895], fonde « L’Internationale Ouvrière » ou « Internationale Socialiste ». Le 20 juillet 1889, sur proposition du guesdiste Raymond Lavigne [1851-1930], secrétaire de la Fédération Nationale des Syndicats, le congrès adopte la résolution suivante : « II sera organisé une grande manifestation internationale à date fixe, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les Pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail et d’appliquer les autres résolutions du congrès international de Paris. Attendu qu’une semblable manifestation a déjà été décidée pour le 1er mai 1890 par L’American Federation of Labor dans son congrès de décembre 1888 tenue, à Saint-Louis, cette date est adoptée pour la manifestation internationale. Les travailleurs des diverses nations auront à accomplir cette manifestation dans les conditions qui leur sont imposées par la situation spéciale de leur pays ».
Le 1er mai 1890 est un succès : des grèves éclatent en Allemagne, Autriche-Hongrie, Roumanie, Belgique, Danemark, Espagne, Etats-Unis, France, Hollande, Italie, Norvège, Pologne, Royaume-Uni, Suède… des manifestations ont lieu dans 138 villes françaises. A Paris, 100 000 travailleurs manifestent place de la Concorde et sur les grands boulevards. La délégation, porteuse des revendications ouvrières et conduite par Jules Guesde [1845-1922] est reçue à la présidence de la Chambre. Mais à Vienne (Isère) un meeting ouvrier sans incident est prétexte à des poursuites contre plusieurs anarchistes dont Louise Michel [1830-1905].
A Fourmies (Nord), la quasi-totalité des ouvriers sont grévistes ce 1er mai 1891. Quatre d’entre eux sont arrêtés dans la matinée. Vers 18h20, plus de 200 personnes se regroupent place de la mairie pour exiger leur libération. La foule fait face à 34 soldats du 145e RI, équipés du tout nouveau fusil lebel. Le ton monte. Les pierres volent. L’officier perd son sang-froid. En quelques secondes, 69 balles sont tirées, tuant 9 personnes et en blessant 35 autres. Maria Blondeau (18 ans), Emile Cornaille (11 ans), Ernestine Diot (16 ans), Kléber Giloteaux (19 ans), Louise Hublet (20 ans), Charles Leroy (20 ans), Félicie Pennelier (16 ans), Gustave Pestiaux (14 ans), Emile Segaux (30 ans). Camille Latour (46 ans) décède le lendemain des suites de ses blessures. Vingt ans après la Semaine sanglante, le déchainement de la Terreur versaillaise et ses massacres liquidant la Commune de Paris, la bourgeoisie française assassine à nouveau. Après l’effroi, la sidération, la stupeur devant l’absurdité de cet acte, l’émotion est intense : le 4 mai, plus de 30 000 personnes accompagnent les cercueils des victimes. La presse bourgeoise s’emploie au même moment à salir leur mémoire et calomnie autant qu’il se peut. Pour faire diversion, le gouvernement engage des poursuites judiciaires contre de soi-disant « meneurs » socialistes du POF : Hippolyte Culine [1849- ?] et Paul Lafargue [184 2-1911], gendre de Karl Marx. Ils sont condamnés, respectivement, à six ans et un an d’emprisonnement. Le 8 mai, à la Chambre, le député radical Georges Clémenceau [1841-1929] s’écrie :
« C’est le Quatrième État qui se lève et qui arrive à la conquête du pouvoir. […] il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache de sang innocent qu’il faut laver à tout prix… Prenez garde ! Les morts sont de grands convertisseurs ; il faut s’occuper des morts ! »
Ouvrages consultés :
Maurice Dommanget, Histoire du 1er mai, Le Mot et le Reste- 2006
John J. O’Brien, George G Higgins and the quest for worker justice, The Evolution of Catholic Social Thought in America, Rowman & Littlefield Publishers Inc.-2005, pages 26-29
Catherine Collomp, Les Knights of Labor et le syndicalisme de métier : structure et relations des deux types d’organisation, Revue française d’études américaines, n°32, avril 1987, pp. 247-258
Alexander Lyon Macfie, The year, in English proverb poems, A.L. Macfie-2006, page 68
Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Agone-2002,
Congrès international ouvrier socialiste de Paris, 1889, Rapport de la Commission d’organisation, Résolutions, page 19, in Histoire de la IIe Internationale, Congrès international ouvrier Socialiste, Paris 14-21 juillet 1889, II, Tomes 6-7. Minkoff Reprint-1976, page 38
Edouard Dolléans, Histoire du mouvement ouvrier,1871-1920, Armand Colin-1953
L’Histoire n°144, mai 1991
Notes :
* Les Pinkerton sont des détectives de l’agence privée américaine Pinkerton National Detective Agency, fondée en 1850. A partir de 1877, les capitalistes américains font appel à l’Agence Pinkerton et à ses détectives armés pour réprimer les grèves et briser le mouvement syndical naissant : nervis et agents provocateurs infiltrés. On leur attribue plusieurs assassinats. Les Pinkerton sont très vraisemblablement impliqués dans le massacre de Haymarket Square à Chicago. L’Agence Pinkerton a été absorbée en 1999 par le groupe suédois Sécuritas AB.
* Howard Zinn précise : « Quelques indices permettent de supposer qu’un soi-disant anarchiste, Rudolph Schnaubelt, était en fait un agent provocateur de la police et qu’il avait lancé cette bombe qui permit l’arrestation de centaines d’individus et l’exécution des principaux militants révolutionnaires de Chicago. Mais aujourd’hui on ne sait toujours pas avec certitude qui a effectivement lancé la bombe. »
Lors du congrès de Colombus (Ohio) la FOTLU et des dissidents des Chevaliers du travail ont fondé l’American Federation of Labor (AFL), le 8 décembre 1886.
Le 1er mai 1891, en France, un triangle rouge à la boutonnière symbolisait la bataille pour les 8 heures. Une fleur rouge symbolisera désormais le sang ouvrier versé. A l’initiative de Paul Brousse [1844-1912], de 1895 jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale, ce sera l’églantine. La loi du 28 avril 1919 satisfaisant la revendication de la journée de huit heures, le 1er mai portera, par la suite, d’autres revendications ouvrières. En 1941, Pétain [1856-1951] interdit le port de l’églantine, récupère et popularise la tradition de l’Ile-de-France du brin de muguet, et instaure le 1er mai, férié « fête du travail et de la concorde sociale ». Mais la charte du travail sera un échec. Alors qu’à quelques rares exceptions près, les patrons se vautraient dans la collaboration, les syndicalistes (y compris des syndicalistes CFTC) se sont le plus souvent liés à la Résistance. La CGT qui avait implosé au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique (23 août 1939), s’est réunifiée dans la clandestinité, le 17 avril 1943 (Accords du Perreux). La loi du 29 avril 1948, (JORF 30/04/1948) définit le 1er mai comme jour férié et chômé. Il est payé (code du Travail), Art. L 3133-1)
Dominique Sénac pour le Clairon de l’Atax le 28 mars 2025

