Port du masque : une communication imprécise qui enflamme les polémiques

Alors que la recrudescence du nombre de contaminations au virus SARS-Cov2 sature à nouveau l'espace médiatique, un peu plus de pédagogie et de précision sur les consignes sanitaires semblent indispensables et marqueraient un réel respect des autorités pour les citoyens. Ce changement d'attitude du pouvoir et des media pourrait-il permettre d'éviter de nombreuses réactions négatives, qui vont du refus d'appliquer ces consignes, jusqu'à la stigmatisation de celles et ceux qui acceptent de les respecter, malgré les contraintes que cela représente ?

Montage effectué à partir d’images obtenues auprès de PixaBay
Crédits photographiques: Digital Designer, Mohammed Hassan

Au risque de lasser nos lecteurs, je voudrais apporter une précision et quelques remarques quant au port du masque et aux réactions que son obligation provoque en ce moment.

Deux types de protection aux performances bien différentes

Dans mon dernier article sur le sujet (voir ici), j’indiquais que porter le masque, surtout en milieu clos, c’est d’abord protéger l’atmosphère ambiante de la projection de nos propres postillons potentiellement infectés par le virus. C’est donc participer à la réduction de sa dissémination.

Pour être tout à fait complet, je voudrais préciser que l’on peut considérer que le masque permet deux types distincts de protection : une protection que je qualifierai d’ « entrante », qui consiste à empêcher un virus en balade dans l’air ambiant d’atteindre nos muqueuses nasales et buccales, et une protection « sortante » qui est celle que je viens de rappeler ci-dessus.

La protection entrante ne protège que le porteur du masque, tandis que la protection sortante protège l’environnement immédiat du porteur, donc toutes les personnes à portée. De ce seul point de vue, il n’est donc pas déraisonnable de considérer que la protection sortante est la plus efficace.

Cette protection ne s’arrête d’ailleurs pas aux personnes, mais aussi aux objets que peuvent toucher des personnes, en particulier dans les magasins, boutiques et autres locaux accueillant du public. Postillonner sur un objet, c’est prendre le risque qu’une personne, par la suite, touche cet objet et s’infecte en se touchant le visage. C’est une raison supplémentaire importante pour porter un masque en milieu clos et c’est, me semble-t-il, la raison principale pour laquelle les autorités recommandent le port du masque en milieu clos.

Le masque, un filtre efficace ?

Si l’on s’intéresse maintenant à la capacité de filtrage des masques, nous devons prendre en compte deux situations distinctes :

  • le filtrage d’un virus porté par l’air ambiant,
  • le filtrage d’un virus porté par une gouttelette de salive ou « postillon ».

D’après le peu d’informations disponibles pour le grand public, la taille du virus SARS-Cov 2 serait d’environ 125 nm (entre 60 et 140 nm selon les études), alors que la taille d’un « postillon » peut varier de 5 000 à 100 000 nm, soit de 35 à 1650 fois plus gros qu’un virus.

Si les masques dits « chirurgicaux » ne peuvent arrêter un virus porté par l’air ambiant, car ils ne peuvent arrêter des particules inférieures à 3 000 nm, ils sont à fait à même d’arrêter les postillons, et quand ces postillons son porteurs de virus, cela contribue à réduire la dissémination du virus.

Pour ce qui est des masques « grand public », nous ne disposons pas d’informations quant à leur capacité de filtrage. Cependant, on peut raisonnablement estimer qu’en arrêtant une quantité non négligeable de postillons, ils contribuent à réduire la dissémination du virus, même si c’est à une échelle plus petite.

Ce qui précède est un raisonnement basé sur quelques éléments factuels(1) : il ne prétend pas à la vérité, seulement à expliquer les raisons pour lesquelles nombre d’entre nous on choisi de porter le masque, dans le but exclusif de participer à la protection de l’ensemble.

Une communication insuffisante et ambiguë sur l’intérêt du port du masque

Sur cette base, le port du masque constitue avant tout un geste barrière destiné à protéger autrui. Il est regrettable que la communication gouvernementale sur ce sujet dissocie le port du masque des gestes barrière, accréditant ainsi une conception du masque uniquement comme moyen de protection entrante, donc personnelle, alors que, comme nous venons de le voir, il semble bien plus efficace comme protection sortante, tant du point de vue de la barrière qu’il constitue vis-à-vis de la diffusion du virus, que de celui du nombre de personnes protégées.

Il est tout aussi regrettable que la communication faite par les média et leurs invités scientifiques fassent si peu de cas de cette distinction entre protection entrante et protection sortante et se limite le plus souvent à différencier le port du masque en milieu clos ou en milieu ouvert. Lorsqu’un scientifique annonce ou laisse entendre que l’efficacité du masque en milieu ouvert n’est pas scientifiquement prouvée, s’il n’insiste pas sur cette distinction « entrant » / « sortant », ceux qui l’entendent peuvent se demander pourquoi le masque serait plus efficace dans un type de milieu que dans un autre.

Cette absence de précision constitue à mes yeux un déficit d’information au public. Et ce déficit, associé aux errements désastreux de la communication gouvernementale (2) (3), est probablement l’une des causes du rejet du port du masque, exprimé parfois de façon violente et inappropriée sur les réseaux sociaux et a pu conduire certains groupes à prôner le boycott des commerces imposant le port du masque.

On ne le dira jamais assez : il faut cesser de considérer les citoyens comme un troupeau d’ignorants à qui il suffit de donner des consignes sans prendre la peine de leur en expliquer le sens, les raisons et la portée. De ce point de vue, tout semble se passer comme si nos concitoyens étaient exclusivement considérés :

  • par les politiques, comme un réservoir de voix à moissonner lors des élections,
  • par une grande majorité de médias audio-visuels, comme un réservoir d’audience (4) à faire valoir pour les annonceurs publicitaires et dans leurs batailles pour les meilleures places dans le paysage audiovisuel.

Un déficit de communication qui enflamme des polémiques, lesquelles détournent l’attention

Cette posture récurrente des pouvoirs publics et des médias les plus suivis, pousse de nombreuses personnes à estimer qu’on les considère comme des moutons, ou des veaux, selon la célèbre expression du général De Gaulle. Partant, ils réagissent par le rejet, non seulement du masque, mais aussi de ceux qui acceptent de le porter.

C’est ainsi que l’on a pu voir fleurir, notamment sur les réseaux sociaux, des affirmations insultantes à l’égard de ceux qui acceptent de porter le masque : ils y sont traités de moutons, de lâches ou de personnes soumises et dépourvues d’esprit critique.

Tout se passe comme si, constatant leur impuissance à modifier l’attitude du pouvoir et des médias, ceux qui refusent le port du masque se retournaient contre les porteurs de masque pour les rendre responsables de cette impuissance en condamnant ce qu’ils estiment n’être que « passivité » et « soumission » de leur part.

Tout se passe comme si aucun débat n’était possible et que l’opinion était coupée en deux par un combat farouche entre résistants (au port du masque), seuls détenteurs de la vérité, et collabos (traîtres masqués) soumis au pouvoir en place. Comme si le seul moyen recevable d’affirmer sa conscience que le pouvoir et les média nous « enfument » était de se joindre à ceux qui refusent de porter le masque et d’adhérer à l’ensemble de leurs affirmations, sur un mode « qui n’est pas avec moi est contre moi« . Mais alors, on en serait réduit à choisir entre deux postures également moutonnières : suivre aveuglément le pouvoir ou suivre aveuglément les opposants au pouvoir. Ce serait une bien étrange conception de la défense de la liberté d’opinion.

Ce comportement aux allures manichéennes me fait penser à celui des agriculteurs les plus farouchement opposés à tout changement de leurs pratiques (agriculture intensive, produits « phytosanitaires », néonicotinoïdes, etc.), qui préfèrent voir dans leurs opposants des personnes manipulées par quelques « excités écolo-punitifs » plutôt que de débattre sur le fond des sujets.

Je trouve significatif de constater que la très grande majorité des rejets de porter le masque est uniquement justifiée par des revendications de liberté individuelle et par des procès d’intention faits aux pouvoirs (politique, financier et médiatique) d’instrumentaliser une « fausse pandémie ». Certains iraient même jusqu’à imaginer que cette crise sanitaire a été créée de toutes pièces, dans le seul but de mettre les peuples du monde en coupe réglée. Rien en revanche sur les forces et les faiblesses du masque à protéger la population du virus, sinon des affirmations péremptoires, dépourvues de références ou d’arguments. On voit par là qu’il n’est plus question ici de débat.

Bien évidemment, il n’est pas question ici de dédouaner le gouvernement et le chef de l’État de tout cynisme, ni de toute arrière-pensée visant à utiliser la crise présente pour poursuivre leurs objectifs « néo-libéraux ». Pour autant, il serait imprudent de négliger la question de l’incompétence de l’équipe gouvernementale et d’une partie de l’administration à gérer les situations de crise. Ne serait-ce que parce que faire des analyses incomplètes des situations entravera fatalement la capacité à identifier les actions les plus appropriées pour remédier à ces situations.

Finalement, si j’étais le pouvoir, je me dirais qu’il n’y a peut-être pas urgence à modifier cette communication infantilisante, dépourvue de précision et bourrée de contradictions, étant donné les remous qu’elle provoque. Focalisant l’attention des réseaux sociaux sur les polémiques entre citoyens, elle détourne leur attention de sujets autrement plus préoccupants tels que le réchauffement climatique, la destruction systématique de l’ « État-providence » (santé publique, éducation, culture, protection sociale, etc.) ou la disparition progressive de la notion même d’État au profit d’intérêts particuliers et particulièrement puissants.

Pour terminer, je vous propose, à titre d’illustration de cette réflexion, quelques citations de Hannah Arendt, politologue, philosophe et journaliste(5).

La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat.

Quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges, mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir, mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez.

Dans un monde toujours changeant et incompréhensible, les masses avaient atteint le point où elles croyaient simultanément tout et rien, où elles pensaient que tout était possible et que rien n’était vrai. Le mélange était déjà remarquable en soi, puisqu’il sonnait le glas de l’illusion qui veut que la crédulité soit une faiblesse des âmes primitives et sans méfiance, et le cynisme le vice des esprits supérieurs et raffinés. La propagande de masse découvrit que son public était prêt à tout moment à croire le pire, qu’elle qu’en fut l’absurdité, et ne répugnait pas particulièrement à être trompé, puisqu’il pensait que, de toute manière, toute affirmation était mensongère.

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, septembre 2020

 

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Notes:
  1. voir ces deux publications : https://www.infectiologie.com/UserFiles/File/spilf/recos/choix-des-masques-14-avril-2020.pdf et https://solidarites-sante.gouv.fr/IMG/pdf/deconfinement-recommandations-utilisation-masques_-covid-19.pdf
  2. recommandations contradictoires sur le port du masque entre le début et la fin du confinement, très probablement à cause de la pénurie de masques
  3. plus récemment, consignes peu lisibles et fortement variables du ministère de l’Éducation Nationale lors de la rentrée scolaire de septembre
  4. consommateurs d’une information prédigérée et souvent restituée de façon approximative
  5. citations trouvées sur le site babelio.com
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1 commentaire

Tres bon article.

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