Aux Masques, Citoyens !

Porter un masque ou pas ? Telle est la question. Que révèle l'attitude de certains qui vont jusqu'à prôner le boycott des commerçants refusant d'accueillir ceux qui refusent le port du masque ? Quels enseignements pouvons-nous tirer de la vie quotidienne en compagnie du virus SARS-Cov2 ?

Montage réalisé à partir de photos extraites du site Pixabay

(crédits: Skeeze, Andrey et Lesya)

Depuis les annonces du gouvernement de rendre obligatoire le port d’un masque dans tous les lieux publics clos, en particulier les commerces et les services administratifs ainsi que les agences bancaires, des messages virulents apparaissent sur les réseaux sociaux pour dénoncer cette obligation (assortie de 135 € d’amende en cas de non-respect) et appeler au boycott des commerces imposant le port du masque.

Certains argumentent ce refus en s’appuyant sur la désastreuse communication du gouvernement Philippe et du directeur de la Santé, le Pr Jérôme Salomon, au début du confinement : afin de masquer (sic) le douloureux problème des stocks et de l’approvisionnement en masques en tous genres, ces « hauts responsables » avaient trouvé malin d’affirmer publiquement que porter un masque ne servait à rien. Affirmation démentie par les mêmes quelques semaines plus tard, lorsque l’approvisionnement massif en masques est enfin devenu possible. Cette attitude infantilisante des citoyens que nous sommes a légitimement de quoi faire bondir de colère.

Pour autant, n’est-ce pas se tromper de cible que de stigmatiser une décision uniquement parce qu’elle émane d’un gouvernement inapte à prendre en compte la capacité des citoyens à la responsabilité et à intelligence collectives ? « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt » dit un célèbre proverbe chinois.

On ne le dira jamais assez, l’intérêt majeur du port du masque n’est pas de protéger la personne qui le porte mais, bien au contraire, de protéger les autres en limitant la propagation d’un virus au comportement encore mal connu et pour lequel il n’existe actuellement aucun vaccin.

Quelques rappels à l’attention de celles et ceux qui n’auraient pas compris l’intérêt des gestes barrière et du port du masque :

  • être atteint par le virus SARS-Cov2 ne signifie pas obligatoirement être atteint de la maladie dite « Covid-19 ». Ceux que l’on appelle les « porteurs sains », ou « porteurs asymptomatiques », sont des personnes atteintes par le virus mais dépourvues des signes cliniques de la maladie et vivant en bonne santé. Certains porteurs sains contracteront la maladie plus tard et d’autres ne l’auront jamais,
  • en l’absence de programmes massifs de dépistage, il ne nous est pas actuellement possible d’évaluer la proportion de porteurs sains dans la population. Rien ne permet d’affirmer que les porteurs sains ne sont pas beaucoup plus nombreux que les porteurs malades. C’est cette incertitude qui fait de chacun de nous un porteur potentiel du virus et, partant, un danger pour tous les autres,
  • le dépistage préventif est beaucoup plus efficace lorsque la personne dépistée est positive que lorsqu’elle est négative. En effet, une personne détectée porteuse du virus peut faire l’objet d’un traitement approprié : si elle est malade, il est possible de la prendre en charge au plus tôt (1) et, si elle ne l’est pas, il est possible de l’isoler afin qu’elle ne contamine pas d’autres personnes. En revanche, une personne testée négative sera peut-être atteinte par le virus 30 secondes ou plusieurs mois après le test ; dès ce moment-là, elle deviendra à son tour un vecteur de contamination,
  • la contamination peut s’opérer par deux moyens principaux : le contact direct et le contact indirect :
    • le contact direct, c’est quand une personne contaminée touche une autre personne et lui transmet le virus qu’elle porte sur elle. C’est pour éviter ce mode de contamination qu’il est recommandé de se laver fréquemment les mains (avec du savon ou du gel hydro-alcoolique) et de respecter la distance physique entre les personnes,
    • le contact indirect, c’est quand une personne contaminée dissémine du virus sur un objet ou dans l’air ambiant, que ce soit en touchant un objet ou bien en postillonnant / éternuant sur un objet ou dans l’air ambiant. C’est pour éviter ce mode de contamination qu’il est recommandé de respecter la distance physique et qu’il est désormais obligatoire de porter un masque dans les lieux publics clos,
  • porter le masque, c’est réduire le risque de projeter des postillons potentiellement porteurs de virus. Moins de postillons dans l’air ambiant ou sur des objets, c’est moins de risque de contamination des personnes alentour. Dit autrement, on garde ses miasmes pour soi et on évite d’en faire profiter les autres.

Voilà pour les rappels de simple bon sens. Ces rappels pourront sembler des évidences à certain.e.s et c’est tant mieux, mais il semblerait que ce ne soit pas le cas de tout le monde. Rappelons aussi que le virus ne voyage pas par ses propres moyens : ses nanoscopiques petites pattes (si pattes il y avait) ne le lui permettraient pas. Il ne voyage que parce que les êtres vivants auxquels il s’accroche voyagent.

C’est pour toutes ces raisons que le respect des gestes barrière et le port du masque visent non pas à se protéger soi-même mais d’abord à protéger autrui. Et c’est en participant à la réduction du risque général de contamination que l’on participe aussi, par rebond, à sa propre protection.

Cette illustration manifeste du principe de solidarité rappelle au passage que l’inverse n’est pas vrai : en se protégeant soi-même, on ne protège personne d’autre.

Si besoin était, on rappellera aussi que, pour les commerçants, interdire l’entrée à des visiteurs refusant de porter un masque et de pratiquer les gestes barrière ne va pas de soi. En effet, comment ne pas comprendre à quel point il peut être douloureux, pour un commerçant, de refuser du monde après presque deux mois d’arrêt forcé de leur activité ?

Sait-on bien ce qu’il en coûte aux commerçants de reprendre leur activité avec la menace d’une reprise de l’épidémie ? Refuser des clients indélicats et inconscients, nettoyer à fond le magasin avant l’ouverture et après la fermeture, mettre de côté les objets touchés pour les désinfecter, passer à la vapeur les vêtements essayés, etc ? Cette marque de respect pour autrui et de conscience des risques et des enjeux pour l’ensemble de la collectivité n’est pas toujours comprise comme il se doit. A une commerçante qui lui demandait de bien vouloir mettre un masque, une visiteuse non protégée a répondu récemment, sans la moindre vergogne : « non, je n’ai pas de masque, mais j’ai une carte de crédit. Dommage pour vous« . Manière pour le moins immonde d’imposer à la commerçante de prendre un risque pour elle-même, pour ses futurs visiteurs et pour la collectivité, en échange d’un espoir de chiffre d’affaire. Heureusement, il est des commerçants qui savent se respecter et ne pas céder à ce genre de chantage. Et la méprisable visiteuse a terminé là sa lamentable incursion. 

Bien sûr, de telles personnes ne prendront jamais la peine d’imaginer ce que la désinvolture commune pourrait coûter à ces commerçants dans le cas d’une reprise de l’épidémie entraînant une nouvelle fermeture forcée des magasins. En revanche, ils seront les premiers à crier à l’injustice si, à l’occasion d’un nouveau confinement, leur confort personnel se trouvait menacé, leur « liberté » entravée et leurs revenus amoindris.

De ce point de vue, certains des grands médias radio-télévisés ont eu une indéniable responsabilité dans cette désinvolture, lorsqu’ils ont mis l’accent sur le seul inconfort, certes réel, vécu par une grande partie de nos concitoyens pendant le confinement. Donner la parole, dans des « micro-trottoir » (sic), à des gens qui justifient leur non-respect des gestes barrière par un besoin de conjurer une « privation de liberté » vécue lors du confinement, sans aucune mise en perspective ni commentaire, est une nouvelle occasion perdue de promouvoir l’indispensable solidarité de chacun avec tous. Nous ne devons pas nous habituer à cette détestable habitude, prise par certains médias, de privilégier l’émotion plutôt que d’inciter à la réflexion.

Au fond, ce virus n’est pas qu’une menace, mortelle pour certains. Révélateur d’une montée inquiétante et déjà ancienne des comportements inciviques au quotidien, il est une occasion, trop rare, de (re)prendre conscience que nos obligations de respect des règles de bonne conduite en société, avant d’être légales parce qu’inscrites dans la loi, sont des obligation sociales et morales, indispensables au maintien de la cohérence de nos sociétés.

Il est aussi l’occasion de (re)prendre conscience que la vie ne se résume pas à la contemplation de notre nombril, fût-il insupportablement resplendissant, mais que, pour que la vie en société reste possible, il est vital que chacun.e se considère avant tout comme la partie d’un ensemble et comme un risque potentiel pour autrui.

Au fond, ce virus nous ramène à une question fondamentale de la démocratie : la primauté de l’intérêt général sur les intérêts particuliers. A l’heure où la question de mesures contraignantes se pose devant les dangers induits par le réchauffement climatique, saurons-nous nous servir de la leçon donnée par ce virus ?

Pour terminer, il est rafraîchissant de constater que le réseau social Facebook sert aussi à relayer des messages aussi sensés et responsables que les deux qui suivent :

Réaction d'une internaute

Quand je porte un masque en public et surtout dans les magasins…..

Je veux que vous sachiez que je suis assez éduqué pour savoir que je pourrais être asymptomatique et vous donner encore le virus.

Non, je ne « vis pas dans la peur » du virus ; je veux juste faire partie de la solution, pas du problème.

Je n’ai pas l’impression que le « gouvernement me contrôle ». J’ai l’impression d’être un adulte contribuant à la sécurité dans notre société et je veux apprendre aux autres la même chose.

Si nous pouvions tous vivre avec la considération des autres à l’esprit, le monde entier serait un bien meilleur endroit.

Porter un masque ne me rend pas faible, effrayé, bête ou même  » contrôlé ». Ça me rend attentionné.

Quand vous pensez à votre apparence, à votre inconfort, ou à l’opinion qu’ont les autres de vous, imaginez un proche – un enfant, un père, une mère, un grand-parent, une tante, un oncle ou même un étranger – placé sous un respirateur, seul sans vous ni aucun membre de la famille qui soit autorisé à son chevet.

Demandez-vous si vous auriez pu les aider un peu en portant un masque.

Texte de l'astro-physicien Aurélien Barrau
“La désobéissance civile est un geste fort. Il y a peu, des milliers de scientifiques ont appelé à y recourir face à la catastrophe écologique en cours. C’est, à ma connaissance, sans précédent. D’autres causes immenses méritent sans doute que soit envisagée cette forme radicale de résistance. Il y a là matière à penser et à agir. Avec solennité.
Mais comment n’être pas triste de constater que le refus des gestes sanitaires de base – qui ne sont qu’un infime effort d’intelligence collective élémentaire – soit aujourd’hui revendiqué comme une telle résistance ? Il me semble que cette obstination à mettre en danger la vie d’autrui relève en réalité plutôt de la bouderie presque obscène d’un enfant gâté paranoïaque qui ne veut rien, jamais, sacrifier de son confort. Fût-ce au prix de la mise en danger délibérée de la vie d’autrui.
Et, une dernière fois, pour rappel :
  1. « Masquer » la population ne fait pas les affaires de l’État : rien ne fait plus peur à une société de contrôle que des citoyens non identifiables !
  2. Nous avons réclamé – à juste titre – ces masques quand ils manquaient. Refuser de les utiliser, en espace clos, quand ils sont disponibles est totalement incohérent.
  3. Nombreux sont ceux qui dénoncent les enjeux de pouvoir et d’argent des laboratoires pharmaceutiques. Raison de plus pour endiguer l’épidémie à moindre frais et sans médicament ! Même les plus « conspirationnistes » ne peuvent nier que le port du masque n’enrichira aucune puissance occulte…
  4. Que le virus soit plus petit que les mailles du masque ne dit évidemment pas que ces derniers ne servent à rien : les gouttelettes qui portent une bonne partie des agents pathogène sont arrêtées.
  5. Oui, il y a d’autres maladies graves actuellement à l’oeuvre dans le monde. Et alors ? Que la seconde guerre mondiale ait été plus meurtrière que la première signifie-t-il que cette dernière soit anodine ?
  6. Oui, nous pouvons – et c’est mon cas ! – avoir de nombreux griefs contre ce gouvernement et sa politique. Et alors ? En quoi cela nous autorise-t-il à mettre en danger la vie des plus fragiles ? Nous « entretuer » fragiliserait le pouvoir en place ?
  7. J’ai souvent lu ces derniers jours que « bien respirer est essentiel à la santé ». Certes. Bien boire aussi. Pour autant, quand l’eau de la mare est empoisonnée mieux vaut se retenir quelques minutes et aller à une source pure, non ?
  8. N’y a-t-il pas une forme d’arrogance assez stupéfiante à penser que les experts n’ont rien compris et que des analyses ne reposant sur aucune compétence sont évidemment celles auxquelles donner crédit ? Comme si tout n’était qu’affaire de sondage, d’opinion et de choix personnel.
  9. Refuser d’obéir aveuglément est sans doute une posture intéressante. Il y a tant de lois et de schèmes d’oppression à contester… Pourquoi manifester ce « courage » face à ce qui relève, justement, du soucis élémentaire de la santé d’autrui ? C’est un contresens radical.
  10. Il n’y a aucune légitimité à craindre une « nouvelle normalité ». De même que le confinement chez soi a été levé dès que possible (ralentir l’économie ne fait jamais les affaires de l’État), le port du masque (toujours terrifiant pour les forces de police) ne durera évidemment pas. L’émergence d’une société de contrôle assez terrifiante est possible et doit, à mon sens, être combattue. Mais, justement, c’est l’inverse qui a lieu ici !
  11. Certains se vantent de n’avoir pas peur. Soit. La disposition psychologique de chacun est parfaitement légitime. Mais n’avoir pas peur des armes à feu n’autorise pas à tirer dans le tas. Tout est là.
  12. Il n’y a vraiment rien de révolutionnaire ou de transgressif à nier les vérités médicales dans un geste d’égoïsme assumé qui prend la forme exacerbée de l’individualisme dominant du monde contemporain.
  13. Et même si, de façon extrêmement improbable, le masque s’avérait essentiellement inutile, l’infime effort ne méritait-il pas d’être tenté ? Mettre en regard ce dérisoire inconfort (l’occident oublie si souvent les véritables maux de ce temps) face à la possibilité d’une vie sauvée ne clôt-il pas immédiatement le dilemme ?
  14. Franchement, face à la souffrance des malades intubés, face aux 600 000 morts – ici et ailleurs -, le refus de l’infime effort dont il est ici question n’a-t-il pas quelque chose d’indécent ? Comme le symptôme de l’oubli définitif de tout souci du bien commun.”

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, Juillet 2020

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Notes:
  1. avec les conséquences positives que l’on imagine sur l’issue de la maladie et la maîtrise de l’encombrement des services de réanimation
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