Politique : les barrages finissent toujours par céder.

Le barrage n’a pas tenu parce que nous l’avons laissé s’effondrer.

Rupture d’un barrage de Castors (Image par Drew Tadd de Pixabay)

 

Dans l’Aude, nous avions une fierté. Le barrage républicain avait toujours tenu. Chaque assaut du Front National devenu Rassemblement National avait été contenu depuis des décennies. Dans chaque circonscription, aux municipales, aux départementales, aux législatives, face à la menace de l’extrême droite au second tour, nous avions connu un sursaut pour nous y opposer.  Autour de nous, Béziers, puis Perpignan tombaient. Nous seuls, restions debout. Nous restions les héritiers des combats pour la République de 1848 et 1870 qui nous avaient valu d’être nommés le Midi Rouge. Nous pouvions encore saluer, la tête haute, la mémoire de ceux de nos aïeux qui avaient fui le fascisme en Espagne. A notre tour, nous avons failli. Dimanche 19 juin 2022 le barrage a cédé. Une mer brune s’est brusquement déversée sur toutes les circonscriptions alentour. Depuis Narbonne, il faut désormais 45 minutes d’autoroute et sortir de la  deuxième circonscription de l’Aude puis traverser les, sixième, septième et cinquième circonscription de l’Hérault, pour quitter cette mer par le chemin le plus rapide.

Les barrages finissent toujours par céder. Ce principe d’hydraulique s’applique donc aussi à la politique. Les commentateurs nationaux balaient l’évènement en rappelant l’ancrage ancien du rassemblement national sur le pourtour méditerranéen. Localement, l’effet est étouffant. Le territoire incluant l’ouest de l’Hérault, l’Aude et par beaucoup d’aspects les Pyrénées Orientales dispose d’une grande cohérence culturelle et économique qui s’enracine très profondément dans l’histoire. Il s’agit de la portion de l’Occitanie et de la France métropolitaine où la pauvreté, le chômage des jeunes et l’exode des actifs sont les plus dramatiques. Mais cette situation difficile est masquée dans les statistiques nationales par le flux constant de nouveaux arrivants venus profiter des aménités du climat. La zone submergée est vaste. Plus d’un million d’habitants. Tous les candidats républicains, quel que soit leur couleur politique ou leur enracinement, ont été balayés.

Il serait faux, mais savoureux, d’attribuer ce changement aux effets des migrations. Notre territoire accueille massivement de nouvelles populations venues de régions françaises plus au nord. Cette migration interne se fait souvent au moment de la retraite. A contrario, de nombreux jeunes gens partent pour leurs études ou pour trouver un emploi et ne reviennent pas. Ce grand remplacement de population, dont on peut apprécier l’ironie, dilue la mémoire des luttes sociales des vignerons comme celle des réfugiés ayant fui le fascisme, l’arbitraire ou la misère pour choisir la France. En vieillissant artificiellement la population, il provoque un décalage des suffrages vers des candidats plus conservateurs voire réactionnaires. Ce serait facile de les désigner comme bouc-émissaire. Mais, comme toujours, ce serait faux.

Le barrage n’a pas tenu parce que nous l’avons laissé s’effondrer. Nos élus ont, avec constance, ignoré ceux de leurs électeurs qui leur avaient offert leur vote, non pas par conviction mais par devoir républicain. Certains ont, par leurs fautes, contribué à écorner leur image à tous. Les représentants de la droite se sont évertués à effacer la frontière qui les séparait de l’extrême tout en dénonçant la gauche comme un autre danger pour la République. Ceux de gauche se sont laissé aveugler par leur rejet des politiques économiques néolibérales et des pratiques sécuritaires de leurs adversaires, au point de ne plus vraiment faire la différence. Tous se sont révélés faillibles, basiquement humains, dans un système institutionnel qui attend d’eux d’être bien plus. Le barrage s’est effondré parce que notre système institutionnel est inadapté pour de simples humains.

Deux jours après le vote se déroulait la fête de la musique. Cette fête si populaire dont nous avions été privés deux années de suite fut un succès. A Narbonne, les Barques étaient bondées. Les visages étaient souriants, et jeunes. Là se trouvaient ces mêmes visages jeunes que nous aurions voulu voir plus nombreux dans les isoloirs. Dans l’Aude nous avions une fierté que nous n’avons pas su transmettre aux générations plus jeunes. Mais cette fierté ne faisait que masquer les problèmes. Il nous reste désormais un espoir. L’espoir que ce vote soit compris pour ce qu’il est. Un appel à l’aide.

Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 22/06/2022

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1 commentaire

Excellente analyse, merci, néanmoins très déprimante et angoissante ; comment en est-on arrivé là?

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