Crise du doute, crise de la démocratie ?

Une tendance forte à l’occultation du doute et à la manifestation de certitudes insuffisamment fondées s’étend actuellement à l’ensemble des sociétés.

Le doute (Image par PublicDomainPictures de Pixabay)

Il est étonnant de voir avec quel aplomb, nos gouvernants et les cadres dirigeants de nos institutions, exposent ce qu’ils appellent leurs « analyses de la situation » et affirment leurs choix d’action.  Souvent les ″éléments de langage » tiennent lieu d’explication. Ainsi comme l’a fait E Macron dans l’émission « C à vous » de France 5 le 19 décembre dernier, il suffirait de jeter en pâture à l’opinion le mot « bouclier », pour justifier la loi sur l’immigration récemment votée. Cette image métaphorique, reprise docilement par le gros des troupes de la macronie, suffirait à convaincre l’opinion et à la rassurer, sans qu’il soit nécessaire d’entrer dans le détail d’explications susceptibles de provoquer des débats à l’issue incertaine.

On peut s’étonner qu’un président de la République, certes légalement élu, mais dont la légitimité reste peu fondée en raison du faible nombre d’électeurs qui ont voté pour lui et ses candidats aux présidentielles et législatives de 2022, ne manifeste pas plus de souci à convaincre et choisisse la posture du donneur de leçons, de celui qui sait, face au peuple réputé béotien. Comment expliquer une telle attitude de la part d’un personnage qui, comme tous ses prédécesseurs, se proclame « président de tous les Français » ?

Il semble que cet aplomb dans l’ affichage de certitudes, cette occultation du doute, correspondent à un phénomène qui se généralise à l’ensemble de la société.

En élargissant la réflexion à l’ensemble de la société française, on s’aperçoit que l’affirmation péremptoire de vérités tend à devenir le mode dominant de la relation aux autres et que l’affichage du doute tend à être perçu comme un signe d’ incompétence, voire comme un aveu de faiblesse.

Ainsi, du côté des économistes ″orthodoxes″ qui inspirent et conseillent la politique néo-libérale d’ E.  Macron et consorts, on a pu constater un virage à 180 degrés entre la promotion inconditionnelle d’une politique de l’offre qui privilégie l’entreprise et l’affirmation soudaine de la nécessité de soutenir la demande. Qui a expliqué aux Français les raisons de ce revirement ? Qui a reconnu l’erreur de la politique monétaire actuellement conduite pour faire face à l’inflation ?  Qui a montré que la hausse trop rapide des taux d’intérêt par la BCE a provoqué un ralentissement trop fort et inattendu de l’économie, ralentissement qui impacte à présent les entreprises ? Ne pas expliquer cela à l’opinion, de crainte de déchoir du piédestal que l’on s’est fabriqué en se faisant passer pour une élite, c’est faire sourdre une défiance difficile à rattraper.

Mais cette maladie de la certitude et du ″doute honteux″ s’étend partout, accélérée par des techniques d’information et de communication sans cesse plus performantes. La manipulation des masses est d’autant plus facile que ces masses s’auto-intoxiquent grâce aux nombreux réseaux sociaux peu regardants et d’accès facile dont ils disposent. Des crétins qui exposent leur misère intellectuelle, affective et morale, y acquièrent la gloire d’un statut d’influenceur…La distinction entre faits, opinions et sentiments est désormais explosée : tout le monde sait, parce qu’il a ″vu à la télé″ ou sur Tiktok… Désormais chacun peut s’exprimer avec autorité hors de son domaine de compétence, cela crée des catastrophes en période de crise. Le phénomène n’est pas nouveau, mais il a pris une importance dramatique : il est décrit sous le nom d’ultracrépidarisme. Ainsi la crise du COVID en 2019 / 2020 a généré une foule de commentaires proférés avec assurance par des non spécialistes. Cette tendance naturelle à se présenter comme « sachant », mais accrue dans des contextes de crise, a été décrite par le philosophe des sciences Étienne Klein : on parle de choses que l’on ne connait pas, plutôt que de reconnaitre son ignorance devant un autre. Exemple « Je ne suis pas médecin, mais je pense que la vaccination… »

Cette tendance forte à l’occultation du doute et à la manifestation de certitudes insuffisamment fondées, s’étend inexorablement jusqu’à piéger nos élus et nos gouvernants. Elle a pour conséquence de rendre le débat improductif en substituant des postures aux arguments. Est-ce une explication au glissement progressif des démocraties occidentales vers des systèmes autocratique, illibéraux ?

Il est un peu dur de terminer l’année sur un constat aussi morose, mais il a le mérite d’indiquer contre quoi il faudra lutter en 2024, à tous ceux qui sont convaincus que la démocratie reste « le moins mauvais des systèmes ». (1)

Au nom de toute l’équipe du Clairon je vous souhaite tout de même de bonnes fêtes de fin d’année.

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 23/12/2023

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Notes
  1. Winston Churchill : “La démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes []
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1 commentaire

Ultracrepidarisme ??? s’exprimer hors du domaine de ses compétences…. N’ayons plus de doutes sur l’année qui nous attend, elle sera bonne ,..

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