L’impérialisme n’est pas mort : il ose à présent étaler son arrogance

« Il faut sauver les Arméniens » – un texte important pour la gauche anti-impérialiste.

Taiwan, l’Ukraine, la Palestine, le Groenland, le canal de Panama, mais aussi d’autres territoires, moins éclairés par l’actualité ou ciblés par des discours tonitruants, sont l’objet des convoitises, plus ou moins discrètes, d’États de toutes tailles.  La réprobation du colonialisme n’a pas sonné la fin de l’accaparement de territoires, d’exploitation de leurs richesses, d’oppression de leur population. L’impérialisme a changé de visage, il est moins dénoncé qu’au XIX et XX èmes siècle, notamment par la « gauche », bien discrète aujourd’hui. Il est donc très utile remonter le temps et de se rappeler ce que pensait Jaurès en son temps du traitement par les Turcs de la « question arménienne ».
C’est ce que nous propose Théo Demenge dans sa relecture de « Il faut sauver les arméniens« ,  un recueil d’interventions prononcées par Jean Jaurès à la chambre des députés de 1894 à 1896

La rédaction du Clairon

Armenie Ereavan Mont Ararat (Image par Makalu de Pixabay)

Avant-propos : il semble nécessaire de rappeler certains principes politiques, qui sont seulement sous-entendus dans le texte qui suit, et qui –s’ils paraissent évident à l’auteur- pourraient prêter à confusion sur ses prises de position dans les conflits actuels. Que soit dit une bonne fois pour toutes :

  • Qu’il y a une continuité, d’Abdülhamid jusqu’à Enver Pacha, pour réduire, contrôler, par le massacre si besoin, les populations arméniennes vivant dans l’empire ottoman.
  • Que le rôle des bandits kurdes dans les massacres de 1894-96 ou le génocide de 1915 n’entachent en rien que les revendications des partis démocratiques kurdes concernant l’autonomie ou l’indépendance –selon les provinces concernées- sont parfaitement légitimes.
  • Que le territoire du Haut-Karabagh (Artsakh) était jusqu’en 2024 peuplé d’arméniens, que les attaques de l’Azerbaïdjan contre ce territoire et contre l’Arménie étaient infâmes, et que qu’il aurait été de l’honneur de la France de reconnaître la république d’Artsakh lorsqu’il en était encore temps, comme le préconisait le PCF.
  • Que les aspects confessionnels n’étaient pas les principaux moteurs des conflits dans l’empire ottoman, de même qu’ils ne le sont pas à l’heure actuelle. Les conflits dans le Caucase comme au Moyen-Orient nécessitent une lecture laïque : les données religieuses n’expliquent pas tout.

        1) Contexte politique.

 a. Contexte en France.

Jaurès est député entre 1885 et 1889. Notons qu’il vient d’une famille du Tarn qui, bien que républicaine, demeure bourgeoise et liée à l’armée. Rien d’étonnant alors à ce qu’il ne siège pas loin du groupe des républicains opportunistes.
Le Jaurès dialoguant avec Marx, Kautsky, et Rosa Luxembourg ; le Jaurès participant à l’unification des courants socialistes français n’existe par encore.

En un peu plus de dix ans, la situation politique a changé. Jaurès a eu le temps de perdre son siège de député face à un conservateur, et d’être réélu à la chambre au cours d’une partielle en 1893.

Entre temps, en tant que maire adjoint de Toulouse et dans le cadre de ses campagnes électorales, il initie un dialogue fructueux avec les travailleurs au cours des nombreux mouvements de grève de l’époque. A Toulouse ou à Carmaux où la grève des mineurs sera pour lui un évènement fondateur.
Par ailleurs, la crise du boulangisme et surtout l’affaire Dreyfus modifient de nombreux positionnements politiques, la gauche parlementaire devient une réalité politique avec la participation de ses différents courants (y compris certains socialistes) au cabinet de concentration républicaine de Waldeck-Rousseau en 1899.
Des républicains radicaux originellement plus à gauche que Jaurès comme Georges Clémenceau vont se recentrer et parfois adopter des vues peu favorables aux avancées sociales proposées par les socialistes. Il faut dire que pour les radicaux, la propriété privée est toujours un totem. Jaurès fera le chemin inverse, en développant une théorie de l’émancipation qui, bien que philosophiquement idéaliste au début, s’avèrera moins sujette aux ravages des révisionnismes de Bernstein puis du renégat Kautsky qui feront tant de mal au SPD allemand. [6]

Critiqué par les marxistes guesdistes pour son soutien à la participation des socialistes indépendants au cabinet de Waldeck Rousseau, critiqué par les socialistes indépendants pour son dialogue avec les syndicalistes révolutionnaires, Jaurès, tout en restant fidèle à l’union des gauches radicales et socialistes, va comprendre très tôt que la réalisation de la république sociale ne peut se faire que par le socialisme.

En 1894-1896, Jaurès quoique fervent républicain, ne trouve que peu d’attrait pour le gouvernement républicain-progressiste (i.e : conservateur) de Jules Méline. Le tribun se montre combatif et intraitable sur ce qu’il considère comme une ligne rouge : l’attitude du ministre des affaires étrangères Gabriel Hanotaux. Alors que le député de Carmaux n’est central ni dans l’affaire Dreyfus, ni dans les questions sociales, il va être l’un des premiers parlementaires à s’engager sur la question arménienne, inaugurant un large courant arménophile en France, qui nourrira l’engagement de nombreux personnages de gauche (Anatole France, Georges Clémenceau, Paul Quillard), comme de droite (Albert de Mun)

2. Contexte en Arménie Ottomane.

Rarement indépendant et ce depuis l’antiquité, le territoire comprend au 19ème siècle une portion sous domination ottomane à l’ouest, et une partie sous domination séfévide puis russe à l’est. L’Arménie ottomane 19ème siècle, bien plus étendue que la république d’Arménie actuelle, comporte les villes d’Erzurum, Bayazid, Kars, Cildir Van et Diyarbakir. La Cappadoce, Nikte et Trébizonde abritent également d’importantes communautés arméniennes. [2 ; p 400].
Précisons cependant que ces régions historiquement arméniennes ne sont pas toutes à majorité arménienne. Aucun recensement n’a été entrepris par l’empire au début du siècle, et cet enjeu démographique sera capital pour le débat autour de l’autonomie des régions arméniennes. Les puissances européennes laisseront au sultan la liberté de couper cours aux revendications arméniennes, par des redécoupages administratifs, des transferts de population, et finalement des massacres. [2 ; p 401] Quant à la célèbre diaspora arménienne, enrichie de plusieurs vagues d’immigration qui ont commencé à la chute du royaume arménien de Cilicie, elle déjà célèbre pour son savoir faire en bijouterie et sa participation au commerce.
Par ailleurs des personnalités arméniennes participent au mouvement des lumières dans les Balkans ou en Inde. Les arméniens d’Istanbul sont à l’avant-garde du mouvement pour la réforme de l’empire. Grigor Oudian, juriste arménien, aidera à appliquer l’éphémère constitution de 1876. [2 p 429-434] & [2 p 439]

La situation est bien différente pour l’Arménie historique, les arméniens restés dans les provinces arméniennes historiques. Les sujets subissent depuis plusieurs dizaines d’années des persécutions. A un empire garantissant –dans l’injustice- la coexistence paisible des communautés religieuses avec le système des Dhimmi, se substitue peu à peu l’idée d’un état-nation turc, avec des conséquences dramatiques.

Abdulhamid II est un sultan affaibli, à la tête d’un empire surnommé « l’homme malade de l’europe ». Renâclant à mener les réformes étatiques nécessaires, en proie à des séparatismes intérieurs et extérieurs, l’empire ottoman est peu à peu démembré : la Grèce la Moldavie et la Valachie lors de la guerre de 1928. [2 p 442] La Serbie, le Monténégro, de la Bessarabie après la guerre Russo-ottomane de 1877-1878 [2 p 440].
Des projets de réforme existent, allant d’une monarchie constitutionnelle à un fédéralisme des différentes communautés. Ces projets échouent. L’empire ottoman se convertira pourtant peu à peu la modernité, en promouvant un état-nation turc, sur un territoire dont un bon nombre de provinces ne sont pas majoritairement turques, ni même musulmanes. D’un sultan paranoïaque et d’une conception de plus en plus ethnique de la nation découlera le projet d’une turcisation des provinces arméniennes.

L’empire Russe, cherchant la voie vers la mer noire, attise les volontés séparatistes des provinces à majorité chrétiennes, tandis que l’Angleterre et la France veillent à maintenir l’édifice vacillant, faisant peu de cas des populations concernées.

Les massacres hamidiens sont-ils de même nature que le génocide de 1915 ? Toujours est-il que la responsabilité de l’état ottoman a été clairement établie depuis Jaurès. Le tribun se montrera encore plus précis en exhibant les logiques impérialistes et nationalistes ayant mené, selon une commission parlementaire française, à 250 000 victimes. [2 p 458]

 

        2) L’argumentation de Jaurès

a. Une mise en accusation des républicains opportunistes.

Pour un député se posant en soutien au gouvernement, Jaurès est particulièrement offensif, et construit son argumentation autour de ce qui permet les massacres d’Abdülhamid : la corruption par le capital et la rivalité entre les différents empires d’alors.

Jaurès commence par mise en accusation du ministre Gabriel Hanoteaux, membre du gouvernement de Jules Méline. [1 p 34].
Il dénonce ensuite la connivence de nombreux journaux français, y compris de tendance républicaine, financés par l’empire ottoman. [1 p 34-35].
La langue Jaurésienne ne manque d’emphase ni pour dénoncer les crimes du Sultan, ni pour fustiger la négligence et l’hypocrisie des officiels français [1 p 18-22].

Faut-il y voir une simple prise de position indignée ? Non car contrairement à nombre de matamores socio-démocrates actuels, Jaurès fait l’effort d’analyser les causes matérielles et globales qui ont mené à ces massacres.

b. La dénonciation de l’impérialisme chez Jaurès.

Jaurès expose ce fait d’une manière tout à fait limpide : le massacre est rendu possible par l’attitude des impérialismes français, russes et anglais.

L’impérialisme russe a un objectif important au 19ème siècle : ouvrir au maximum les voies vers la méditerranée, ce qui implique de participer activement à l’affaiblissement de l’empire ottoman. L’empire russe participe à travers le 19ème siècle à 3 guerres contre l’empire ottoman. L’empire se fait le champion des volontés indépendantistes des peuples chrétiens dans les Balkans ou en Arménie.
Cette attitude reste la même jusqu’au traité de San Stefano en 1878, qui fait suite à la guerre de 1878-1879. Entre temps, les arméniens se sont organisés politiquement, et des partis révolutionnaires et indépendantistes (dachnak et hentchak entre autres), sont actifs dans tout l’empire ottoman.
L’inquiétude des russes d’une éventuelle contamination indépendantiste dans les régions arméniennes qu’ils dominent amène l’empire modérer leurs velléités de protection des populations chrétiennes dans l’empire ottoman.  La Russie est ainsi passée de championne des intérêts chrétiens arméniens à garante de la réaction ottomane.

L’impérialisme anglais ne tolère que peu la concurrence.
Allié de l’empire ottoman contre l’empire russe afin d’éviter l’émergence d’un concurrent en méditerranée, l’empire britannique montre un certain talent pour commercer et corrompre les fonctionnaires de l’empire ottoman. Cette situation vaut pour la majeure partie du 19ème siècle.
En 1894-1896, l’Angleterre a changé d’attitude, Jaurès cite à l’appui le duc d’Argyll « Ils préfèreraient pour la turquie, le protectorat de la Russie au prolongement de l’état des choses actuel » Que s’est-il passé ? [1 p 27] Nous avons plus de recul aujourd’hui que Jaurès n’en avait en 1894. Nous savons que les anglais sont passés de protecteurs à dépeceurs de l’empire ottoman, la raison du revirement semble être entre autres choses, la conquête de l’Egypte en 1882.

“L’occupation britannique de l’Egypte a modifié les rapports de force. Cela a non seulement garanti aux britanniques la sûreté de la route vers l’Inde ; mais les a aussi rendus maîtres du levant et du moyen orient ; et a rendu inutile l’opposition frontale contre la Russie dans le contrôle des détroits… Pavant finalement la voie à une alliance Franco-Russe dix ans plus tard » [5 p 554]

L’inversion des stratégies anglaises et russes s’avérera fatale aux arméniens : soufflant le chaud et le froid, convainquant un sultan paranoïaque qu’une menace couvait dans les régions arméniennes, puis abandonnant lesdites régions aux rapines des bandits kurdes et à la cruauté des gendarmes impériaux.

L’impérialisme français, travaille quant à lui à un renversement d’alliances.
Bien que la France conclue des accords avec la sublime porte depuis François Ier, la doctrine internationale du gouvernement Méline est dictée par la lâcheté : il est difficilement envisageable de froisser les intérêts de l’empire russe dans la région. La France restera silencieuse devant les massacres hamidiens.
Rappelons qu’à l’époque, la triple-entente se forme petit à petit : avec la perfide Albion, la France mettra en place l’entente cordiale en 1904. En attendant, le gouvernement organise une visite pompeuse en 1896 pour le Tsar et la Tsarine.

           3) Jaurès et la II ème internationale.

Il semble à présent important de dresser un état des lieux du mouvement ouvrier français à l’époque des massacres hamidiens.

Le parti le mieux organisé et le plus avancé à l’époque est le POF (Parti Ouvrier Français). C’est un parti fondé par Jules Guesdes et Paul Lafargue, qui se revendique marxiste. Jaurès n’en fait pas partie.
Jaurès est à vrai dire minoritaire dans le mouvement socialiste, son soutien à la participation de Millerand au cabinet Waldeck-Rousseau en 1899 fera notamment scandale.  Un article de la revue des deux relatant le 5ème congrès de la IIème internationale à Amsterdam :

« Enfin c’est en France, avec M. Jaurès, que le révisionnisme a trouvé sa plus éclatante expression. M. Jaurès, qui fut le conseil, l’appui de M. Millerand, tant que dura le ministère Waldeck-Rousseau, et son plus ardent défenseur, M. Jaurès a repris en l’aggravant la politique ministérielle, il a fait de son parti à la Chambre le ciment du bloc radical, il a couvert de son approbation et de ses votes tous les actes du ministère Combes. » [5]

Il n’empêche, Karl Kautsky et Jules Guesde s’abîmeront dans le socialisme de guerre. Et même s’il est impossible de déterminer la position qu’aurait eue Jaurès sur les crédits de guerre, il est raisonnable de penser que le tribun aurait mieux géré cette période.

Le fait est que la pensée de Jaurès a mieux vieilli que celle de Bernstein ou de Kautsky.  Lucien Sève le montre en en faisant un précurseur de « l’évolution révolutionnaire » dans son livre « Capitalexit ou catastrophe » [6]

Théo Demenge pour le Clairon de l’Atax le  19/01/2025

Notes :

[1] Il faut sauver les arméniens. Textes de Jean Jaurès rassemblés par Vincent Duclert.
[2] Annie et Jean-Pierre Mahé, Histoire de l’Arménie.
[3] Jean-Numa Ducange, Jean Jaurès.
[4] Trevor Taylor, Approaches and theories in international relations (traduction personnelle)
[5] https://materialisme-dialectique.com/karl-kautsky-contre-le-millerandismus-et-le-jauressismus/
[6] Lucien Sève. Capitalexit et catastrophe.

 

Drapeau de l’Arménie (Image par Clker-Free-Vector-Images de Pixabay)

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire