Nucléaire : à la recherche des « savoir faire » perdus

Nos gouvernants actuels pensent que notre industrie nucléaire va retrouver son "savoir faire" d'antan. Rien n'est moins sûr lorsqu'on considère les multiples incidents qui perturbent la filière nucléaire française.

Chronique d’un désastre annoncé (suite)

Depuis quelques années, suite aux dysfonctionnements de toute nature qui se succédaient dans la filière nucléaire française (qualité des matériaux, incidents d’exploitation, problèmes de stockage des déchets, retards considérables dans la construction des EPR), la doctrine officielle des exploitants du nucléaire français et de leur tutelle publique, constatait une perte de «savoir faire» des différents acteurs. La cause en aurait été l’arrêt de le construction de nouvelles centrales et le départ consécutif des personnels qualifiés vers d’autres cieux industriels, ou tout simplement vers la retraite.
La relance de la filière à l’occasion de la construction des différents EPR (France, Chine, Finlande), assortie d’une réorganisation en profondeur de la filière et de l’injection massive de financements publics était censée permettre à la France de retrouver le « savoir faire perdu » et de reprendre une place de premier plan dans le concert mondial des industries nucléaires !

Aujourd’hui, à la mi-2020, ces intentions ambitieuses ne semblent pas se confirmer dans les faits. De nombreux incidents continuent à perturber le fonctionnement des centrales, des problèmes techniques retardent encore la mise en service des EPR, tandis que la perspective d’un équilibre financier de la filière nucléaire, semble reculer vers l’infini !

Incidents et malfaçons

Du côté des EPR en construction

Finlande / EPR d’Olkiluoto : selon  le « Journal de l’Energie » (1),  l’autorité de sûreté Finlandaise STUK (l’équivalent de l’ASN) vient de signaler avoir découvert, lors d’un test,  une fuite sur une soupape de sécurité du pressuriseur. Celui-ci fait circuler de l’eau sous très haute pression dans le circuit primaire où est immergé le combustible nucléaire en fission, afin de le refroidir. Dans les EPR, 3 soupapes de sûreté situées au sommet des pressuriseurs permettent de relâcher la pression si celle-ci devenait trop forte (surchauffe du réacteur). Si ces soupapes ne fonctionnent pas correctement elles peuvent provoquer un accident nucléaire majeur : fusion du combustible ou rupture de la cuve…

Soupape de sûreté pilotée de l’EPR avec les pilotes mécaniques sur les flancs,
(image  Sempell GMBH reproduite par le Journal de l’Energie)

La partie de la soupape qui est en cause est un « pilote mécanique »  qui permet son ouverture ou sa fermeture : il a fui lors d’un test d’étanchéité. Sur deux pilotes, la présenté de fissures a été constatée !
AREVA SA, le constructeur français du réacteur, reconnait le caractère de gravité du problème qui va probablement retarder le chargement du combustible nucléaire initialement prévu en juin 2020. D’autant plus que la STUK a prévenu qu’elle n’autoriserait pas ce chargement tant que le problème ne sera pas réglé !

Les EPR de Flamanville et de Taishan sont équipés des mêmes soupapes
La remise en question de la fiabilité de ces soupapes ne date pas d’hier : leur conception pose problème depuis 2014. En 2015 un rapport de l’IRSN faisait état de défaillances lors de tests et particulièrement de fuites du pilote mécanique. En 2017 et 2018 de nouveaux essais, peu convaincants ont entraîné des modifications successives sans toutefois, qu’aujourd’hui en 2020, EDF puisse persuader l’ASN de la fiabilité de ces soupapes de sûreté.
Pour le moment des défaillances similaires des soupapes de sûreté n’ont pas été constatées sur l’EPR de Flamanville qui n’est pas achevé, ni sur les 2 EPR chinois de Taishan déjà en service. Comme EDF est maître d’ouvrage pour l’EPR de Flamanville et actionnaire à 30% des 2 EPR de Taishan, l’industriel du nucléaire déclare qu’il va mener des « inspections poussée » sur les 2 sites…

En attendant l’ASN, au travers de son outil technique l’IRSN, et son homologue finlandais STUK, attendent des garanties sérieuses avant d’autoriser la mise en service des EPR. L’acquisition d’un nouveau savoir faire de la filière nucléaire française est peut être en cours, mais elle est loin d’être achevée !

Du coté des centrales en cours d’exploitation

Le 8 mai 2020 le président de l’ASN, Bernard Doroszczuk a présenté, devant l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et techniques (Opecst), le – Rapport annuel pour l’année 2019 de l’Autorité de sûreté nucléaire sur l’état de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France – . Lors de cette audition publique ouverte à la presse (2), Bernard Doroszczuk a estimé que « La rigueur d’exploitation des centrales nucléaires d’EDF est en recul en 2019 ». Suite aux questions des parlementaires, il a expliqué que l’ASN avait constaté « le franchissement de certaines barrières de sûreté bien connues des exploitants ». Ce relâchement de la rigueur serait, selon l’ASN, « significatif de la perte de culture des intervenants ».
Pour illustrer son propos B. Doroszczuk a donné quelques exemples où les procédures n’avaient pas été respectées, ni pour des travaux de réparation, ni pour les réponses à mettre en œuvre en cas d’accident où certains documents d’EDF prescrivant la marche à suivre en cas d’accident comporteraient « des erreurs, voire des instructions impossibles à exécuter » !

Mais le constat de  recul  en matière de rigueur dans l’exploitation des centrales, se complète d’une crainte exprimée par l’ASN quant aux capacités d’ingénieries qu’EDF sera capable de fournir dans les années à venir. Ces capacités devraient être fortement sollicitées lors du « grand carénage » des centrales, nécessité par la prolongation de la durée de vie des réacteurs au delà des 40 ans initialement prévus.
Le président de l’ASN a constaté que les capacités d’ingénieries d’EDF « sont saturées ». En effet la 4ème visite décennale d’un réacteur de 900 MW de la centrale du Tricastin à nécessité des efforts d’ingénieries importants qui ont montré leurs limites, lorsqu’il s’agira pour EDF de réaliser les travaux nécessaires à la prolongation de la durée de vie de l’ensemble de ses réacteurs.

Le seul satisfécit décerné lors de cette audition par le président de l’ASN concerne le sûreté des installations du cycle du combustible d’Orano qui « est demeurée à un niveau satisfaisant ».

Sur le terrain les incidents se succèdent

A Golfech la centrale nucléaire, dotée de deux réacteurs de 1 300 MW chacun qui ont été mis en service en 1991 et 1994, s’étend sur 200 hectares en aval du confluent du Tarn et de la Garonne, entre Toulouse en Agen.
Les conditions d’exploitation à la centrale de Golfech ont été qualifiées de très mauvaises par l’ASN lors de son audition du 8 mai dernier. La situation n’a cessé de se dégrader en 2019, où de nombreux évènements concernant la sécurité des installations ont été déclarés. Huit événements sont survenus pendant l’arrêt programmé du réacteur n° 2, dont un classé au niveau 2 (3).
Lors d’une vidéoconférence de presse, Bertrand Frémaux représentant l’ASN, a déclaré que « L’ASN est très vigilante sur ce qui se passe actuellement à Golfech. Elle considère que les performances de sûreté nucléaire doivent faire l’objet d’une priorité absolue pour l’exploitant, et à ce titre-là, elle assure un suivi rapproché du site en 2020 ». Dans le cas de l’incident classé au niveau 2,  il a ajouté : « En matière de radioprotection, nous avons constaté des situations inacceptables, notamment dans la maîtrise de la propreté radiologique des locaux potentiellement contaminés ».
Par ailleurs l’ASN a constaté une détérioration de la surveillance dans la salle de commande et des défauts dans les règles de pilotage des réacteurs, relevant d’un « Manque de rigueur systémique ». Enfin l’ASN souhaite une amélioration des mesures de protection de l’environnement, suite à des rejets intempestifs de substances non-radioactives, dont une partie s’est déversée dans la Garonne…
Ces nombreux dysfonctionnements de la centrale de Golfech ont abouti à une audition  en janvier 2020 de représentants de la direction générale d’EDF et de la centrale, qui ont présenté à l’ASN un plan de redressement du site.

Malgré cela, les incidents ne semblent pas avoir cessé puisque le 10 juin 2020, alors que le directeur de la centrale était en cours de remplacement, l’ASN était informé par EDF qu’un nouvel « évènement significatif » de niveau 1 avait eu lieu le 5 juin. Il s’agit d’une fuite de vapeur occasionnée par un problème d’étanchéité sur un robinet du circuit de prélèvement d’eau situé sur le circuit primaire du réacteur N° 1. Selon EDF, les équipes de la centrale ont : « immédiatement procédé à un sur-resserrage du robinet éliminant l’inétanchéité ». L’industriel précise que « des agents ont été en contact avec cette vapeur légèrement radioactive » mais que : « la personne qui a ouvert le local où a eu lieu le dégagement de vapeur, ainsi que les personnes qui se trouvaient à proximité du local, ont toutes été contrôlées » et que « aucune d’elles n’a présenté de trace de contamination interne »……

Nucléaire vannes soupapes tuyaux (Image par Mike Goad de Pixabay)

A la centrale nucléaire du Bugey (Ain), en raison de fuites successives, une pollution au Tritium de la nappe phréatique  avait été constatée par EDF. Selon le réseau RSN (Réseau Sortir du Nucléaire) : « Cette pollution radioactive était la troisième survenue au Bugey en l’espace de six ans », de plus : « en janvier 2020, du tritium a encore été détecté dans un caniveau, à la suite d’une fuite sur une canalisation ». Selon un rapport d’inspection de l’ASN : « cette pollution était la conséquence d’une inquiétante chaîne de dysfonctionnements ».
(Cumul de défauts de surveillance, de maintenance, d’entretien du matériel…)
Un dépôt de plainte avait été fait pas RSN en mars 2018. Le 22 mai dernier, le tribunal de police de Bourg en Bresse a reconnu la culpabilité d’EDF pour la pollution au Tritium et a notamment établi que certains éléments de la règlementation nucléaire n’avaient pas été pris en compte par EDF. EDF a été condamnée à 3000 € d’amende.

Face au lobby nucléaire et aux pressions des industriels du nucléaire, l’ASN déploie habituellement des trésors de diplomatie pour qualifier la situation de la filière et arriver à ses fins : la protection des Français. Aussi la tonalité de l’audition du président de l’ASN, mais aussi la poursuite des incidents incite au pessimisme, quant au retour du « savoir faire », évoqué / invoqué par nos gouvernants actuels, convaincus de l’avenir de cette source d’énergie.

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 18/06/2020

 

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Notes:
  1. https://journaldelenergie.com/nucleaire/defaillance-epr-nucleaire-finlande/
  2. vidéo : http://videos.senat.fr/video.1628244_5ecf547f8a96f.audition-pleniere—autorite-de-surete-nucleaire?timecode=2312000
  3. 2 sur 7 de l’échelle internationale de gravité des désastres atomiques, Ines : il s’est agit d’une mauvaise manipulation d’une vanne située sur le pressuriseur du circuit primaire
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