Une randonnée militante et passionnante entre aqueduc inscrit et projet de barrage : l’occasion de révéler un patrimoine remarquable.
Plus de 200 personnes ont participé Dimanche 11 janvier à la Ronde des Sources à Montredon-Corbières. Guidés par les « Caillouteurs« , (en rouge), la plupart des participants ont emprunté l’un des deux circuits de randonnée mis en valeur pour l’occasion par les chasseurs de l’ACCA de Montredon, (en Orange), et ont découvert des histoires insoupçonnées. Tous se sont retrouvés ensuite pour un apéritif et un repas partagé.
Cette première édition de la Ronde des Sources était organisée par la municipalité, le collectif pour la protection et l’aménagement du Rec de Veyret (Coparec), Greenpeace, Rubresus et des associations de la commune.
Elle était l’occasion de mettre en valeur le patrimoine nouvellement inscrit de l’aqueduc des sources de Fontfroide qui alimentait jusqu’au siècle dernier Narbonne en eau potable. Cette inscription est le fruit de l’opiniâtreté de Claudine Chassagne et Nicole Marhuenda, soutenues par la municipalité et tout le village.
Ce patrimoine est en péril en raison du projet d’ouvrage écrêteur de crue de la Plaine porté par le Syndicat Mixte du Delta de l’Aude (SMDA) censé protéger Narbonne contre les inondations. Ce projet cristallise un rejet massif. En 2021, une consultation citoyenne organisée par la mairie avait dénombré parmi les Montredonais 92,4 % d’opinions défavorables au projet.

Une des sources captées dans l’aqueduc (photo LF)
A 9 heures, une petite foule s’était rassemblée devant le centre d’éducation canine, à la sortie de la zone industrielle du Castellas. Deux circuits étaient proposés, une randonnée par les crêtes ou une promenade adaptée aux enfants dans la vallée. Par groupes d’une vingtaine de personnes nous nous élançâmes à travers la garrigue Montredonaise.
La première étape fut une maisonnette à l’enduit rouge partiellement ruinée situées juste de l’autre coté de la route départementale. Notre guide nous raconta alors sa première histoire en s’appuyant sur un épais recueil compilé pour l’occasion et secondé par les chasseurs qui semblaient connaître chaque buisson. Je ne rendrai pas justice dans mon récit à toute la richesse de leurs anecdotes ou au plaisir manifeste qu’ils éprouvaient à montrer ce bout de France dont ils ont raison d’être si fiers. Sous la maisonnette se trouvait la séparation de l’aqueduc souterrain entre une branche qui alimentait jadis Narbonne et une autre qui coule encore vers le village de Montredon et dont on se sert « pour rincer les cuves » m’a ton dit. Le débit serait moindre que par le passé depuis que l’exploitant de la carrière route de Bizanet aurait percé les veines d’alimentation des sources.
Au dessus, après une montée raide au milieu des chênes kermès, devant une tour du XIIème siècle en ruine s’offre un panorama sur la zone industrielle et sur le village. Cette tour faisait partie au début du XIXème siècle de la ligne Avignon-Bordeaux du réseau de télégraphe optique Chappe. Ce système de sémaphores permettait de transmettre en quelques heures des messages à l’aide de bras articulés observés à la jumelle à une époque où la seule alternative était un voyage de plusieurs jours à cheval. Au dessus du parc de la Campane à Narbonne, une tour radio occupe désormais l’emplacement du relais suivant de ce réseau. Une des rares tours Chappe encore fonctionnelles se trouve d’ailleurs aussi à Narbonne. Invisible depuis Montredon, elle se trouve au dessus du quartier de Roches Grises sur la ligne de Narbonne à Perpignan.
Dans un vallon, les chasseurs racontent la prolifération des sangliers et la disparition des lapins et des perdreaux. Jadis les bergers passaient avec leurs troupeaux et gardaient le milieu ouvert. Les habitants les moins fortunés du village venaient le dimanche cultiver de l’orge sur de petites parcelles de terre ingrate où un figuier ou un pêcher leur donnait un peu d’ombre et parfois quelques fruits. Car les bonnes terres, celles de la vallée, appartenaient au marquis. Désormais les chênes kermès forment des taillis touffus dans lesquels un promeneur peu précautionneux a vite fait de croiser un sanglier bougon. Ils dévorent tout, y compris le petit gibier, là dedans il n’y a plus que de la sauvagine dit un chasseur. Ce même vallon qui abrite un abreuvoir taillé par les bergers à même la roche, doit être comblé pour permettre de dévier la route départementale nécessaire à la création du barrage. Les chasseurs s’y opposent. Ils se sont lancés dans un énorme travail pour dégager les capitelles, ces cabanes de pierre sèche où les bergers s’abritaient des chaleurs, et là encore des histoires resurgissent. Des histoires ou des légendes, difficile à dire, et ce n’est pas important. Car l’aqueduc et les Montjoies ne sont pas le seul patrimoine en danger.
Sur la crête suivante se trouve un pin, signalant le lieu où doit passer la route. Les chasseurs y ont débroussaillé une large surface pour que les groupes puissent s’arrêter. Car il y a beaucoup à dire. Tellement à dire que lorsque nous arrivons, le premier groupe mené par le Maire accompagné des « huiles » observe toujours le panorama sur la vallée. De toute évidence ils parlent du barrage. 200 mètres de long, 100 mètres de large, 18 mètres de haut qui doit barrer la vallée. Ils parlent de la déviation de la route départementale qui, pour combler les vallons, mobilisera aussi des volumes de remblais colossaux. Ils parlent de l’alignement des Montjoies qui se révèle depuis les hauteurs. Ces ouvrages aux toits voûtés d’accès aux canalisations sont la partie émergée de l’aqueduc. Elles ont justifié son inscription au titre des monuments historiques. Un tel chantier en détruira nécessairement. Ils en concluent qu’il faut peser pour que ce barrage ne se fasse pas.
Nous en profitons pour observer un trou dans la roche qui selon la légende servait de cache contre les persécutions religieuses. Une habitante du village précise que des fissures, des grottes et des trous comme celui-là il y en a partout dans le coin. Si par malheur le barrage venait à être construit et qu’il pleuvait suffisamment pour le remplir, il faudrait s’attendre à des fuites inattendues. J’émets alors l’hypothèse que des puits pourraient déborder et un ancien me parle des puits de Saint Antoine, en tête du bassin versant du ruisseau des Clottes, l’affluent du rec de Veyret qui passe devant l’hôpital privé tout juste sorti de terre. Pour lui, lors des fortes pluies le débit est moindre dans la partie du rec qui descend d’Aussières que dans le ruisseau des Clottes qui le rejoint en aval. La preuve serait que lors des dernières pluies, le rec n’a pas coulé alors que le ruisseau des Clottes aurait malmené les ouvrages de protection réalisés au pied de l’infrastructure de santé. Lors des épisodes de forte pluie une résurgence alimenterait cet affluent et il pense que cette donnée est absente des modèles du SMDA. L’hypothèse est plausible. Le bassin versant du Rec de Veyret héberge des sutures géologiques complexes et probablement des failles dans lesquelles des eaux souterraines peuvent s’infiltrer. Mais le SMDA ne brille pas par sa transparence. Peut-être ont-ils étudié ce sujet ?…
Le premier groupe reprend sa route. J’apprendrai plus tard qu’il incluait le très discret député fraîchement élu. Devant nous le château de Saint Pierre des Clars, aussi connu sous le nom du Castellas. L’enceinte du Xème siècle est remarquable par son appareillage, la manière dont les pierres sont disposées. Il s’agit d’un appareillage en arrête de poisson, ou opus spicatum, une technique très répandue en Espagne qui démontre l’importance des relations transpyrénéenne au moyen-âge. La tour est plus récente et l’ensemble fut démantelé au XVIème siècle pendant les guerres de religion. A ses pieds une ancienne chapelle en ruines est le plus ancien édifice attesté. L’aqueduc avec ses Montjoies datent du XVème siècle et son tracé devient très clair vu d’en haut. Trois branches venues de trois sources convergent au pied du château, puis le principal alignement descend la vallée vers l’emplacement projeté pour le barrage. Les terres de la vallée, couvertes de vignes, étaient celles du marquis. Épisodiquement, les consuls de Narbonne devaient lui remettre une paire de gants en échange de son eau. Cette histoire aussi est propice aux légendes.
En continuant le chemin nous passons au milieu de traces d’usages anciens qui vont être broyées par la déviation. Les habitants interrogent l’utilité du projet. Ce barrage servirait à rendre constructible toujours plus de terrains à Narbonne. J’objecte que le Préfet a rappelé récemment la doctrine de l’État en la matière, celle-ci préconise qu’une zone inondable reste inconstructible quels que soient les ouvrages de protection réalisés. Les habitants n’y croient pas. Les préfets changent, comme les gouvernements, les lois et les doctrines. Eux ne sont pas contre un barrage, d’ailleurs celui prévu en amont, au trou de la femme morte, vers Aussières près de l’autoroute leur convenait beaucoup mieux. Depuis notre chemin le site est invisible. Seule l’entrée de la gorge par laquelle passe la route départementale se devine. Dans le premier projet, il y a des années, pour un coût chiffré à 8M d’euros, ce barrage en amont devait protéger des crues centennales. Maintenant le budget s’élève 40M d’euros et promet de grimper encore, le barrage a été déplacé dans une zone pleine d’enjeux et selon ses promoteurs il assurerait toujours une protection centennale !
Ce qui d’un projet à l’autre a changé ? L’hôpital privé ! Selon nos guides, la route vers Lézignan est saturée tous les jours, « ils » veulent faire une déviation et une sortie d’autoroute à Aussières qui dessert directement l’hôpital privé. Justement notre chemin nous amène à un col près duquel doit passer la déviation et depuis lequel le terrain descend en pente douce vers l’hôpital privé. Justement, ce col est dans le prolongement de l’étrange route en cul de sac flambant neuve qui contourne la nouvelle infrastructure.
La conversation se focalise alors sur les vestiges du cimetière arabe à flanc de colline en descendant vers le pôle de santé. Rien n’est visible, tout a été pillé depuis longtemps, ce cimetière daterait de la conquête sarrasine et ce ne serait pas le seul vestige ancien. Des vestiges Ibères, antérieurs à la conquête romaine auraient également été découverts. Nous marchons d’un pas sûr, pourtant l’heure tourne, nous devrions être à l’apéro mais nous n’avons pas encore vu le clou du spectacle. Nous redescendons dans la vallée et nous dirigeons vers le Castellas et au bord du chemin dans un coin ombragé par une végétation luxuriante, des tables et des chaises ont été installés devant la source de Saint Pierre des Clars. Les « caillouteurs » ont illuminé l’intérieur du conduit maçonné qui s’enfonce sous la colline. Le filet d’eau est mince, la faute à la carrière qui surplombe l’horizon. Ils ont coupé les veines. Sa température est étonnamment fraîche, à peine 10°C, très en dessous de la température moyenne du sol dans la région, encore un mystère géologique. Il irrigue quelques centaines de mètres plus loin des jardins partagés.
Une autre maison rouge se trouve près de ces jardins, elle est le point de confluence des trois aqueducs venant des trois sources. Une partie de l’eau est prélevée pour faire pousser des arbres fruitiers, des tomates et d’autres légumes. Dans la cabane, le maître des lieux nous propose de boire un verre de vin rafraîchi à l’eau de source. Il a constitué un petit musée avec quelques trouvailles archéologiques. Il a vu les crues du Rec et s’oppose à ceux qui disent que le barrage est inutile. Je les ai vues aussi et je le comprends, mais je ne crois pas que ce barrage soit la bonne solution. Malheureusement nous sommes en retard, j’aurais aimé en discuter.
Cette première Ronde des Sources aura été une superbe matinée dont je ressors avec des histoires plein la tête et des tas de questions que j’adorerais avoir le temps de creuser.
Un immense merci aux bénévoles et à la mairie pour une organisation sans faille.
Il ne reste plus qu’à espérer que la pétition contre le projet de barrage à 40 M € recueille le plus de signatures possibles…
Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 18/06/2023



Joël bert porte parole des viticulteurs travaillant sur ce secteur depuis + de 50ans
Tel 0624166654
Un grand merci à Laurent pour ce bel article. Merci de nous aider à préserver ce patrimoine unique en France et toutes ces richesses que vous avez si bien énumérées au fil de votre grande randonnée
Bien cordialement
Merci pour cet excellent papier ! Les 50 participants que nous menions avec une élue municipale sur le second parcours plus court, n’étaient pas moins intéressés ! Nous voulons conserver notre patrimoine historique, écologique, cette jolie vallée verte du Veyret qui ouvre la voie de Narbonne et des plages vers les Corbières, Fontfroide, Lagrasse, vers ses bons vins aussi. Nous tenons à nos sources, un bien qui se fair rare, donc précieux, qui risquent de disparaître sous les dynamitages. Et tout ce que vous avez si bien dit. Merci
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