L’avenir problématique de la filière nucléaire

«Il demeure une incertitude sur la capacité de la filière nucléaire française (…) à construire de nouveaux réacteurs électronucléaires dans des délais et pour un coût qui demeurent acceptables» Pierre Moscovici, Président de la Cour des comptes.

Chronique d’une catastrophe annoncée (suite)

Centrale nucléaire de Brokdorf  /Allemagne (Image par Wolfgang Claussen de Pixabay)
Centrale mise en service en service en octobre 1986, 6 mois après Tchernobyl, arrêt prévu :2021

 

Les temps sont durs pour la filière nucléaire française : le 22 juin dernier l’ONG « Greenpeace France«   et le réseau « Sortir du nucléaire » ont déposé un recours en annulation du décret du 21 avril 2020 relatif à la programmation pluri-annuelle de l’énergie (PPR). Ce que ces 2 organisations remettent en cause, c’est la prolongation de la durée de vie des réacteurs initialement prévue pour 25 ans, puis portée à 40 ans  et dont le décret autorise la prolongation au-delà des 40 ans, voire des 50 ans de fonctionnement. Elles argumentent sur la complexité et le coût des travaux nécessaires à ces prolongations, la production de déchets radioactifs « ingérables« , mais aussi sur le non respect de la règlementation européenne qui stipule qu’une évaluation environnementale doit être faite, préalablement à la prolongation du fonctionnement d’un réacteur au-delà de la 4ème visite décennale…
Quelques jours plus tard, le tout nouveau président de la Cour des comptes, Pierre Moscovici, émettait des réserves sur l’avenir de la filière nucléaire.

La Cour des comptes s’inquiète du projet de construction de nouveaux RPR

C’est Pierre Moscovici, le nouveau président de la Cour des comptes, qui déclare le jeudi 9  juillet lors de la remise d’un rapport sur la filière EPR au gouvernement (1) : « Il demeure une incertitude sur la capacité de la filière nucléaire française (…) à construire de nouveaux réacteurs électronucléaires dans des délais et pour un coût qui demeurent acceptables ».
Le président Emmanuel Macron et donc son gouvernement ne cachent pas leur intérêt pour une relance de la filière nucléaire par la construction de nouveaux EPR et ce, en dépit des problèmes techniques, des malfaçons, des retards et des dérives de coût qu’ont connu et connaissent encore les chantiers de Flamanville en Normandie et d’Olkiluoto en Finlande, tandis celui d’Hinckley Point en Angleterre peine à démarrer. Et que les 2 réacteurs EPR chinois de Taishan actuellement opérationnels sont considérés comme « peu rentables ».

Malgré cela EDF, l’électricien nucléaire français doit présenter au gouvernement, début 2021 un plan de construction de 6 nouveaux EPR, la décision définitive de lancement des nouveaux chantiers ne devant être prise qu’après la présidentielle de 2022.
Pour la Cour des comptes qui considère la construction de l’EPR de Flamanville comme un « échec opérationnel », cette décision de relance de la filière ne pourra être entreprise qu’après une évaluation sérieuse, portant sur l’ensemble des EPR (6), déjà construits ou en cours de construction dans le monde.

Les défaillances techniques mises en évidence et reconnues par EDF
Pour le chantier de l’EPR de Flamanville qui devrait être opérationnel, selon les dernières estimations en 2023 et dont les délais de construction ont été multipliés par 3,5 et le coût par 3,2 actuellement,  la Cour des Comptes, à la suite de l’ASN, pointe : en amont du chantier une sous-estimation de sa complexité par EDF, une perte de compétence de la filière nucléaire française lors de son exécution, des défauts dans le pilotage du chantier par EDF, un manque de contrôle de l’exécution des marchés par les entreprises prestataires et un contrôle stratégique « insuffisant » de la part du conseil d’administration d’EDF. Selon la Cour des comptes, EDF partagerait ces constats et serait résolue à mieux faire : ces bonnes résolutions étant concrétisées par un plan baptisé « excell », remis par EDF au gouvernement début décembre 2019.

En supposant ces défaillances remédiées, la Cour des comptes estime que l’avenir du nucléaire en France est subordonné à 2 conditions : résoudre les problèmes de financement et définir une stratégie énergétique sur le long terme.
Actuellement EDF, entreprise publique, est lestée d’une dette de 41 milliards €, malgré diverses recapitalisations faites par l’État. Les conditions actuelles de tarification de l’électricité, mais aussi l’évolution de la consommation, ne lui permettent pas de aire face à cette dette.  La réalisation du 6 nouveaux EPR, étalée par tranches de 2, est estimée par l’ensemble des parties à un coût 46 milliards €. La Cour des comptes constate qu’il est impossible à EDF de financer ces nouveaux investissements sur ses fonds propres et qu’un nouveau recours à l’argent public serait nécessaire. Mais ce recours implique que l’électricité produite par ces nouveaux réacteurs soit «suffisamment compétitive», faute de quoi les conséquences politiques, mais aussi financières, seraient désastreuses.

Mais l’évaluation d’une compétitivité suffisante de l’électricité produite par ces nouveaux EPR (et par la filière nucléaire française en général), dépend de l’appréciation de l’évolution du mix énergétique à moyen et long terme, d’autant plus qu’à partir de 2025 EDF devra vendre l‘intégralité de sa production sur le marché, conformément aux règles européennes. La Cour des comptes recommande que la décision de construire ou d’abandonner la construction de 6 nouveaux EPR, soit prise après « une analyse complète et une planification du mix électrique à l’horizon 2050 ».

Définir une stratégie énergétique à long terme devient une nécessité impérieuse, d’autant plus qu’en 2050 la plupart des réacteurs actuellement en fonctionnement auront largement dépassé les 60 ans alors que, selon la PPE actuelle, 14 d’entre eux devraient être fermés d’ici 2035.

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 21/07/2020

 

Dernière minute :

L’ASN et le Comité directeur pour la gestion de la phase post-accidentelle d’un accident nucléaire ou d’une situation d’urgence radiologique (Codirpa) viennent de publier un « Guide pratique pour se préparer aux accidents nucléaires » : Guide pratique pour les habitants d%u2019un territoire contaminé par un accident nucléaire-1

 

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Notes:
  1. https://www.ccomptes.fr/fr/publications/la-filiere-epr
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