Le nucléaire termine l’année en beauté par un feu d’artifice de dysfonctionnements et de turpitudes

Dans la situation actuelle, où la filière nucléaire enchaîne les problèmes techniques et financiers, vouloir la relancer par la construction de nouveaux EPR apparait comme une totale aberration.

Chronique d’une catastrophe annoncée (suite)

« Si je devais utiliser une image pour décrire notre situation, ce serait celle d’un cycliste qui, pour ne pas tomber, ne doit pas s’arrêter de pédaler. »
                                           Jean Bernard Levy, PDG d’EDF, audition sur le nucléaire à l’Assemblée Nationale, le 7 juin 2018

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Alors que clignotent toutes les alarmes dans l’industrie nucléaire,  « en même temps » notre gouvernement et notre industriel nucléaire EDF, emploient tous les moyens et ruses à leur disposition, non seulement pour prolonger le fonctionnement du parc existant, mais encore pour se lancer dans un  projet aventureux de création de 6 nouveau EPR, privant ainsi le secteur des énergies renouvelable des capitaux nécessaires à son développement. De son côté, l’autre « grand »  français du nucléaire, AREVA SA, constructeur de l’EPR Finlandais d’Olkiluoto qui accumule les retards (12 ans) comme son cousin l’EPR de Flamanville (11 ans), connait de graves problèmes financiers, dus pour la plupart à ce chantier calamiteux !

L’incident du mois

Le 10 décembre à 12h22 un incident s’est produit dans le réacteur N°2 de la centrale nucléaire finlandaise d’Olkiluoto, qui abrite aussi le chantier de l’EPR construit par AREVA SA. Suite à la détection d’une importante augmentation des niveaux de radioactivité, le réacteur a été arrêté en urgence et le bâtiment du réacteur a été confiné.
Selon un communiqué de l’Autorité de radioprotection et de sûreté nucléaire (STUK) qui est l’homologue finlandais de l’ASN : « Le 10/12/2020. Une perturbation grave qui a provoqué un arrêt d’urgence s’est produite aujourd’hui à 12 h 22 dans la tranche 2 de la centrale nucléaire d’Olkiluoto, probablement en raison d’une défaillance du système de traitement des eaux du réacteur de la centrale. La situation est maintenant stable et l’usine est dans un état sûr. Aucun rayonnement n’est entré dans l’environnement depuis l’usine. (.…)  Il n’y a aucun danger à l’extérieur du site de l’usine et aucune émission n’est attendue de l’usine. Le comprimé d’iode ne doit pas être pris et aucune protection n’est requise à l’intérieur. La situation de rayonnement autour de l’usine est normale. [….] C’est un événement exceptionnel. Les systèmes de sûreté de l’usine fonctionnent comme prévu, ce qui a entraîné un faible risque d’exposition aux rayonnements des travailleurs ou de l’environnement. »

Prolongation de la durée de vie des réacteurs : le « Grand carénage« 

Rappelons tout d’abord, qu’à l’origine, les réacteurs était prévus pour fonctionner sur une durée de 30 ans, selon la communication faite par EDF. A l’heure actuelle, la durée de vie 40 ans est devenue la norme admise, tandis que l’électricien nucléaire évoque une durée de vie de 60 ans. On peut expliquer ce glissement, lorsqu’on prend en compte les nombreux travaux de consolidation et de sécurisation des installations, qui ont été réalisés dans les centrales, à la suite des accidents nucléaires de Three Miles Island et de Tchernobyl et qui sont actuellement en cours suite à celui de Fukushima.
Ces travaux ont impacté le bilan économique des centrales et le « Grand Carénage » implique de nouveaux coûts, qui comme pour toute réhabilitation du cadre bâti, sont difficiles à évaluer.
Déjà les sommes annoncées à l’origine par EDF ont évolué : après avoir annoncé la somme de 55 Mds € en 2016, celle-ci a été réduite à 48,2 milliards € courants, puis augmentée à nouveau en 2020 à 49,4 Mds €. Montant que conteste la Cour des comptes, qui dans son rapport annuel 2016 l’estimait déjà à 100 Mds € (1).

Au plan technique, la loi impose une visite décennale pendant laquelle le réacteur est arrêté et fait l’objet d’une visite scrupuleuse, où le moindre élément de l’installation est examiné avec soin. Cette visite mobilise des moyens humains et techniques très importants : ainsi, ce sont près de 5000 intervenants qui, pendant 6 mois, ont effectué la visite décennale du réacteur N°1 de la centrale du Tricastin. A l’issue de cette visite, l’ASN délivre une autorisation de mise en service. Le « Grand Carénage » est entrepris à l’occasion de la 4ème visite décennale : outre la remise en état des installations existantes, des travaux complémentaires de mise aux normes sont effectués, notamment en matière de sécurité pour prévenir des risques qui n’avaient pas été pris en compte à l’origine (terrorisme).
Mais malgré la minutie des inspections et des diagnostics, il n’est pas possible de détecter tous les défauts et certains équipements ne peuvent être remplacés (la cuve du réacteur, l’enceinte de confinement en béton, certains câbles et tuyaux…).

Pourtant malgré toutes les incertitudes économiques et techniques liées au « Grand Carénage », sa remise en question n’est pas à l’ordre du jour pour nos gouvernants, puisque la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE)  a fixé comme objectif pour 2035 une part de 50 % pour le nucléaire dans la production d’électricité, ce qui implique la prolongation de la durée de vie d’une partie des réacteurs…

C’est dans ce contexte délicat que l’ASN, réputée indépendante, mais qui doit faire preuve de beaucoup de diplomatie face aux pressions exercées par le gouvernement et EDF, a décidé de lancer une consultation publique.
Il s’agit d’appuyer, par une consultation de l’opinion publique, son « projet de décision » qui fixe les prescriptions, auxquelles EDF devra satisfaire, pour la poursuite du fonctionnement de ses réacteurs au delà de 40 ans, ainsi que les échéances à respecter pour chaque réacteur.
Pour participer à cette consultation publique qui se termine le 15 janvier 2021 :
https://www.asn.fr/Reglementer/Participation-du-public/Installations-nucleaires-et-transport-de-substances-radioactives/Participations-du-public-en-cours/Conditions-de-la-poursuite-de-fonctionnement-des-reacteurs-de-900-MWe-au-dela-de-40-ans

Nouveaux EPR : une ruse grossière d’ E. Macron et d’EDF pour faire passer le fait accompli ?

Tout politicard avisé sait que la période des vacances et de fêtes de Noël est le moment idéal pour faire passer des décisions impopulaires. Une fois de plus cette technique semble avoir été utilisée !
Depuis quelques mois l’information était distillée dans l’opinion : suite à des demandes insistantes d’EDF, appuyées par des rapports commandités par les ministres de l’Économie et de la Transition écologique, le lancement d’une étude sur la pertinence d’une nouvelle génération d’EPR avait été acté par le gouvernement, mais il était affirmé qu’aucune décision ne serait prise avant 2023.
Les déclarations faites par E. Macron le 8 décembre dernier, lors de sa visite de l’usine Framatome du Creusot, précisent les choses. Tout en se déclarant opposé au -tout nucléaire- et en affirmant « en même temps » : « Notre avenir écologique et énergétique passe par le nucléaire », le président a confirmé que la décision de construction de nouveaux réacteurs serait prise au plus tard en 2023, concomitamment à la mise en service de l’EPR de Flamanville.
Pourtant, quelques jours plus tard, lors du conseil d’administration du 16 décembre 2020, la direction d’EDF a proposé 4 sites pour l’implantation des 6 futurs EPR, anticipant ainsi une décision favorable de l’État à  la construction de nouveaux EPR. Mieux encore, le CA d’EDF à choisi le site de la centrale nucléaire de Penly (Seine Maritime) pour l’implantation des 2 premiers EPR futurs.
Une fois de plus, EDF pratique la politique du fait accompli, tandis que le silence de l’État en fait son complice. La décision semble déjà prise et la réflexion en cours, qui devrait aboutir en 2023 à la décision de faire / ou pas, semble relever du leurre destiné à égarer l’opinion.

L’annonce du choix de Penly a été saluée par la CGT qui voit dans la construction de ces 2 EPR l’occasion de « faire perdurer le savoir faire, tout en créant des centaines d’emplois »…
De son coté le réseau « Sortir du nucléaire » condamne cette décision dans un communiqué : « Si cette annonce n’est malheureusement pas une surprise, elle constitue un pas de plus dans le fait accompli que pratique actuellement EDF avec la complicité de l’État. Si aucune décision de nouvelle construction n’est officiellement censée advenir avant la mise en service de l’ EPR de Flamanville, les discussions en cours entre EDF et le gouvernement montrent que tout est mis en place pour présenter la construction de nouveaux réacteurs comme inéluctable.
Le Réseau “Sortir du nucléaire“ dénonce fermement ces projets, qui enfonceraient la France dans l’impasse nucléaire pour de nouvelles décennies, avec leur lot de risque d’accident et de production de déchets radioactifs ingérables…» .
Alors que le chantier de l’EPR de Flamanville est un fiasco total et que l’industrie nucléaire est minée par la perte de compétences et une situation économique catastrophique, envisager de nouveaux réacteurs relève d’une fuite en avant suicidaire, qui serait payée par les contribuables. Du point de vue de la lutte contre le changement climatique, gaspiller des dizaines de milliards d’euros dans des chantiers interminables au lieu d’amorcer dès maintenant un virage vers un changement de système énergétique reposant sur la sobriété et les énergies renouvelables, est une faute que la France ne peut pas se permettre…».

AREVA SA, le co-constructeur avec Siemens de l’EPR d’Olkiluoto au bord du gouffre

Suite aux retards (actuellement 12 ans) pris dans la construction de l’EPR Finlandais, AREVA SA doit payer 450 millions € de pénalités de retard à l’électricien finlandais TVO. S’y ajoute à partir de janvier 2020, une pénalité supplémentaire de 20 millions € par mois.
Devant le risque imminent de cessation de paiement (début 2021), l’État, actionnaire majoritaire avec 50% des parts,  est sollicité pour injecter entre 600 et 800 millions € dans l’entreprise. La situation est cornélienne : d’une part une entrée en bourse n’est pas envisageable pour AREVA SA, compte tenu de sa situation financière  et de la médiocrité de ses performances techniques, d’autre part toute aide directe ou subvention est actuellement interdite par la Commission européenne…Enfin EDF, client d’ AREVA SA, lui réclame, suite à divers litiges concernant des défauts de fabrication (cuves de réacteurs et soudures), pas moins d’1,5 milliards € d’indemnités…La situation est loin d’être réglée…

Dans une telle situation, où la filière nucléaire enchaîne problèmes techniques et financiers, vouloir la relancer par la construction de nouveaux EPR apparait comme une totale aberration. « Errare humanum est, perseverare diabolicum ». 

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 20/12/2020

Pourtant malgré toutes les incertitudes économiques et techniques liées au « Grand Carénage », sa remise en question n’est pas à l’ordre du jour pour nos gouvernants, puisque la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE)  a fixé comme objectif pour 2035 une part de 50 % pour le nucléaire dans la production d’électricité, ce qui implique la prolongation de la durée de vie d’une partie des réacteurs…

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Notes:
  1. [https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/EzPublish/04-maintenance-centrales-nucleaires-RPA2016-Tome-1.pdf

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