A PROPOS DE L’ABERRANTE RELANCE DU NUCLÉAIRE PAR E.MACRON

Comment décider d’un sujet aussi crucial que l'avenir énergétique de la France dans un contexte de crise climatique sans l’avoir soumis préalablement à un débat public ?

Chronique d’une catastrophe annoncée (suite)

Emmanuel Macron, lors de sa visite du 10 février 2022 sur le site de l’usine de turbines de Général Electric à Belfort, a annoncé la relance du nucléaire dans un discours sur la stratégie énergétique française. C’est ainsi qu’il souhaite que 6 nouveaux EPR de génération 2 soient construits d’ici 2035 et que la construction de 8 EPR supplémentaires soit mise à l’étude. De plus 1 milliard € sera consacré par la France 2030 à un appel à projet concernant la fabrication en série de petits réacteurs modulaires ainsi qu’à l’étude de « réacteurs innovants permettant de fermer le cycle du combustible et de produire moins de déchets ». Mais ce « renouveau du nucléaire«  est encadré par la loi -Energie Climat- du 8 novembre 2019 limite la part du nucléaire dans la production d’électricité à 50%  en 2035.

Fonçons, on réfléchira après : la startup-nation vue par l’Élysée. (image Gerd Altmann de Pixabay)

Une annonce étonnante

Pour faire cette annonce E. Macron se base sur une hypothèse élevée : en 2050 la consommation électrique de la France aura augmenté de + 60% par rapport à 2020. Cette très forte hausse serait provoquée par le cumul de plusieurs facteurs :

  • le remplacement des énergies fossiles par l’énergie électrique dans le cadre de la Stratégie Nationale Bas-Carbone (SNBC) qui vise la neutralité carbone en 2050
  • mais aussi une augmentation de la consommation électrique des ménages (usages domestiques, déplacements, etc.)
  • le développement de la consommation des entreprises dans le cadre de la réindustrialisation de la France, fer de lance de la stratégie du gouvernement actuel

Mais cette annonce « disruptive » qui émerge comme un lapin sorti du chapeau d’un prestidigitateur appelle plusieurs remarques :

  • Dans le régime présidentiel actuel, un souhait du président Macron vaut décision en raison de la subordination du parlement à l’exécutif qu’il dirige. Une décision d’une telle importance sur le plan environnemental, industriel, économique, sanitaire, qui engage l’avenir de la France à l’échelle de plusieurs générations, ne devrait-elle pas avant d’être prise, faire l’objet d’une information approfondie et d’une consultation publique ?
  • L’annonce d’E. Macron se rapproche de deux scénarios prospectifs N2 et N03 issus d’une étude faite par RTE. Cette étude présente 6 scénarios visant à la neutralité carbone en 2050 allant du « tout renouvelable » au mix renouvelables / énergie nucléaire à 50% /50%. Dans le scénario N 2 la part du nucléaire est de 36% et dans le N03 de 50 %. : ce sont les 2 scénarios où le nucléaire conserve la place la plus importante.
  • Alors que le président Macron faisait son annonce, la seule étude publiée sur le passage de la France à l’électro-énergie était celle de RTE, filiale de l’électricien nucléaire EDF (1), dont le contenu aboutit à présenter comme inévitable la conservation et la relance du nucléaire. Dans le même temps le gouvernement retardait la publication de l’étude “Transition(s) 2050” de l’ADEME, qui contredisait la présentation de RTE et débouchait sur conclusions contraires : la construction de nouveaux EPR n’est pas nécessaire et de plus serait d’un coût trop élevé.

Parlons chiffres

Pour évaluer l’intérêt et l’efficacité des propositions de conservation / développement du nucléaire, il est utile de connaitre quelques chiffres.
Dans le projet d’augmentation de 60% de la consommation électrique à l’horizon 2050 retenu par E. Macron, la production annuelle d’électricité devrait être de 800 TWh en 2050 ; pour mémoire la France a produit 500 TWh en 2020 dont 379 TWh de nucléaire.
Or pour la première fois depuis 2009 la capacité de production d’électricité nucléaire est en baisse depuis 2009, suite à la fermeture des 2 réacteurs de 900 MW de Fessenheim, (2) et le parc nucléaire représente encore 45,1% de la capacité totale de production d’électricité en France.

Selon le bilan électrique 2020 fait par RTE (3), la production nucléaire, qui représente 67,1% de la production totale d’électricité en France, à chuté de 11,4% (44TWh) par rapport à 2019 et se situe à son niveau le plus bas depuis 1993. (4).
Pour RTE cette baisse n’est pas partiellement imputable à la fermeture de Fessenheim mais elle est surtout le résultat d’une « moins bonne disponibilité des centrales » suite à de nombreux arrêts et incidents ainsi qu’aux effets de la crise du COVID.

Dans l’annonce faite par E. Macron, pour atteindre une production annuelle de 800 TWh en 2050 la capacité de production du mix énergétique serait répartie comme suit en puissance disponible:

– entre 119 (N2) et 98 GW (N03) de photovoltaïque 
– entre 54 et 40 GW d’éolien offshore 
– entre 60 et 54 GW d’éolien terrestre 
– 25,7GW d’hydroélectricité
– entre 23 et 27 GW de nouveau nucléaire (14 EPR2, sans ou avec SMR), ainsi que 16 à 24 GW de nucléaire déjà installé qui serait prolongé au-delà de soixante ans d’activité suite au « grand carénage »

Mais les investissements qu’implique l’annonce d’E. Macron ne se limitent pas au financement des unités de production, celles-ci impliquent tout un système qui assure le transport, le stockage, la distribution de l’énergie électrique. Ce système à un coût qui varie selon le mode de production de l’énergie. et donc la répartition du mix électrique.

Ce que nous avons retenu d’un tableau de l’étude “Transition(s) 2050” de l’ADEME, qui comme celle de RTE comporte aussi 6 scénarios, c’est que selon le mix choisi la différence d’investissement varie de 472 Mds € entre un mix « frugal » où le nucléaire représente 14% et un mix où il représente 28% !

Mais faire fonctionner un mix énergétique où seront développés à la fois un nouveau nucléaire et des énergies renouvelables pose de nombreux problème de compatibilité entre ces 2 systèmes énergétiques. Selon l’expert Yves Marignac le système nucléaire est hyper centralisé alors que le renouvelable est décentralisé ce qui provoque «à un certain point une contradiction de forme sur le réseau d’électricité».
De plus la production nucléaire fonctionne de manière stable alors que les renouvelables sont variables ce qui selon lui fait qu’«il y a inévitablement des arbitrages de priorité d’accès au réseau, qui pénalisent économiquement l’un ou les autres». L’essor conjoint nucléaire / renouvelables implique une forte croissance de la demande, si ce n’est pas le cas il faudra « choisir à qui on laisse la place ». Ces difficultés l’amènent à conclure : «il faut retourner la perspective : jusqu’ici, le nucléaire est nécessaire et le niveau de renouvelables soumis à discussion. Demain, les renouvelables sont incontournables et le nucléaire optionnel».

En conclusion l’annonce du président Macron soulève de nombreuses questions

  • Comment décider d’un sujet aussi crucial sans l’avoir soumis préalablement à un débat public ? Un débat « à postériori«  est évoqué par le gouvernement : il ne porterait pas directement sur le nouveau nucléaire.
  • Sur son choix de scénario qui se base sur l’étude d’RTE, filiale de l’électricien nucléaire EDF qui conduit à une forte relance de la filière nucléaire, alors que d’autres perspectives plus sobres en investissements sont proposées par l’ADEME, organisme public.
  • Sur la capacité de la filière nucléaire, mal en point au plan financier comme au plan technique : EDF = 42 Mds € de dettes, fiasco des EPR construits (retards, dépassements de coût, erreurs de conception, malfaçons + incidents de maintenance, pertes de savoir-faire, difficultés techniques et usures du parc ancien.
  • Rien en l’état actuel de la filière nucléaire et du développement des ENR ne permet de penser que le calendrier annoncé par E. Macron pourra être tenu. Comment les 6 EPR prévus pour 2035 pourraient être construits alors que l’EPR de Flamanville dont la mise en service était prévue pour 2012 n’est toujours pas en fonctionnement, alors que lui-même estime dans son discours du 10 février qu’il faut 15 ans pour construire un réacteur ? Comment arriver à 180 GW de capacité installée d’énergies renouvelables en 2050, alors que la France avec une part de 19,1% des renouvelables dans la consommation finale énergétique brute a raté les 23% fixés pour fin 2021 par une directive de l’UE de 2009 ?

Alors que penser de cette présentation par le président Macron de sa politique énergétique à l’horizon 2050 ? Discours réaliste ou incantatoire dans un contexte électoral ? La neutralité carbone a-t-elle des chances d’être réalisée ?

Curly Mac Toole et Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 18/02/2022

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Notes:
  1. ndlr : n’y a-t-il pas conflit d’intérêts ?
  2. le parc nucléaire français reste le deuxième du monde en puissance
  3. https://bilan-electrique-2020.rte-france.com/production-nucleaire/
  4. Ndlr. Il faut distinguer capacité de production liée à la puissance des réacteurs et production réelle liée à leur disponibilité

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