Relance de la filière nucléaire : le gouvernement macroniste confond vitesse et précipitation !

Que peuvent inventer des gens formés à l "administration" pour accélérer la relance de la filière nucléaire sinon des mesures administratives ?

Chronique d’une catastrophe annoncée (suite)

Éoliennes et centrale nucléaire (Image par Markus Distelrath de Pixabay)

Le 10 février 2022 E. Macron, en visite à l’usine ex Alstom de Belfort, avait annoncé le lancement de 6 réacteurs EPR dont les deux premiers devraient être opérationnels en 2035, tandis que 8 autres devraient l’être en 2050, et que le parc nucléaire existant ferait l’objet de travaux destinés à prolonger la vie de ses réacteurs. A l’époque déjà, ce discours semblait incantatoire et peu réaliste compte tenu des difficultés rencontrées par les premiers EPR déjà construits et notamment celui de Flamanville.

Depuis la situation a évolué 
Deux semaines après cette déclaration d’E. Macron la Russie entrait en guerre avec l’Ukraine en déclenchant par ricochet une crise de l’énergie. En même temps la France, qui selon certains de ses responsables pro-nucléaires était censée être à l’abri de tout aléa énergétique sérieux grâce à l’abondance de son parc, découvrait que la situation était moins brillante que prévu.

31 réacteurs nucléaires français sur les 56 en service étaient à l’arrêt début septembre 2022, à qui la faute ?
Tout d’abord à pas de chance, puisque la pandémie du COVID 19 avait désorganisé tout le programme de maintenance des réacteurs et notamment le « Grand Carénage » qui consiste en un ensemble important de travaux destinés à prolonger la vie des réacteurs au-delà des 40 ans prévus. Mais ensuite ces arrêts étaient aussi dus à de nouveaux problèmes techniques venus s’ajouter à la kyrielle de dysfonctionnements, tromperies, défauts de fabrication et erreurs de manipulation qui jalonnent la vie de nos centrales. De plus, de l’aveu même de ses responsables, la filière nucléaire avait perdu une partie de son savoir faire et souffert de sous-investissement.
Ce report de travaux de maintenance et de mise à niveau de plus en plus urgents, a provoqué un manque de disponibilité du parc nucléaire qui se reporte d’une année sur l’autre.

Alors que la France doit faire face à une triple crise ; de l’énergie, de l’environnement, de la guerre en Ukraine et que l’électricien nucléaire EDF se trouve à la fois dans une situation financière catastrophique et devant un mur d’investissements à faire (1) il n’est pas sûr que l’approvisionnement du pays en électricité nucléaire puisse être garanti dans les prochains mois, voir années.
Selon EDF 26 des 31 réacteurs en arrêt devraient être remis en service pour la fin de l’année 2022 ce dont doute l’ASN qui souligne la difficulté à planifier des chantiers de cette ampleur et ce qui est aussi infirmé par le retard de plusieurs semaines  dans la remise en service de 4 des réacteurs à l’arrêt (Cattenom 1, 2 et 3 et Penly 1). Du coup l’arrêt pour maintenance de 15 réacteurs actuellement en fonctionnement est décalé par EDF « afin de les maintenir en production tout l’hiver » !

Le gouvernement macroniste appuie sur l’accélérateur

C’est dans ce contexte que l’exécutif à présenté fin septembre dernier un projet de loi visant à accélérer la construction de nouveaux réacteurs nucléaires sans se préoccuper des résultats du débat public sur la relance du nucléaire organisé par la CNDP  et intitulé « Nouveaux réacteurs nucléaires et projet Penly ». Ce débat initié par le gouvernement se déroulera du 27/10/2022 au 27/02/2023. Il est aussi passé outre aux résultats de la concertation nationale sur « le système énergétique de demain » qui devrait être lancée prochainement.
Selon le gouvernement, le but de cette soudaine accélération est de réduire de plusieurs années le temps de construction des futurs réacteurs. (ndlr : de nombreux experts mettent en doute le timing annoncé par Macron de 2 EPR mis en service pour 2035).

Que peuvent inventer des gens formés à l « administration » pour accélérer la relance de la filière nucléaire sinon des mesures administratives ?
Celles qui sont envisagées dans le projet de loi visent surtout à réduire les procédures administratives, particulièrement la consultation du public, de la société civile et des experts pour l’environnement.

Il s’agit par ailleurs

  • De cibler du foncier déjà acquis par le centrales existantes et ainsi d’« accélérer leur construction à proximité des centrales déjà existantes » ce qui économise certaines études préalables.
  • D’instaurer une procédure de « déclaration d’intérêt général  » qui permettra de mettre le projet en compatibilité avec les documents d’urbanisme existants et de s’affranchir de l’autorisation d’urbanisme
  • De commencer les travaux de terrassement, d’aménagement du terrain et de construction des bâtiments auxiliaires non nucléaires avant la fin de l’enquête publique et avant l’obtention de l’autorisation administrative de travaux !
  • De déroger aux règlements environnementaux en cours sur la protection des espèces, la loi littoral, la préservation des bords de mer, cela au nom d’« une raison impérative d’intérêt public majeur »
  • D’accélérer en « extrême urgence » les procédures d’expropriation
  • De dispenser d’étude d’impact des emprises foncières jusqu’à 100 /200 ha

Seraient cependant épargnés tous les dossiers touchant à la sûreté des installation qui, selon le gouvernement, resteraient du domaine exclusif de l’ASN.

Ce projet de loi qui donne carte blanche à l’industrie nucléaire est dénoncé par diverses ONG qui en soulignent le caractère anti-démocratique, mais aussi que son esprit est en contradiction avec le code de l’énergie lequel prévoit une réduction à 50% de la part du nucléaire en 2050. De plus les objectifs annoncés dans le planning du gouvernement indiquant une mise en exploitation des premiers EPR de 2ème génération à l’horizon 2035/2036 sont remis en cause par les propres services de l’État dans une note de service de la Direction générale énergie-climat qui explique que la mise en service de 2 premiers EPR se ferait au plutôt à l’horizon 2040 !

Enfin toutes ces prouesses administratives destinées au rétablissement par le nucléaire de notre « indépendance énergétique«  semblent faire peu de cas de l’aspect technique de la relance du nucléaire : d’une part l’EPR de Flamanville censé servir de prototype aux futurs EPR révèle à présent des problèmes de conception, d’autre part la relance de la filière nucléaire « selon Macron » impliquerait le recrutement de 4000 ingénieurs / an selon le GIFEN (2), où les trouver ? Comment les former ? Les rémunérer ?

Notre avenir énergétique semble bien aléatoire, tout comme l’avenir de notre démocratie…

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 19/10/2022

 

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Notes:
  1. estimé entre 80 et 100 millions €
  2. Groupement des Industriels Français de l’Energie Nucléaire

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