Tandis qu’E. Macron veut tripler les capacités nucléaires, partout dans le monde l’énergie nucléaire connait une baisse spectaculaire

Rien dans le monde réel ne permet d’espérer le triplement de la production d’électricité nucléaire en 2050.

(Chronique d’une catastrophe annoncée)*

 

électricité nucléaire dans le brouillard (Image par Tom de Pixabay)

Alors qu’E. Macron déclarait le 11 décembre dernier, qu’il annoncerait « dans les prochains mois » le lancement de 8 EPR2 supplémentaires qui s’ajouteront aux 6 déjà programmés, un rapport du WNISR (World Nuclear Industry Repart), institut d’évaluation mondialement reconnu, constatait « dans le même temps » le déclin du nucléaire dans le monde. N’était-ce la gravité du sujet, le contraste était cocasse entre la situation réelle de l’industrie nucléaire dans le monde et l’enthousiasme d’une vingtaine de pays, président français en tête, qui appelaient, lors de la COP 28 à Dubaï, à tripler la production d’électricité nucléaire d’ici 2050 !
Une fois de plus notre dynamique président de la République se projetait hardiment en avant, mais avait-il bien réfléchi aux tenants et aboutissants de son entreprise ? S’est-il demandé si les investissements dans le nucléaire étaient les plus rentables en termes de réduction des GES et de délais de mise en production ? A-t-il eu les informations nécessaires ? Les a-t-il lues ?

Une décroissance continue de la production d’électricité nucléaire dans le monde

Selon le rapport 2023 du WNISR la production mondiale d’électricité nucléaire, assurée par 407 réacteurs en activité, a décru de 4% en une année : elle se trouve à son niveau le plus bas depuis 25 ans. Dans le mix électrique mondial en 2023, la part de la production d’électricité nucléaire représente 9,2 % soit son niveau le plus bas depuis 40 ans.

La situation française

Selon EDF la production cumulée annuelle s’établit à 288,6 TWh en 2023, soit 37,6 TWh de plus qu’en 2022 à la même période. Mais ce léger gain dû à une optimisation du fonctionnement des réacteurs et au traitement des problèmes de corrosion ne doit pas servir de prétexte à masquer le déclin de la production d’électricité nucléaire. Selon le rapport du WNISR : « « Entre 2010 et 2022, la France a perdu 129 TWh de nucléaire. C’est plus que ce que l’Allemagne a perdu en sortant du nucléaire de manière planifiée au jour près, organisée et coordonnée. La France a subi cette chute de façon brutale, imprévue, chaotique. » Cet effondrement de la production ne se réduit pas aux problèmes de corrosion récemment découverts, mais à un ensemble de facteurs où s’ajoutent des dysfonctionnements organisationnels, des négligences, des malfaçons, des pertes de ″savoir-faire″, etc.
Selon l’auteur du rapport, il s’agit d’une tendance à long terme : « Entre 2005 et 2015, neuf années sur dix, on produisait plus de 400 TWh d’électricité nucléaire. Depuis 2015, on n’y arrive plus. Luc Rémont, le nouveau PDG d’EDF, a annoncé que l’objectif du groupe était d’atteindre à nouveau 400 TWh en 2030, mais que ce sera très dur. »
C’est dans ce contexte qu’E. Macron veut construire 6, puis 8 EPR2 alors que l’EPR de Flamanville n’est toujours pas en service.

Tripler la production d’électricité nucléaire dans le monde : mission impossible ?

Selon les calculs du WNISR, cet objectif impliquerait une accélération « prodigieuse » du rythme de construction des réacteurs. En gardant les réacteurs actuels en fonctionnement jusqu’à l’âge de 60 ans, il serait nécessaire d’ajouter 270 nouveaux réacteurs d’ici 2050, soit 10 par an alors qu’en 20 ans, entre 2003 et 2023, on en a construit que 103 soit la moitié.

Or dans le monde réel on observe un ralentissement des constructions.
58 réacteurs sont actuellement en construction dans le monde. La mise en service de 16 réacteurs était prévue en 2022, 7 seulement ont commencé à produire de l’électricité. La durée des chantiers de construction s’allonge ici et là, traduisant le manque d’enthousiasme de leurs maîtres d’ouvrage. Le chantier d’une dizaine de réacteurs a dépassé les 10 ans : en Inde, au Brésil, au Japon, en France (EPR de Flamanville). Mais les records sont battus par Bushehr 2 en Iran (en construction depuis 47 ans) et Mochovce 4 en Slovaquie (en construction depuis 38 ans) …

En ce qui concerne les petits réacteurs modulaires (SMR), présentés aux Français comme une solution permettant une production « industrielle », impliquant une mise en œuvre rapide à un coût modéré : seules 4 installations fonctionnent actuellement dans le monde selon le rapport du WNISR. Malgré la propagande qui leur est faite et les engagements financiers public qui visent à développer cette filière, le rapport ne perçoit aucune avancée majeure dans le développement de ces réacteurs. Les 2 SMR mis en service en Chine en 2022, ont connu les vicissitudes habituelles : leur chantier qui devait durer 5 ans en a duré 10. En Russie, 2 autres SMR mobiles embarqués sur une barge ont été raccordés au réseau 9 années plus tard que prévu. Ailleurs en France ou aux États-Unis, on en est encore au stade de la recherche et de l’affinement du concept. De plus aux USA, les coûts estimés pour ce type de réacteurs qui devaient être initialement à la portée de nombreux opérateurs publics et privés, ont été fortement revus à la hausse, ce qui a découragé nombre de clients potentiels

Rien dans le monde réel ne permet d’espérer le triplement de la production d’électricité nucléaire en 2050

Dépasser les idées reçues

Malgré le battage fait en France par le président Macron et le lobby du nucléaire, cette source d’énergie électrique restera un contributeur mineur au mix énergétique en 2050. Il n’est donc pas appelé à constituer la solution miracle pour sauver le climat.
Les performances des ENR sont de plus en plus remarquables, en termes de coût de l’électricité produite, de facilité de construction des installations, tandis que les solutions de pilotage et de stockage améliorent leurs performances en continu. Selon l’analyse du WNISR : « En Chine, le photovoltaïque a pour la première fois produit plus d’électricité que le nucléaire, alors même que c’est le seul pays qui a vraiment investi dans l’atome ces vingt dernières années ».

En Chine, pays à la pointe des ENR,  la production de l’éolien a cru entre 2021 et 2022 de 16%, tandis que le solaire augmentait de 31% et le nucléaire de 3,2 %. Ainsi fin 2022, l’éolien et le solaire représentaient 15% du mix électrique contre 5 % pour le nucléaire. De son côté l’Allemagne, à qui les nucléocrates français reprochent le remplacement de l’atome par le charbon, a compensé la perte de 106 TWh de production nucléaire par 150 TWh de renouvelables. Cette production d’énergie renouvelable, associée à près de 70 TWh de de baisse de consommation, a permis de réduire de 45 % la production d’électricité issue du charbon, de 20 % celle issue du lignite et de 10 % celle issue du gaz.

En conclusion le rapport du WNISR plaide pour le choix d’un politique d’investissement ciblant prioritairement le développement des ENR associé à des politiques de sobriété énergétique : « La seule question à se poser, c’est : si je dépense un euro dans une stratégie énergétique aujourd’hui, de combien puis-je réduire les émissions de gaz à effet de serre et dans combien de temps ? L’option la plus efficace pour le climat, c’est un mix de sobriété, d’efficacité, de réponse à la demande (*) et de stockage, puis les énergies renouvelables. C’est non seulement moins cher, mais surtout beaucoup plus rapide. Tout investissement dans le nouveau nucléaire est une catastrophe pour une protection efficace du climat, car le capital humain et financier limité est détourné des options disponibles produisant des résultats à court terme. ».

On est encore loin de la mise en œuvre généralisée de ces solutions vertueuses. Pour le moment, en France, le lobby nucléaire a réussi à retourner et rallier une partie importante de l’opinion publique et par voie de conséquence le président « de tous les Français » qui préconise désormais la relance du nucléaire. S’il est quasi évident que cette relance n’atteindra pas ses objectifs, ce choix politique risque surtout de laisser derrière lui quantité de lois, textes et règlements inopérants, mais aussi un affaiblissement de la démocratie, suite à la suppression ou la réduction des instances de consultation du public au prétexte de la simplification et de l’accélération des procédures.

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 20/12/2023

 

(*) réponse à la demande = réduire la consommation d’électricité en changeant les pratiques des consommateurs ou en déplaçant une partie de leur consommation en dehors des moments de pics

Rapport du WNISR : https://www.worldnuclearreport.org/

Laisser un commentaire