Un premier mai pour l’avenir de Narbonne

   Nous devons nous lever, même si nous nous croyons seuls.

labor-day (mage par Satheesh Sankaran de Pixabay)

   Nous étions 40 dans un local associatif derrière l’hôpital. Citoyens, syndicalistes, féministes, écologistes, responsables associatifs, humains. Nous étions un échantillon de ceux qui œuvrent pour donner à Narbonne un avenir plus solidaire et plus humain. Nous avions tous reçu comme un coup à l’estomac à l’annonce de la tenue de la grand-messe annuelle du RN à l’Arena, la plus grande salle de notre ville qui affiche une capacité de près de 5000 places. 
Ainsi, le parti d’extrême-droite avec tous ses ténors nationaux viendrait lancer sa campagne des élections municipales de 2026 dans notre cité. Tout ce que Paris compte de journalistes viendrait jeter un œil espérant un coup d’éclat, peut-être un message d’affection de Trump ou de Poutine projeté en direct ou plus banalement de quoi alimenter leurs plateaux de commentateurs politiques pour des semaines.
La mobilisation syndicale s’annonçait molle cette année. Le meeting de l’extrême-droite serait l’évènement du premier mai.
Nous, nous étions 40.

   En intervenant je parlais de la Fête du Travail. Un ami m’a corrigé en rappelant qu’il s’agissait d’abord de la Journée internationale des droits des travailleuses et des travailleurs. Un lecteur pourrait trouver la nuance subtile. Elle ne l’est pas. Ces formulations sont chargées de près de 150 ans de luttes, de sacrifices, de récupération et de répression. La Fête du travail a été décrétée par un gouvernement, alors que la journée internationale des droits des travailleuses et des travailleurs est un mouvement qui a surgi de la base. Le comprendre c’est comprendre pourquoi nous devons lutter contre le RN ce premier mai.  Le premier mai, est un terrain d’affrontement symbolique, où chaque camp tente d’imposer sa vision du monde, son récit, ses héros.

   Le premier mai, avant d’être le symbole des luttes sociales et des revendications ouvrières, plonge ses racines dans la célébration du printemps. Jadis, on dressait des arbres de mai, on allumait des feux de joie, on s’offrait des fleurs.

   Il ne prit sa coloration sociale qu’à la fin du XIXème siècle, au cœur de la révolution industrielle. Aux États-Unis, la revendication pour la journée de 8 heures – « huit heures de travail, huit heures de repos, huit heures de loisirs » – était un sujet brulant. Le premier mai 1886, une grève générale fut lancée. À Chicago, la manifestation tourna au drame. La répression fut féroce. Le 4 mai, à Haymarket Square, une bombe explosa, tuant des policiers et des manifestants. Après un procès retentissant, des anarchistes furent exécutés pour ce crime sur la base de preuves manifestement fabriquées. Le massacre de Haymarket devint un mythe fondateur, un symbole des dérives et des conséquences de la répression lorsqu’elle sert le patronat. Les anarchistes exécutés devinrent des martyrs de la lutte pour la justice sociale.
Trois ans plus tard, en 1889, à Paris, la Deuxième Internationale Socialiste appela à une journée internationale de revendication pour les droits des travailleuses et des travailleurs fixée le premier mai. Leur symbole serait un triangle rouge attaché à la boutonnière. Lorsque l’armée française tira sur une manifestation pacifique le premier mai 1891 à Fourmies dans le département du Nord, faisant neuf morts, dont des femmes et des enfants, cette symbolique de lutte et de sacrifice se renforça.
Dès lors, chaque premier mai fut un jour de grève où les travailleurs défilaient, poing levé, pour se compter et rappeler les luttes en cours.
En France, le premier mai devint un rituel, un moment fort du calendrier social. Les cortèges, souvent massifs, offraient l’occasion d’afficher l’unité du mouvement ouvrier, de scander des slogans, de brandir des pancartes. L’églantine rouge, portée à la boutonnière, devint l’emblème des travailleurs. Fleur sauvage et épineuse, elle incarne la résistance, la combativité, et porte la couleur du sang versé pour la cause ouvrière. En France, la lutte pour la journée de huit heures aboutit à la promulgation d’une loi en 1919 et la reconnaissance du caractère chômé du premier mai.

   En 1920, une date vint s’ajouter au calendrier officiel du mois de mai. Une loi instaura la Fête nationale de Jeanne d’Arc et du patriotisme le deuxième dimanche de mai. La nation en 1918 voulait se construire des moments de célébration et de communion nationale. Les royalistes, encore influents, rejetaient avec vigueur le 14 juillet, fête nationale célébrant la prise de la Bastille et la Révolution française. La canonisation longtemps attendue de Jeanne d’Arc fut l’opportunité pour créer une nouvelle fête nationale qu’ils s’approprièrent rapidement. Pour les royalistes, les mouvements nationalistes et les catholiques traditionalistes, cette fête est bien plus qu’une simple commémoration. Il s’agit d’une affirmation de l’identité française, de ses racines chrétiennes, de sa grandeur passée. Jeanne d’Arc, paysanne et guerrière, incarne à leurs yeux la pureté, le courage, le dévouement à la patrie. Elle est l’antithèse de la République laïque, qu’ils honnissent par ces mouvements. La fête de Jeanne d’Arc est l’occasion de réaffirmer leur vision de la France, une France éternelle, fidèle à ses traditions et à sa foi.

Le premier mai 1936 prit une dimension exceptionnelle. Le Front populaire, coalition des forces de gauche, était aux portes du pouvoir. L’espoir d’un changement profond, d’une société plus juste et plus solidaire, souleva les masses partout en France. Ce jour-là, les revendications sociales et électorales se confondirent dans un moment suspendu. Les manifestations du premier mai furent immenses, unitaires, joyeuses. On y défila, on y chanta, on y rêva d’un avenir meilleur. Les accords de Matignon, qui accorderont aux travailleurs des avancées sociales considérables (semaine de 40 heures, congés payés, conventions collectives), semblaient à portée de main. Ce jour sera décrit comme un moment de grâce, une parenthèse enchantée, un instant de communion populaire qui restera gravé dans les mémoires.

Sous l’Occupation, Philippe Pétain, chef de l’État français collaborant avec l’Allemagne nazie, instaura la « Fête du Travail et de la Concorde sociale » qui coïncidait opportunément avec la Saint Philippe, le premier mai.. Son objectif affiché était de vider le premier mai de sa substance revendicatrice. Les manifestations ouvrières furent interdites. Le régime proscrit l’usage de l’églantine rouge et promut l’usage du muguet, jugé plus neutre. Au-delà de la tentative de récupération, cette célébration visait à étouffer l’esprit de résistance, à imposer une vision corporatiste et réactionnaire de la société, où les conflits sociaux seraient bannis au profit d’une harmonie factice. Pendant ce temps, dans les camps allemands, les opposants politiques déportés portaient ce même triangle rouge qu’ils avaient arboré fièrement le premier mai, comme élément du tragiquement célèbre système de marquage des prisonniers des nazis. Néanmoins, le fait d’offrir en substitution à l’églantine rouge un brin de muguet avec ses clochettes blanches et son parfum délicat, resta comme un geste porte bonheur, ancré dans une coutume qui, dit-on, remonterait à la fantaisie d’un roi du XVIème siècle. Resta également dans les calendriers officiels le terme de Fête du Travail, inspiré par la célébration instituée par le régime de Vichy. Un dépôt de gerbe devant le monument aux Morts fait depuis partie du protocole.

Après la Libération, le premier mai redevint une journée de revendication syndicale. Les cortèges se reformèrent, les slogans refleurirent. Mais le paysage social et politique avait changé. La guerre froide divisait le monde ouvrier. A partir de 1954, les défilés furent interdits en raison des guerres d’Indochine et d’Algérie. Ce n’est qu’en 1968 que le premier mai retrouva son rang de temps fort du calendrier social, lorsque les manifestations étudiantes et les luttes ouvrières convergèrent dans un défilé historique inaugurant les évènements de Mai 68. Depuis cette époque, le premier mai a retrouvé sa dimension de rituel contestataire où se mesure la vigueur de la mobilisation sociale, du moins quand les travailleurs ne préfèrent pas profiter d’un week-end prolongé.

  En 1988, le Front National de Jean-Marie Le Pen entra en scène. Le parti d’extrême droite, en pleine ascension, décida d’organiser son propre défilé du premier mai à Paris. Le parti cherchait à peser sur le second tour de l’élection présidentielle qui se tenait le dimanche suivant. L’extrême droite se retrouvait jusque-là le deuxième dimanche de mai et s’était appropriée la fête de Jeanne d’Arc et du patriotisme. Les groupuscules les plus radicaux et les plus violents refusèrent de changer leur coutume ce qui permit à Jean-Marie Le Pen de mener un défilé d’apparence plus respectable, amorçant ainsi ce qui deviendrait la stratégie de dédiabolisation de son parti. De surcroît cette présence le premier mai affichait la volonté du parti de capter une partie de l’électorat populaire, en se présentant comme le défenseur de ceux qu’il appelle les vrais Français, les petits, les oubliés. Le défilé, modeste mais concurrent de celui des syndicats, créa la confusion et sema le trouble. La date fut reconduite. Jean-Marie Le Pen s’attaquait au symbole du premier mai comme Philippe Pétain avant lui. Mais le défilé du Front National devint vite anecdotique et ne reçut la faveur de la presse qu’à l’occasion de débordements au premier rang desquels se trouve le meurtre d’un ressortissant marocain en marge du défilé de 1995. D’autres incidents, parfois violents, éclatèrent en marge du cortège frontiste, mais ils furent soigneusement mis en scène, exploités par le parti pour se présenter à l’opinion comme victime d’un système hostile.

   Le premier mai 2023, le Front National renommé en Rassemblement National (RN) innove. Jordan Bardella, jeune président du parti, choisit Le Havre pour y organiser un meeting et un banquet. Ce choix affiche une rupture avec l’hommage parisien à Jeanne d’Arc jugé un peu désuet. Il marque aussi une volonté de s’ancrer dans un territoire populaire, ouvrier, autrefois bastion de la gauche. Le Havre, c’est aussi la ville d’Édouard Philippe, ancien Premier ministre et candidat déclaré à la présidentielle de 2027. Le RN affiche ses ambitions, se pose en alternative crédible au pouvoir en place que ce soit sur le plan municipal comme sur le plan national. Mais ce premier mai 2023 est surtout marqué par la mobilisation contre la réforme des retraites. Les manifestations syndicales sont massives, unitaires, déterminées. La colère gronde dans le pays. Le meeting du RN, malgré sa délocalisation et sa médiatisation, est relégué au second plan.

   Le premier mai 2024, le Rassemblement National organisa à nouveau un meeting, cette fois à Perpignan, ville dirigée par Louis Alliot, l’un des cadres du parti, devant 2000 personnes. L’événement, moins surprenant qu’au Havre, se perd dans le flot de la campagne pour les élections européennes. Sous la pluie, le défilé du premier mai fit jeu égal. A peine.

   Le premier mai 2025, la situation politique nationale sera très vraisemblablement très différente. Les cortèges seront sans doute peu garnis. Les spéculations porteront sur l’imminence d’une nouvelle dissolution que la constitution autorise dès le 9 juin. Le Président pourrait y être contraint si les partis d’opposition, dont le RN, choisissent de bloquer l’assemblée ensemble. La parole des responsables du RN sera scrutée et décortiquée en direct sur les plateaux de télévision, alors que le parti adoubera probablement ses candidats pour les élections municipales de 2026.
Pour cette tribune, le RN a choisi Narbonne. Il n’y a pourtant ici aucune personnalité d’envergure nationale. Le Maire, Bertrand Malquier ayant accédé à cette fonction suite au décès de son prédécesseur en cours de mandat, s’efforce de combler son déficit de notoriété locale en multipliant les annonces et les promesses. Le député, Frédéric Falcon, élu en 2022 et réélu en 2024 sur son étiquette RN, n’a pas su attirer l’intérêt de la presse nationale autrement que pour ses sanctions disciplinaires au sein de l’Assemblée Nationale. Entre Béziers et Perpignan, la ville est évidemment une cible pour les prochaines municipales, tout comme de nombreuses autres. Dans les circonscriptions législatives conquises par le RN, Narbonne abrite l’une des rares grandes salles tout en étant bien desservie en train. A l’échelle nationale il ne s’agit pas d’un évènement. Le RN devait bien choisir un lieu. A l’échelle locale, l’impression est étouffante.

   L’histoire du premier mai nous rappelle que ce jour appartient à celles et ceux qui luttent pour leurs droits, pour l’égalité, pour une société plus juste. Nous devons marquer notre présence, opposer notre force collective à la montée de l’extrême droite, réaffirmer que Narbonne ne cédera pas aux discours de haine et d’exclusion.

   Que nous répondions par une contre-manifestation massive et visible, ou en investissant le terrain en amont, en déployant des campagnes d’information et de sensibilisation : nous devons agir.

   Nous devons nous lever, même si nous nous croyons seuls.

   Nous savons que la tâche est immense, que la présence du RN le premier mai à Narbonne est un symbole puissant qu’ils cherchent à imposer. Mais nous savons aussi que l’histoire est écrite par celles et ceux qui se battent. Le premier mai nous appartient. Nous ferons entendre nos voix.

Nous étions quarante et par un prompt renfort,
Nous serons des milliers en arrivant au port.

Laurent Fabas pour le Clairon de l’Atax le 20/03/2025

3 commentaires

BURGER Catherine

Rappel historique de cette journée des travailleurs tout à fait passionnant à lire. Merci
En revanche je ne suis guère optimiste pour la suite : les 3 circonscriptions de l’Aude sont détenues par le RN avec 3 élus qui ne brillent guère par leurs interventions ni par leur intelligence. Perpignan, Béziers sont d’ores et déjà conquises ; Narbonne pourrait dans le contexte actuel virer à son tour.
Est-ce que Corneille et le Cid pourraient nous galvaniser et entraîner un sursaut républicain le 1er mai ?

Merci de ce rappel historique des fondements et des tribulations du 1er mai.
Merci également de nous rappeler l’importance de cette journée pour les êtres de bonne volonté.

MERCI, Laurent !

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