Le premier des guerriers français contemplant un processus de destruction créatrice en action (image IA)
Guerre économique, guerre politique, guerre entre nations : en démocratie, l’état de guerre a pour effet de restreindre, voire de supprimer, les libertés au nom d’un intérêt supérieur qui concerne et contraint tous les individus qu’on prive de cette liberté. Aucune guerre n’a jamais été décidée par le vote d’un peuple. La guerre est décidée par le pouvoir en place, c’est à dire par des autorités représentatives (1) ou exécutives.
En France, après une longue période de « non guerre » officielle, la référence à l’état de guerre réapparaît lors du discours télévisé prononcé par E. Macron le 16 mars 2020 où notre « premier de cordée “ répéta à six reprises « Nous sommes en guerre ». Il s’agissait de mobiliser la population face à la pandémie de COVID-19 et de justifier les mesures exceptionnelles de confinement de la population qui prirent effet dès le lendemain.
Ces incantations martiales furent efficaces puisque le confinement fut globalement respecté par les Français et que leur consentement fut tel, qu’ils devinrent leur propre police en rédigeant eux-mêmes les « Ausweis » qui leur permettaient des sorties à titre exceptionnel.
L’emploi du qualificatif « guerre » pour désigner la lutte contre cette pandémie a fait l’objet de nombreuses critiques
- D’une part au plan conceptuel, parce qu’un virus ne peut être assimilé à un ennemi puisqu’il est dépourvu de volonté, de stratégie et de capacité de négociation
- D’autre part au plan politique, parce qu’elle procède d’une instrumentalisation qui sert à légitimer le renforcement de l’exécutif et augmente le risque d’une dérive autoritaire, provoque des attentes irréalistes de victoire, empêche une analyse sérieuse des causes structurelles de la situation, impose une narration héroïque étatique au détriment du rôle central des civils dans cette lutte….
L’utilisation de la métaphore d’ « état de guerre » dans le cadre de la pandémie de COVID-19 a démontré sa capacité à soumettre la population française au renforcement du pouvoir exécutif. Il n’est donc pas surprenant de voir que, dans le contexte économicopolitique actuel, le recours de nos gouvernants à l’affirmation de l’existence d’un « état de guerre » soit de nouveau proclamée.
La guerre, un recours pour le capitalisme défaillant ?
Le gouvernement français semble particulièrement zélé à réutiliser la rhétorique guerrière :
– Pour masquer l’échec de la politique économique ultra-libérale du camp macroniste.
– Pour arracher le consentement des Français aux futurs sacrifices engendrés par la continuation de cette même politique
Il est ici nécessaire de rappeler des faits encore récents, pour éclaircir nos idées souvent embrumées par des vérités alternatives qui saturent l’espace médiatique.
Il y eut tout d’abord le temps de l’étonnement, puis de la stupeur.
Le bon peuple découvrait le 24 février 2024, par une annonce officielle faite par Bruno Le Maire ministre de l’Économie et des Finances, que la prévision de croissance pour 2024 était ″erronée″. Jusqu’alors on avait officiellement tablé sur + 1,4% du PIB : on l’annonçait désormais à + 1%. Elle fût de 1,1%.
″En même temps″, la dette publique de la France passait de 3 101,4 milliards d’euros, soit 109,8 % du PIB fin 2023 à 3 305,3 milliards d’euros, soit 113,0 % du PIB fin 2024, soit 202,7 milliards de plus.
Ainsi, en 7 ans de règne présidentiel, la dette publique avait bondi de 1105 milliards d’euros. Les prévisions gouvernementales pour 2025 l’estiment aujourd’hui à + 115 % du PIB, puis à + 118% en 2027 avant de redescendre légèrement à 117% en 2029…
De tels résultats devraient conduire nos gouvernants à s’interroger sérieusement sur le bien fondé du modèle économique qui guidait leur choix. Il n’en fut rien : plutôt que d’essayer scientifiquement une étude des dysfonctionnements des politiques menées et de chercher des erreurs, ils trouvèrent des coupables : l' »État providence » qui dépense « un pognon de dingue» en dépenses sociales et en soutien aux collectivités, mais aussi les Françaises et les Français qui ne travaillent pas assez.
La machine à formater l’opinion se mit en marche.
Dans les médias contrôlés par les grands capitalistes financiers français les vérités alternatives se remirent à fleurir. Autour des commentateurs dévoués habituels on appela en renfort une pléthore d’économistes issus d’officines et de lobbies divers, choisis pour leur appétence à la doctrine libérale de nos gouvernants, mais très peu de chercheurs et d’universitaires spécialisés en économie susceptibles d’apporter une critique.
Il fallait tout d’abord faire peur au peuple ! Tous ces experts de l’expertise expliquaient sur tous les tons que notre situation financière était catastrophique, que nous risquions la banqueroute comme la Grèce en son temps, que nous n’arriverions plus à nous refinancer. On annonça notre mise au ban de l’Union Européenne, la dégradation de notre note souveraine par les agences de notation, on compara le temps de travail en France avec celui des pays voisins, etc. : tout allait de mal en pis…Le temps des grands sacrifices était arrivé !
L’arrivée de Donald Trump au pouvoir le 25 janvier 2025, favorisa le retour à la rhétorique guerrière de nos gouvernants. Les mesures économiques et militaires prises par décret pour tenter de sauver du déclin la première puissance mondiale bouleversèrent l’ordre économique mondial régulé par l’OMC et les accords de libre-échange, firent surgir de nouvelles menaces et remettre en question les alliances de défense mutuelles… Ce chaos général, soigneusement mis en scène par les médias, était l’occasion rêvée pour un retour en piste de l’″Etat héroïque″.
Dans cet état à défaut de convaincre le peuple de la nécessité de faire des sacrifices on pourra l’y contraindre.
Mais l’illusion, ou la mauvaise foi, de nos gouvernants de l’extrême centre est de préconiser une relance basée sur une économie de guerre. La réindustrialisation de la France se ferait par la production d’armes compétitives, tout en sacrifiant la protection sociale et l’écologie Selon de nombreux économistes, sacrifier les dépenses sociales au nom de dépenses liées à l’économie de guerre est un contresens. Bien au contraire, les dépenses militaires peuvent être complémentaires des dépenses sociales, dans la mesure où elles apportent des innovations techniques, organisationnelles, économiques, qui irriguent aussi le secteur civil. (2)
En conclusion
Les législatives de 2024 qui ont suivi la dissolution de l’Assemblée Nationale, ont confirmé la disparition de la majorité présidentielle et mis le chef de l’État en situation de faiblesse. Ce n’est que grâce à une série de manipulations institutionnelles scabreuses, qu’une minorité étiquetée « extrême centre », qui partage les idées néolibérales du président Macron a pu se maintenir au pouvoir. Le recours à la rhétorique de l’″État de guerre″ relève d’une tentative de faire accepter par l’opinion la radicalisation de la politique menée depuis 7ans malgré ses échecs patents, notamment la dégradation de notre économie. Cette radicalisation se fonde sur 3 graves erreurs de diagnostic :
- La focalisation sur la question de la dette comme frein à un retour à une économie saine, alors que le problème est l’impact du déficit sur l’activité économique.
- Vouloir (3) faire un effort à court terme trop important, centré sur la réduction des dépenses publiques, qui va impacter la croissance et diminuer les rentrées fiscales et donc freiner, voire annuler, la réduction du déficit
- Vouloir encore baisser les dépenses de l’État sans toucher aux recettes. Les dépenses de l’État créent de l’activité donc des recettes, qui manquent d’autant plus que la baisse de prélèvements obligatoires amorcée en 2017 selon le dogme macroniste a largement alimenté le creusement du déficit public.
Une telle persistance dans l’erreur de la part de nos gouvernants semble plus fondée sur la foi que sur la raison. Il est donc légitime et indispensable de la combattre avant qu’elle commette l’irréparable : une dérive fasciste à la solde d’un national-capitalisme.
Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/04/2025
Notes
- Plus ou moins représentatives selon les régimes politiques en place[↩]
- Ainsi, en France l’impôt sur le revenu, l’un des impôts les plus équitables, a été créé pendant la guerre de14/18[↩]
- pour des raisons essentiellement électoralistes[↩]

